Attaque «chimique»: les États-Unis frappent la Syrie

Le destroyer à missiles guidés USS Porter (DDG 78) effectue des opérations de grève pendant la mer Méditerranée, le 7 avril 2017. Porter, déployé à l'avant à Rota, en Espagne, mène des opérations navales dans la zone d'opérations de la 6e Flotte américaine à l'appui de Intérêts de sécurité nationale des États-Unis en Europe. (Photo de la marine américaine par le spécialiste de la communication de masse 3e classe Ford Williams)
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(Vidéo/U.S. Navy)

Les États-Unis ont frappé jeudi soir la Syrie, tirant des dizaines de missiles de croisière contre une base aérienne du régime en réponse à une attaque chimique présumée que Donald Trump a qualifiée de « honte pour l’humanité ».
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Mise à jour 07/04/2017 à 10h52

Neuf civils dont quatre enfants ont péri dans les frappes américaines qui ont visé une base militaire du régime en Syrie, a annoncé vendredi un peu plus tard l’agence officielle Sana.

à 4h27

L’armée syrienne a annoncé vendredi que les frappes américaines contre une base aérienne du centre du pays avaient fait six morts et d’importants dégâts matériels, sans préciser s’il s’agissait de victimes civiles ou militaires.

à 1h08

Quatre soldats syriens ont été tués vendredi par les frappes américaines en Syrie qui ont également « détruit presque totalement » la base aérienne du régime qui était visée, rapporte l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).

« On a la confirmation de la mort de quatre militaires dont un général de brigade dans l’armée de l’air. L’aéroport a été presque totalement détruit: le tarmac, le dépôt de fuel et le bâtiment de la défense aérienne ont été pulvérisés », a indiqué à l’AFP Rami Abdel Rahmane, directeur de l’OSDH.

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La frappe a été menée avec « 59 missiles » Tomahawk, a annoncé un responsable de la Maison Blanche, précisant que Washington avait visé la base aérienne de Shayrat, qui est « associée au programme » d’armes chimiques de Damas et « directement liées » aux événements « horribles » de mardi.

Le président Donald Trump a affirmé que ces opérations étaient « dans l’intérêt vital de la sécurité nationale » des États-Unis. La télévision syrienne les a de son côté qualifiées d' »agression ».

Le 4 avril, un raid imputé à l’armée syrienne contre la localité de Khan Cheikhoun dans le nord-ouest de la Syrie a fait au moins 86 morts, dont 27 enfants.

Les États-Unis ont accusé le régime du président Bachar al-Assad d’avoir utilisé un agent neurotoxique de type sarin contre cette petite ville rebelle, dont les images de victimes – femmes et enfants – agonisantes ont choqué le monde.

Le président Trump avait menacé depuis mercredi de passer à l’action contre son homologue syrien pour cette attaque « odieuse », un « affront à l’humanité ».

Jeudi, en arrivant en Floride pour accueillir son homologue chinois Xi Jinping, il avait encore dénoncé une « honte pour l’humanité » et réclamé que « quelque chose se passe ».

Son chef de la diplomatie Rex Tillerson avait accusé « le régime syrien sous la gouverne du président Bachar al-Assad d’être responsable de cette attaque ». La chancelière allemande Angela Merkel a, elle aussi, montré du doigt le « régime d’Assad ».

Mais la Russie, alliée de la Syrie, a averti les États-Unis, juste avant les frappes.

LE COMMUNIQUÉ DU PENTAGONE LE 6 AVRIL À 10H48 (HEURE DE WASHINGTON

At the direction of the president, U.S. forces conducted a cruise missile strike against a Syrian Air Force airfield today at about 8:40 p.m. EDT (4:40 a.m., April 7, in Syria).

The strike targeted Shayrat Airfield in Homs governorate, and were in response to the Syrian government’s chemical weapons attack April 4 in Khan Sheikhoun, which killed and injured hundreds of innocent Syrian people, including women and children.

The strike was conducted using Tomahawk Land Attack Missiles (TLAMs) launched from the destroyers USS Porter and USS Ross in the Eastern Mediterranean Sea. A total of 59 TLAMs targeted aircraft, hardened aircraft shelters, petroleum and logistical storage, ammunition supply bunkers, air defense systems, and radars. As always, the U.S. took extraordinary measures to avoid civilian casualties and to comply with the Law of Armed Conflict. Every precaution was taken to execute this strike with minimal risk to personnel at the airfield.

The strike was a proportional response to Assad’s heinous act. Shayrat Airfield was used to store chemical weapons and Syrian air forces. The U.S. intelligence community assesses that aircraft from Shayrat conducted the chemical weapons attack on April 4. The strike was intended to deter the regime from using chemical weapons again.

