Les combattants canadiens dans les milices kurdes

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L’ancien tireur d’élite du Royal 22e Régiment Wali, combattant le groupe État islamique en Irak. (Archives/Wali/torcheepee.com)

Au cours des dernières semaines, dans le cadre de notre dossier sur les combattants canadiens à l’étranger, nous avons couvert les motivations qui ont poussé des Canadiens à aller rejoindre par dizaines des groupes armés djihadistes, le dispositif de recrutement de ces derniers ainsi que la réaction du gouvernement canadien sur ce dossier.

Mais les conflits qui font rage actuellement au Moyen-Orient n’attirent pas des Canadiens uniquement du côté des groupes armés djihadistes comme l’État Islamique (PARTIE 1 et PARTIE 2). Plusieurs ont plutôt décidé d’aller se joindre aux combats du côté des milices kurdes. Ces combattants contre le djihad ont par contre reçu une attention médiatique beaucoup moindre que celle qu’ont reçue les djihadistes canadiens.

Ils sont à peine plus d’une dizaine à avoir été connus à travers les journaux, la télé, et surtout par l’internet, mais tous affirment que plusieurs dizaines d’autres Canadiens se battent ou se sont battus avec les milices kurdes. Il est difficile d’avoir un nombre exact, mais il est estimé qu’au moins un minimum d’une quarantaine de Canadiens se seraient retrouvés en Irak ou en Syrie pour combattre l’État Islamique aux côtés des Kurdes.

Le plus connu d’entre eux, c’est un ex-militaire québécois de 33 ans surnommé Wali, écrivain dans ses temps libres, mais qui a été déployé à plusieurs reprises par le passé comme tireur d’élite avec le Royal 22e Régiment. Il est passé à Tout Le Monde en Parle, a donné plusieurs entrevues à la radio et dans des journaux, mais il a surtout tourné et réalisé un film-documentaire sur son combat contre l’État Islamique. 45eNord.ca l’avait d’ailleurs rencontré à son retour d’Irak, pour le questionner sur cette grande aventure.

Motivations

Nous avons évalué le cas de plusieurs combattants canadiens qui sont allés rejoindre les rangs kurdes, mais nous nous sommes concentrés principalement sur ceux dont il a été possible de retracer les témoignages nous expliquant leurs motivations à travers divers médias, et même parfois en les contactant directement. Certains d’entre eux préfèrent rester anonymes, ou se donner un surnom, pour des raisons de sécurité, mais plusieurs s’affichent publiquement avec leur vrai nom.

Idéalisme, empathie et anti-islamisme

Lui-même parti rejoindre les milices kurdes parce qu’il disait ne pas pouvoir rester au Canada à ne rien faire, à voir et entendre par les nouvelles les histoires d’horreurs commises par le groupe armé État Islamique, Wali explique que la majorité des Canadiens, et même des étrangers qui se battent aux côtés des Kurdes, le font par idéalisme et avec le but de stopper cette vague de violence créée par l’islamisme radical prôné par l’État Islamique.

Tout comme lui, John Robert Gallagher, un ex-militaire canadien de 32 ayant servi avec le Princess Patricia Canadian Light Infantry expliquait que ce qui l’avait motivé était principalement le combat pour les droits humains et son empathie pour ceux qui se font massacrer par l’État Islamique. Gallagher a cependant connu un destin plus tragique, puisqu’il fut le premier Canadien à perdre la vie en combattant l’État Islamique dans les rangs de milices kurdes en novembre 2015. Le bilan des pertes canadiennes vint cependant s’alourdir en décembre 2016 avec la mort de l’Ontarien Nazzaro Antonio Tassone, 23 ans, constituant à eux deux la totalité des décès médiatisés de Canadiens dans les rangs kurdes.

Sortant du moule du combattant classique, Zinar Garcia, un Canadien âgé de 67 ans n’ayant aucune expérience militaire passée, affirme lui aussi s’être porté volontaire auprès des milices kurdes par principe et parce qu’il voulait empêcher les crimes commis par l’État Islamique, qu’il qualifie comme l’incarnation humaine du mal à l’état pur.

