Les missiles nord-coréens et les multiples niveaux politiques de la péninsule coréenne – 1/2

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Test du missile sous-marin Polaris-I (Archives/KCNA)

Depuis décembre dernier, la Corée du Nord s’est rappelée dans l’actualité en étant particulièrement active avec son programme nucléaire, avec un test nucléaire et plusieurs tirs de missiles balistiques. La danse internationale habituelle (condamnations internationales, rencontre du Conseil de sécurité de l’ONU, nouvelles sanctions contre le régime, etc.) s’est poursuivie, donnant l’amère impression que toute cette situation ne fait que tourner en rond. D’une certaine façon, c’est le cas. Mais toute cette affaire évolue quand même, en plus de cacher une réalité politique particulièrement complexe autour de la péninsule coréenne.

Cinq acteurs sont ici impliqués dans ce jeu politique à multiples niveaux: Chine, États-Unis, Corée du Nord, Corée du Sud et Japon. Cet article en deux parties se propose de déconstruire cette trame en exposant les rouages des différents niveaux en cause. La première partie s’attardera surtout à la Corée du Nord et les jeux où elle est directement impliquée, notamment avec la Chine. La deuxième partie s’intéressera au «camp occidental», États-Unis en tête.

Soyez averti, la notion de «chose juste à faire» en prend pour son rhume, au profit de la Realpolitik!

Le programme nucléaire nord-coréen

De prime abord, commençons par le sujet qui nous amène ici : la bombe! Depuis son retrait, en 2003, du Traité de non-prolifération nucléaire et ses deux premiers tests nucléaires de 2006 et 2009, le comportement nord-coréen en la matière est source d’inquiétudes non-seulement pour ses voisins, mais pour la communauté internationale en son ensemble. En effet, le programme nucléaire nord-coréen ne fait pas que menacer la sécurité régionale, mais ébranle directement le principe international de non-prolifération et dénucléarisation que la très forte majorité de la communauté internationale défend depuis les années 80. De plus, la résilience de la Corée du Nord aux sanctions internationales est aussi une menace directe à l’autorité du Conseil de sécurité de l’ONU… et, surtout, de ces cinq membres permanents.

Mais comment expliquer cette résilience? Il y a, évidemment, la capacité de la Corée du Nord à contourner les sanctions économiques, que ce soit avec l’aide de la Chine ou non. Il y a aussi des questions de prestige et de sentiment de sécurité qui sont associées à l’arme nucléaire. Ces idées trouvent ici leur source dans l’idéologie du régime.

Pour saisir cette idéologie, il y a deux principes de bases à bien saisir. Le premier est que l’idéologie officielle, composé notamment du Juche et du Songun, fait en sorte que le régime actuel est condamné à avoir un ennemi mortel. Le Juche est une idéologie révolutionnaire d’auto-détermination et d’auto-défense, basé sur l’idée que la Corée, une nation unique, est menacée par un monde extérieur jaloux, les États-Unis en tête. Le Songun, la politique de «l’armée en premier» donne la priorité à l’armée dans l’organisation de l’État et la redistribution des ressources à l’intérieur du pays. Si, depuis 2013, l’armée semble occuper une place moins grande dans les affaires de l’État, ça n’a pas empêché Kim Jong-Un, à travers son discours sur le Byungjin, de mettre l’accent sur le nucléaire pour la défense du pays. L’arme nucléaire est ainsi devenu le paroxysme du Songun.

D’autre part, il y a le principe du chaemyeon, soit l’idée de ne pas perdre la face, de ne pas se retrouver dans une situation publique inconfortable. Le régime de Pyongyang a littéralement fait monter par lui-même les enchères du nucléaire. Il l’a présenté tour à tour comme la clé d’entrée dans le club sélect des grandes puissances (c’est-à-dire les puissances nucléaires), le garant ultime de la défense territoriale et une façon de détruire l’ennemi mortel, les États-Unis. Dans ces conditions, renoncer à l’arme, avec tous les sacrifices que son développement a demandés (notamment via les sanctions internationales et leurs conséquences sur la population), risque d’avoir un impact très négatif sur la réputation du régime au sein de sa population.

Une fois que l’on comprend ces principes, on réalise que la Corée du Nord s’est elle-même mis dans une position qu’elle peut difficilement changer. Ainsi, un démantèlement complet, sous l’angle de l’idéologie du régime nord-coréen, apparaît particulièrement difficile à réaliser. Plus encore, face à une augmentation en envergure des exercices conjoints États-Unis/Corée du Sud (notamment l’exercice annuel Foal Eagle, toujours plus gros à chaque année), face à une augmentation des sanctions internationales, Pyongyang n’en sera que plus déterminé à renforcer son programme. À preuve, les derniers tirs de missile (6 mars 2017) impliquaient des missiles Nodong/Rudong, soit des engins déjà bien éprouvés et fonctionnels. Cela fait dire à Jeffrey Lewis, un expert notoire en non-prolifération nucléaire, que ces tirs n’étaient pas des tests, mais une pratique pour une attaque nucléaire préemptive («nuclear first strike»). Bref, la Corée du Nord s’est lancée à pleine course dans la dissuasion nucléaire.

