Vers une (autre) hausse des tensions maritimes en Asie du sud-est

Un bateau garde-côte chinois (en haut) et un bateau de ravitaillement philippin se suivent à la trace le 29 mars 2014 près du récif de Second Thomas, en mer de Chine du sud, dont la souveraineté est réclamée par les deux pays. (Jay Directo/AFP)
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Un bateau garde-côte chinois (en haut) et un bateau de ravitaillement philippin se suivent à la trace près du récif de Second Thomas, en mer de Chine du sud, dont la souveraineté est réclamée par les deux pays. (Jay Directo/AFP)

Cette année, le mois de février aura été particulièrement agité en termes d’annonces militaro-maritimes en Asie, de la part de la Chine, du Japon et de Taïwan. De plus, l’administration Trump semble avoir décidé de renouveler avec les opérations de « liberté de navigation ». Ces annonces laissent entrevoir un nouveau chapitre dans la militarisation des deux mers de Chine, un renouveau des tensions maritimes directement en lien avec les revendications territoriales chinoises dans la région.

La Chine et la question de sa souveraineté maritime

La Chine a annoncé une révision de sa Loi sur la sécurité et le transit maritime. Selon les premières informations disponibles, la principale modification serait pour les navires étrangers, militaires et civils, de demander la permission au préalable avant de d’entrer dans les « eaux chinoises ».

Deux problèmes majeurs se trouvent dans cette modification. Le premier est la violation du principe du « passage inoffensif ». La Convention des Nations Unies sur le droit de la mer prévoit, essentiellement, que tout navire, militaire ou civil, a un droit de passage dans des eaux territoriales, si ce passage est pacifique. Ce droit prévoit aussi qu’un État côtier ne peut empêcher un passage inoffensif (sous quelques réserves). Si la Chine devait effectivement imposer une permission au préalable, cela serait en violation directe de la convention. Le deuxième problème concerne la définition même des « eaux chinoises ». En effet, la Chine considère avoir des droits historiques sur la quasi-totalité des îles et récifs de la mer de Chine méridionale, malgré qu’un jugement de la Cour permanente d’arbitrage de La Haye en 2016 ait invalidé ces droits historiques. Si la Chine devait implanter des mesures sévères de contrôle des navires étrangers, jusqu’où ira-t-elle, tant en terme de géographie que de moyens pour les appliquer?

Crédit : Wikipédia

Une partie de la réponse à cette question se trouve peut-être du côté des révélations de Reuters et du Center for Strategic and International Studies (CSIS) qui ont permis de confirmer le déploiement de nouvelles batteries de missiles sol-air sur au moins trois atolls de l’archipel des Spratly en mer de Chine méridionale. Ces batteries s’ajoutent à celles déjà installées l’an dernier sur l’archipel des Paracels. Dans les deux cas, les batteries ont été installés sur des îlots et îles ayant été artificiellement agrandis par la Chine. Plusieurs agrandissements similaires ont aussi pris place sur d’autres archipels dans le secteur, ce qui peut laisser présager l’installation d’autres batteries de missiles. Et même si ça ne devait pas être le cas, la militarisation chinoises de cette mer est loin d’être terminée avec de nouveaux chantiers d’héliports militaires et d’avants-postes dans les Paracels.

Trois autres annonces sont aussi à retenir, concernant toutes la marine militaire chinoise. La première est que le Liaoning, le seul porte-avion chinois opérationnel, vient de compléter un mois d’entraînements et de déplacements à travers les deux mers de Chine et le détroit de Taïwan. Même si le Liaoning est loin d’égaler en termes de capacités militaires les portes-avions américains ou européens, la symbolique de ces exercices reste forte. À cela, il faut ajouter que le Shandong, qui sera le deuxième porte-avion chinois (et le premier construit de façon indigène), va bientôt être en mesure de prendre la mer et qu’il devrait commencer ses essais pré-opérationnels pour 2019, selon une annonce du ministère de la défense chinoise. Finalement, le design d’une nouvelle frégate côtière a été dévoilé, rappelant jusqu’à un certain point le récent programme Littoral Combat Ship américain. Cette frégate est bien adaptée pour la mer de Chine méridionale, en plus d’être disponible à l’exportation. Le design devrait être finalisé et prêt pour la construction dès le début 2018.

