Les missiles nord-coréens et les multiples niveaux politiques de la péninsule coréenne – 2/2

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Dans la première partie de cette analyse, nous avons traité du programme nucléaire nord-coréen et des liens ambigus entre la Chine et la Corée du Nord. Mais comme le titre l’annonce, il y a plus que de simples missiles (fussent-ils nucléaires) en jeu. Dans cette deuxième partie, nous nous attarderons aux différents jeux politiques des États-Unis, ainsi qu’à la position délicate de la Corée du Sud.

Le « Great Game » des États-Unis

Pour les États-Unis, le nucléaire nord-coréen représente autant un problème majeur qu’une opportunité géopolitique précieuse. Le programme nucléaire menace deux alliés (Corée du Sud et Japon), en plus de remettre directement en cause le régime international de non-prolifération. Mais la Corée du Nord n’est pas le seul pays dans la région qui donne du fil à retordre aux Américains. Les intérêts de la Chine viennent régulièrement confronter ceux des États-Unis dans le secteur, notamment sur le plan militaire. En effet, les Chinois ont développé de fortes capacités anti-navales, principalement avec des systèmes de missiles à longue portée, pour tenir à distance les flottes américaines en cas de conflit. Or, en réagissant au programme nucléaire nord-coréen, les États-Unis ont aussi réussi à réagir aux prétentions militaires chinoises.

Pour bien comprendre le calcul américain, il faut d’abord passer par le Japon et la Corée du Sud. On l’a vu précédemment, l’arme nucléaire est, pour les Nord-coréens, un garant militaire privilégié. C’est le principe de la sanctuarisation nucléaire à l’œuvre. Mais, pour avoir besoin d’une telle défense, il faut avoir un ennemi perçu comme étant dangereux dans l’immédiat. Si les États-Unis sont cet ennemi désigné, il reste que le régime de Séoul est vu non seulement comme illégitime, mais aussi comme un ennemi à la réunification de la péninsule coréenne. En parallèle, et même si l’activité diplomatique nord-coréenne à son égard est beaucoup plus passive, le Japon est aussi vu comme un ennemi, mais dans une perspective plus historique. Il y a d’abord son alignement avec les États-Unis depuis 1945, mais aussi son passé impérial et son occupation de la Corée avant 1940. Lorsqu’on regarde les plans d’attaques que la Corée du Nord simule avec ses tirs de missiles, on réalise que les premières cibles sont bien la Corée du Sud, le Japon et, éventuellement, la base américaine de Guam. Bref, ceux qui ont le plus à craindre une attaque nucléaire nord-coréenne sont les deux principaux alliés des États-Unis dans la région.

Le lanceur du système THAAD. Crédit : U.S. Department of Defense

Et ce mot, « allié », n’est pas innocent. Il y a un aspect légal à une alliance, qui implique, au minimum, une assistance militaire en cas d’agression extérieur. Si les États-Unis ont, encore aujourd’hui, des dizaines de milliers de soldats dans ces deux pays, ce n’est pas juste pour être prêt à intervenir dans une hypothétique deuxième guerre de Corée, mais bien parce qu’ils ont un traité d’alliance. Et ce sont ces traités qui expliquent aussi le déploiement récent de système anti-missile THAAD par les États-Unis en Corée du Sud (et les discussions en ce sens avec le Japon), officiellement comme mesure de défense face aux missiles nord-coréens.

Et c’est là le cœur du « grand jeu » américain. En effet, rien ne garantit réellement l’efficacité du système THAAD. Si, sur papier, le système semble prometteur face aux missiles Nodong nord-coréens, il faut tenir compte de deux facteurs qui relativisent sa supposée efficacité. Le premier est un manque de tirs en situation réelle, le THAAD n’ayant, pour ainsi dire, jamais « réellement » servi, même si la version actuelle est plus améliorée que celle de 1999. On peut donc avoir des doutes légitimes sur sa capacité à arrêter tous les missiles nord-coréens. Et ces doutes augmentent lorsqu’on pense au deuxième facteur : environ 9 000 à 13 000 pièces d’artilleries. Ce sont les estimations sur l’artillerie déployée par la Corée du Nord, prête à tirer directement sur Séoul. Si cette artillerie, qui compte des obus et des rockets, devait tirer en même temps, conjointement avec plusieurs missiles à courte portée, il deviendrait assez facile de camoufler un ou des missiles nucléaires dans le lot. Face à cela, le système THAAD sera littéralement noyé.