Pour le moment, et malgré la fiabilité très relative des informations disponibles sur le programme nucléaire nord-coréen, il reste que le régime ne dispose pas encore d’armes intercontinentales (ICBM) et que s’il a probablement réussi à miniaturiser son dispositif nucléaire, il est encore très incertain qu’il ait réussi à le monter sur un missile. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas prendre le régime au sérieux (Guam, le Japon et la Corée du Sud sont largement dans le champ d’action des missiles Nodong), mais cela aide à relativiser la menace nucléaire réelle que représente la Corée du Nord pour le moment.

La relation Chine – Corée du Nord

Le nucléaire nord-coréen permet aussi de voir la relation ambiguë entre la Chine et la Corée du Nord. À la base, cette relation est basée sur la nécessité… et la suspicion. Si, historiquement, la Chine a eu une certaine sympathie envers Pyongyang sur la base de la question du régime communiste, on sait aussi, historiquement, que Pékin n’a jamais eu de problème à entrer en guerre avec des régimes communistes si cela servait ses intérêts (le Vietnam, quelqu’un?). De la même façon, la Corée du Nord a toujours su cultiver au maximum ses (rares) liens diplomatiques, mais toujours en s’assurant d’en faire à sa tête. L’influence directe de l’URSS a ainsi été rapidement éliminée par Kim Il Sung et la tension Chine-URSS minutieusement exploitée par les nord-coréens pendant des décennies.

Aujourd’hui, la Russie n’est plus vraiment dans le décor, ce qui rend la relation Chine/Corée du Nord d’autant plus particulière. En effet, la Chine ne veut rien savoir du programme nucléaire nord-coréen, ayant même accepté, voire approuvé, plusieurs sanctions du Conseil de sécurité (après les avoir diluées, il est vrai). Ce programme peut rendre la péninsule coréenne particulièrement instable, chose que Pékin veut éviter à tout prix. De même, face à ces sanctions et une certaine imprévisibilité sur le commerce avec la Chine, la Corée du Nord n’a aucune confiance envers son grand voisin asiatique. La relation entre les deux ne peut donc s’expliquer que par des intérêts terre-à-terre.

La Chine est dans une poursuite historique d’un cordon protecteur autour de son territoire. Ses revendications en mer de Chine méridionale en sont un exemple. S’assurer que la péninsule coréenne ne soit pas entièrement dans le camp occidental en est un autre. Ainsi, à défaut d’avoir une Corée unifiée qui ne soit pas alignée sur Washington, le deuxième meilleur scénario est celui actuellement en cours : une péninsule divisée, avec le nord qui soit anti-américain. De plus, la Corée du Nord, dans le contexte actuel, représente aussi une menace directe pour la Corée du Sud et le Japon. Ces deux pays ne sont pas uniquement des alliés des États-Unis, ils sont aussi des rivaux directs de la Chine. Le menace que représente Pyongyang permet donc de diviser les efforts de Séoul et Tokyo face à Pékin. Une autre raison majeure pour la Chine de supporter le royaume ermite tient en un chiffre: 25 millions. C’est la population nord-coréenne actuelle. En cas d’effondrement brusque du régime nord-coréen, et au vu des conditions de vie difficile dans le pays, il est très probable que l’on assiste à une migration soudaine de millions de Nord-coréens vers la Chine. Si on pense aux problèmes engendrés par les centaines de milliers de migrants depuis quatre ans en Europe, on ne peut qu’imaginer ceux causés par des millions de réfugiés, en quelques semaines, sur une seule frontière.

Du côté de la Corée du Nord, la relation avec la Chine dépasse la simple nécessité, pour être une question de survie. Même si l’ONU et diverses ONG ont des programmes humanitaires et de développement pour le nord, ceux-ci ne sont pas suffisants pour assurer un niveau de vie minimal de la population. Avec une économie interne, même si elle s’améliore, qui est à un niveau très bas, la Corée du Nord doit se reposer sur ses partenaires afin d’assurer sa survie lors des années de pénurie alimentaire. Historiquement, le nombre de partenaires en question a toujours été bas et ceux-ci ne font que diminuer, surtout dans les dernières années, n’en laissant plus qu’une poignée, la Chine au premier rang de ceux-ci.

À titre d’exemple, aujourd’hui, c’est environ 70 % du commerce extérieur nord-coréen qui se fait avec la Chine. À cela, il faut ajouter le poids politique chinois : en tant que membre permanent du Conseil de sécurité, son pouvoir de veto est particulièrement utile lorsque des résolutions et sanctions concernant la Corée du Nord sont débattues. Même si la Chine met de plus en plus de pression sur le nord au sujet du programme nucléaire, il reste qu’elle aura diminué l’impact de plusieurs sanctions par le passé.

La deuxième partie à lire vendredi 17 mars à 18h

Christian Picard est à la maîtrise en Science politique de l’Université Laval (Québec). Bilingue, il est un globe-trotter assumé, ayant été jusqu’en Corée du Nord! Ses intérêts incluent l’OTAN et l’actualité internationale.

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