Tout comme lui, Hanna Bohman, une femme canadienne de 47 ans sans aucune expérience militaire, expliquait à son retour au Canada elle aussi avoir joint les milices kurdes pour combattre le mal et elle comptait y retourner dès qu’il lui serait possible de le faire. Elle ajoutait aussi que le fait que son unité soit une milice uniquement féminine se battant pour les droits des femmes au Moyen-Orient l’encourageait à continuer le combat partout et à tout moment. Elle reste aujourd’hui extrêmement active sur ses multiples pages Facebook, entre autres, et elle a donné plusieurs entrevues télévisées, radiophoniques et écrites au cours des dernières années.

Recrutement

C’est d’ailleurs dans cette optique de vouloir poursuivre le combat d’idéologie que Wali a pris l’initiative de produire un film-documentaire sur son expérience contre l’État Islamique. Il s’est donné pour mission de combattre non seulement physiquement, l’arme à la main, mais aussi au niveau psychologique dans une guerre de l’image, afin de contrer la popularité grandissante de l’État Islamique et de sa propagande auprès des jeunes Occidentaux.

Par son documentaire et toute la médiatisation l’entourant, Wali participe à encourager d’autres Canadiens à partir se battre dans un conflit étranger. Comme l’expliquait à la fin 2015 Herman Deparice-Okomba, co-directeur du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, «ça a créé un engouement, on a eu pas mal d’appels ces temps-ci où les parents nous appellent, disent que leurs jeunes manifestent l’intention d’aller se battre contre l’État islamique». Ce phénomène inquiète aussi d’une certaine mesure Phil Gursky, ancien analyste des services secrets canadiens, mais ce dernier ne croit pas que cela puisse constituer une menace pour le Canada pour autant.

De son côté, Wali ne cache pas son but de recruter d’autres Canadiens puisqu’il affirmait en novembre 2015 à Radio Canada qu’il était conscient du rôle qu’il joue: «Je reçois énormément de messages de volontaires potentiels. Je suis fier que notre jeunesse veuille combattre la barbarie. Je suis fier que les jeunes veuillent prendre les armes contre l’extrémisme! Je réalise également la responsabilité qui pèse maintenant sur mes épaules. Je vais bientôt mettre en place un système standardisé de manière à encadrer cet engouement qui est né, à mon sens, des valeurs humanitaires les plus nobles».

Lors d’une rencontre personnelle avec Wali à l’automne 2015, ce dernier avait d’ailleurs affirmé qu’il savait que son histoire, sa médiatisation, son documentaire allaient encourager d’autres Canadiens à vouloir aller combattre l’Etat Islamique et c’est ce qu’il voulait. Il avait par ailleurs déjà reçu plusieurs dizaines de demandes d’aide d’autres personnes voulant aller rejoindre les milices kurdes et il était au courant à ce moment d’au moins un autre Canadien l’ayant fait en passant par lui. Il affirmait cependant que pour beaucoup, ce n’était pas sérieux et qu’il savait reconnaître lorsqu’un Canadien était réellement prêt à s’engager.

Wali a par la suite publié une série de capsules vidéos sur sa chaîne YouTube Torche et Épée donnant des conseils à ceux qui veulent partir combattre l’État Islamique, détaillant notamment le budget et l’équipement nécessaire pour être capable de se joindre et opérer avec les milices kurdes.

De manière encore plus poussée, Dillon Hillier, un ancien militaire ayant décidé de combattre l’État Islamique aux côtés des milices kurdes, s’est associé avec plusieurs autres ex-militaires canadiens et américains pour former en 2014 la 1st North American Expeditionary Force. Cette organisation avait pour but, au départ, d’amasser des fonds afin de venir en aide aux volontaires canadiens ou américains voulant se joindre aux Kurdes dans le combat contre l’État Islamique en leur fournissant l’équipement nécessaire ainsi qu’en faisant le lien entre les recruteurs et points de contacts kurdes. Ils ont depuis rebaptisé l’organisation sous le nom de 1st New Allied Expeditionary Force et l’ont transformé, du moins en façade, en organisation humanitaire opérant en Syrie et en Irak auprès des régions kurdes.