Malgré tout, son déploiement permet d’envoyer un message clair de soutien des États-Unis envers ses partenaires. Et permet aussi aux Américains d’avoir un œil directement sur la Chine (et, éventuellement, la Russie). Ce « coup d’œil » est possible à cause des radars en bande X du THAAD, qui peuvent être utilisés en deux modes, soit le mode conventionnel « terminal mode», avec une portée d’au maximum 900 km, et le mode avancé « forward-based », avec une portée d’environ 2000 km. Dans le deuxième cas, le THAAD permet alors de surveiller les tirs de missiles potentiels chinois, ainsi que les vols de ses avions militaires. De plus, le THAAD a la capacité de s’intégrer à d’autres réseaux radars américains, notamment le système naval AEGIS, ce qui permet une synergie intéressante tant en termes de capacités de tirs que de capacités de surveillance. Pour les Chinois, qui cherchent à sécuriser leur territoire avec de puissantes capacités d’interdiction maritime (anti access/sea denial), le système THAAD américain vient changer la donne. C’est donc d’une pierre, deux coups que les États-Unis auront fait dans ce dossier, jusqu’à maintenant.

Mais au-delà du militaire, les États-Unis ont aussi un autre niveau où ils pourront se (re)positionner face à la Chine, le diplomatique. Celui-ci est actuellement en train de se jouer. Les États-Unis veulent des sanctions internationales toujours plus fortes contre la Corée du Nord, mais la Chine cherche un équilibre pour éviter un effondrement du régime en place à Pyongyang. Comme, à cet égard, la Chine est en mesure de s’imposer, grâce tant à son veto au Conseil de sécurité que par son statut d’interlocuteur privilégié par la Corée du Nord, les États-Unis doivent marcher sur un mince fil diplomatique afin d’avoir Pékin avec eux contre le programme nucléaire nord-coréen. C’est dans cette perspective qu’il faut voir la déclaration du secrétaire d’État américain, Rex Tillerson, à l’effet qu’une frappe préemptive contre la Corée du Nord n’est pas exclue. Cette déclaration ne fait pas qu’annoncer la fin de la doctrine de la « patience stratégique » d’Obama (rompre les liens diplomatiques avec la Corée du Nord tant qu’elle ne suspend pas son programme nucléaire, couplé à une escalade des sanctions), cette déclaration est aussi un message pour Pékin : les États-Unis en ont assez d’attendre, les choses doivent changer.

La Corée du Sud, prise au milieu d’un maelström

Il nous reste maintenant à traiter de la Corée du Sud. Celle-ci, bien malgré elle, se retrouve littéralement au milieu d’un maelström, avec un contrôle bien moindre que ce qu’elle voudrait.

Il y a, évidemment, la menace nord-coréenne. Mais il y aussi des tensions fortes avec la Chine, notamment sur le déploiement du système THAAD. Les autorités chinoises menacent en effet de sanctions économiques la Corée du Sud à cet égard. Et ces menaces ont un impact sur la politique interne du pays où certains leaders de l’opposition veulent le retrait du système. Ces demandes surviennent en même temps que l’importante crise politique entourant la destitution de la présidente Park Geun-hye. Dans ce contexte, les menaces chinoises prennent un poids particulier, par l’effet multiplicateur que ça peut entraîner sur les tumultes politiques internes du pays. Mais pour l’instant, ces menaces ne semblent pas fonctionner. Au contraire, elles semblent plutôt rapprocher davantage États-Unis et Corée du Sud.

En parallèle, les relations entre Séoul et Tokyo se retrouvent dans une situation particulières. D’un côté, les deux sont unis par la menace nord-coréenne, l’alliance avec les États-Unis et les tensions avec la Chine. Mais de l’autre, la «re»militarisation du Japon, tout comme sa concurrence économique et le passé colonial/impérial du Japon sont des facteurs de division assez importants pour la Corée du Sud. Le Partenariat trans-Pacifique aurait pu aider à atténuer un peu ces divisions, mais avec sa mort annoncée suite au retrait des États-Unis, il faudra trouver un nouveau vecteur d’engagement. Pour les États-Unis, qui ont besoin plus que jamais d’un vaste partenariat solide dans la région, ça devient un impératif. Il est bien possible que le programme nucléaire de Kim Jong-un fournisse une excuse à cet effet.

Finalement, il reste la question de la réunification de la péninsule. Historiquement, les gouvernements libéraux sud-coréens avaient des politiques et une attitude plus ouvertes avec le nord, afin de favoriser des rapprochements. Toujours historiquement, les gouvernements conservateurs avaient une perspective inverse. Mais, avec le nucléaire maintenant dans l’équation, peu importe l’alignement politique, on peut présumer que les gouvernements sud-coréens vont adopter une position plus stricte. Ainsi, l’idée de voir un traité de paix entre les deux Corées finalement signé recule encore. Et ce traité est un préalable incontournable pour une possible réunification future.

Cette analyse en deux parties avait comme objectif de dresser un portrait grossier des différents jeux politiques à l’oeuvre en Asie du sud-est. L’idée centrale défendue ici est que plusieurs de ces jeux sont joués plus ou moins ouvertement, sous le couvert des tractations politiques entourant le programme nucléaire nord-coréen. Il reste maintenant à suivre l’évolution des choses…

Christian Picard est à la maîtrise en Science politique de l'Université Laval (Québec). Bilingue, il est un globe-trotter assumé, ayant été jusqu'en Corée du Nord! Ses intérêts incluent l'OTAN et l'actualité internationale.

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