Japon et Taïwan se sentent menacé

Le Japon et Taïwan n’ont pas été en reste non plus, avec des annonces de modernisation et d’expansion de leurs capacités militaires maritimes respectives.

Le Japon a décidé de réviser à la hausse ses nouvelles acquisitions maritimes pour les quatre prochaines années, afin d’avoir huit nouvelles frégates de 3000 tonnes, plutôt que quatre destroyers de 5000 tonnes. À ces nouvelles frégates, il faut aussi ajouter quatre nouveaux sous-marins furtifs d’ici 2020 (marquant la fin d’un programme de 11 nouveaux sous-marins). Cette nouvelle orientation japonaise s’explique notamment par l’écart important entre sa marine et celle de la Chine, ainsi que par les revendications territoriales de chacun des deux pays sur les îles Senkaku. De plus, en septembre dernier, le Japon a annoncé qu’il allait participer à davantage de patrouilles américaines dans la mer de Chine méridionale.  À défaut d’avoir déjà réformé la constitution pacifiste du Japon, le premier ministre Shinzo Abe ne se gêne pas pour donner à son pays une posture militaire plus agressive.

Quant à Taïwan, il y a une annonce moins haute en couleurs, mais néanmoins importante à retenir. L’Institut national Chung-Shan des sciences et des technologies est à moderniser  trois systèmes de missiles : le Hsiung-Feng (anti-navire), le Tien Kung (sol-air) et le Tien Chien (air-air). L’Institut a réussi à augmenter la portée du Hsiung-Feng. Si cette portée reste inférieure à 600 km, elle permet tout de même de largement couvrir le détroit entre la Chine et Taïwan. À ces missiles il faut aussi ajouter qu’en novembre dernier, Raytheon a obtenu un contrat du Département de la Défense des États-Unis pour mettre à jour le système radar anti-missile de Taïwan. Depuis une décennie, l’industrie militaire taïwanaise a développé une large gamme de nouveaux missiles, ayant généralement une portée inférieure à 800 km et emportant des charges relativement petites, en faisant des armes anti-navires et anti-aériennes redoutables. Pour Taïwan, le maintien de capacités militaires fortes face à la Chine est primordial, puisque les autorités chinoises ont réussi à suffisamment isoler l’île diplomatiquement et militairement depuis plusieurs décennies. Cet isolement relatif aura notamment empêché Taïwan d’accéder en grandes quantités aux armes américaines.

Et les États-Unis là-dedans?

Fin-février, le groupe aéronaval du porte-avion USS Carl Vinson a mené un ensemble d’exercices en mer de Chine méridionale, à proximité d’îles artificielles chinoises, les premiers du genre depuis l’assermentation du président Trump. Ces exercices s’inscrivent dans ce que les États-Unis appellent des « opérations de liberté de navigation » (freedom of navigation operations). Ces opérations visent directement les revendications territoriales chinoises dans la région, dans un effort de rassurer les partenaires américains locaux. La conduite d’une telle opération est particulièrement significative, puisque le président Obama les avait interdits durant son dernier mandat, préférant des patrouilles militaires de plus petites envergures. C’est donc une posture beaucoup plus agressive, venant donner un volet militaire clair à la position diplomatique américaine sur les revendications de la Chine.

Vous pouvez respirer, pas de guerre à l’horizon

Malgré cette militarisation en croissance de la région, malgré l’ouverture d’un nouveau chapitre plus tendu, il demeure assez certain qu’un conflit armé, encore moins une guerre, n’éclatera pas en l’état actuel des choses. Un tel scénario paralyserait prêt de 20 % des échanges commerciaux mondiaux (qui transitent par la mer de Chine méridionale), ce qui affecterait de façon très importante tous les pays de la région. À cela, il faut ajouter l’écart toujours aussi profond entre les capacités militaires chinoises et américaines, à la faveur de ces derniers. Pour la Chine, se lancer dans un conflit militaire avec la première puissance mondiale pour ce qui est, à la base, une simple considération régionale (s’assurer d’avoir une ceinture d’île pour faire une zone tampon avec le territoire continental) n’en vaut tout simplement pas la chandelle.

En revanche, des accrochages sont possibles, quoique improbables. Si cela devait survenir, il reste à espérer que Chinois et Américains feront preuve de sagesse et cesseront les hostilités rapidement. C’est tout à fait envisageable, surtout à la lumière de dénouements semblables lors d’accrochages maritimes entre les deux Corées dans les 30 dernières années.