Réaction canadienne

À savoir s’il est illégal de partir se battre au Moyen-Orient, la réponse claire: «Ça dépend aux côtés de qui on se bat. ‘Il n’est pas interdit de se joindre à des forces armées régulières; ce qui est interdit, c’est de se joindre à des groupes terroristes’, explique Michel Juneau-Katsuya, expert en sécurité nationale et renseignement.»

Dans le cas de Canadiens qui vont rejoindre des milices kurdes, la loi canadienne ne les empêche pas de le faire, et ce malgré le fait que ces milices ne sont pas des forces armées régulières. L’affaire se corse si un volontaire canadien décide alors de rejoindre une milice kurde qui est considérée comme terroriste par le gouvernement canadien. C’est d’ailleurs le cas par exemple de la branche armée du PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan, qui milite pour l’indépendance de la région kurde de Turquie, un pays membre de l’OTAN, allié du Canada, et qui a été ajouté à la liste des entités terroristes du gouvernement canadien en 2002.

Le combattant canadien Dillon Hillier affirme cependant dans son livre intitulé A soldier of conscience, qu’il aurait fait partie un certain temps d’une unité affiliée au PKK lorsqu’il était en Irak, ce qui, avec le fait qu’il ait aussi écrit dans le même ouvrage avoir tué au moins deux membres de l’État Islamique, l’inquiétait quant à la réponse des autorités canadiennes par rapport à son cas. Aucune poursuite n’a par contre été intentée contre lui et il se dit aujourd’hui confiant que ces affirmations ne reviendront pas contre lui.

La GRC et le SCRS gardent tout de même un œil sur les combattants canadiens qui partent au Moyen-Orient, et souvent ses agents vont leur passer un coup de fil ou leur rendre visite à leur retour pour s’assurer qu’ils ne risquent pas de porter atteinte à la sécurité du Canada.

Wali avait d’ailleurs affirmé avoir passé les douanes sans problèmes ni complications supplémentaires lorsqu’il avait déclaré le but de son voyage en Irak et ne s’être fait poser que quelques questions par la GRC dans les semaines suivant son retour au Canada.

Il a cependant eu quelques démêlés avec la justice au cours de l’année 2016, puisque son ex-conjointe le croyait dangereux, ce qui avait mené la police à saisir ses armes à feu et à le forcer à comparaître devant un juge. Toutes actions juridiques contre lui ont par la suite été abandonnées et ses armes lui ont été remises, puisque l’argument comme quoi le fait d’avoir combattu l’État Islamique dans les rangs kurdes le rendrait dangereux fût jugé invalide.

Le gouvernement canadien reste plutôt silencieux sur le sujet des Canadiens partis combattre l’État Islamique. Excepté pour le cas de l’ancien militaire Dillon Hillier, dont le voyage en Irak avait été écourté, apparemment faisant suite à une demande du Canada aux autorités kurdes pour qu’il soit écarté des combats parce qu’il est le fils d’un député provincial de l’Ontario , ainsi que pour le cas où le Ministère des Affaires mondiales Canada avait intercédé pour faire libérer l’ex-militaire canadien Michael Kennedy arrêté et incarcéré en Irak alors qu’il revenait d’être allé combattre l’État Islamique, les autorités canadiennes ne tentent généralement pas d’empêcher un de ses ressortissants de se joindre aux milices kurdes, mais ne les supportent pas ouvertement non plus.

L’absence d’actions de la part du gouvernement canadien contre ceux qui partent combattre l’État Islamique est cependant critiquée par la Turquie et l’ambassadeur turque au Canada, Selcuk Unal, a déclaré en janvier 2017 que son gouvernement souhaitait que le Canada empêche ses citoyens de s’engager aux côté des militants kurdes. Selon lui, deux attaques visant la police et les soldats turcs, auraient été retracées jusqu’à des camps YPG (Unités de protection du peuple) dans le nord de la Syrie. Plusieurs Canadiens se sont joints aux YPG, qui est une organisation considérée comme terroriste par la Turquie, mais pas par le Canada, et qui ne cache cependant pas ses liens directs avec le PKK, pourtant sur la liste canadienne des entités terroristes.

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Passionné d'histoire et de politique, Victor-Joël Couture est gradué du Collège militaire royal du Canada en Études militaires et stratégiques. Il a aussi complété une mineure en Études françaises et s'intéresse à l'actualité internationale et domestique.

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