Russian forces were notified in advance of the strike using the established deconfliction line. U.S. military planners took precautions to minimize risk to Russian or Syrian personnel located at the airfield.

We are assessing the results of the strike. Initial indications are that this strike has severely damaged or destroyed Syrian aircraft and support infrastructure and equipment at Shayrat Airfield, reducing the Syrian Government’s ability to deliver chemical weapons. The use of chemical weapons against innocent people will not be tolerated.

‘Conséquences négatives’

À l’issue d’une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU qui débattait depuis deux jours d’une résolution de condamnation de l’attaque, l’ambassadeur russe Vladimir Safronkov avait mis en garde contre des « conséquences négatives » en cas d’intervention militaire américaine.

À l’été 2013, le prédécesseur de Donald Trump, Barack Obama, avait renoncé à frapper le régime syrien après une attaque aux armes chimiques près de Damas qui avait fait plus de 1.400 morts. A l’époque, le magnat de l’immobilier Donald Trump avait exhorté sur Twitter M. Obama à ne pas intervenir en Syrie.

Jeudi, Rex Tillerson a en outre plaidé pour le départ du président syrien, après avoir dit le contraire il y a une semaine.

Dorénavant aux yeux du patron de la diplomatie américaine, « le rôle d’Assad à l’avenir est incertain et avec les actes qu’il a perpétrés, il semblerait qu’il n’ait aucun rôle pour gouverner le peuple syrien ».

Jeudi dernier, lui et l’ambassadrice américaine à l’ONU Nikki Haley avaient semblé s’accommoder du maintien au pouvoir du chef de l’Etat syrien, avant de hausser le ton cette semaine.

L’ancienne secrétaire d’État démocrate Hillary Clinton, qui avait milité pour une approche plus musclée de l’administration de Barack Obama contre le régime de Damas, s’est dite favorable à des frappes pour « détruire » les bases aériennes syriennes.

Perçu comme un isolationniste et hostile à l’interventionnisme de l’Amérique au Moyen-Orient, Donald Trump avait reconnu mercredi que l’attaque chimique avait eu « un énorme impact » sur lui et que son « attitude vis-à-vis de la Syrie et d’Assad avait nettement changé ».

L’indignation internationale a pris de l’ampleur après des images d’enfants pris de convulsions sous leur masque à oxygène, de personnes gisant dans les rues et saisies de spasmes, de la mousse sortant de la bouche. Le caractère chimique de l’attaque semble ainsi se préciser, même si les circonstances restent controversées.

En Turquie, où de nombreux blessés ont été évacués, les premières analyses « effectuées à partir des éléments prélevés sur les patients laissent penser qu’ils ont été exposés à un agent chimique », selon le ministère de la Santé. Des médecins et des ONG comme Médecins sans frontières (MSF) ont également évoqué l’utilisation d' »agents neurotoxiques », en particulier le gaz sarin.

Gaz invisible

Ce gaz est inodore et invisible. Même s’il n’est pas inhalé, son simple contact avec la peau bloque la transmission de l’influx nerveux et entraîne la mort par arrêt cardio-respiratoire.

Le régime syrien a été accusé d’avoir utilisé du gaz sarin le 21 août 2013 dans l’attaque de localités aux mains des rebelles en périphérie de Damas, qui avait fait au moins 1.429 morts, dont 426 enfants, selon les Etats-Unis.

Mais le chef de la diplomatie syrienne Walid Mouallem a réaffirmé que l’armée de son pays « n’a pas utilisé et n’utilisera jamais » d’armes chimiques contre son peuple, « pas même contre les terroristes », expression du régime pour désigner rebelles et jihadistes.

D’après lui, l’aviation a frappé « un entrepôt de munitions appartenant » à des djihadistes et « contenant des substances chimiques ». Une explication déjà avancée par l’armée russe mais jugée « fantaisiste » par des experts militaires.

[toggle title= »LA POSITION AMÉRICAINE DEPUIS 2011: RAPPEL DES PRINCIPALES ÉTAPES DE L’ENGAGEMENT DES ÉTATS-UNIS DANS LE CONFLIT » load= »hide »]

Rappel des principales étapes de l’engagement dans le conflit syrien des Etats-Unis, qui ont lancé des frappes contre une base militaire en Syrie après une attaque chimique présumée imputée au régime de Bachar al-Assad.

Appel au départ d’Assad –

Le 29 avril 2011, un mois après les premières manifestations pacifiques, violemment réprimées par le régime, Washington impose des sanctions économiques contre plusieurs responsables syriens.

Le 19 mai, le président américain Barack Obama appelle Bachar al-Assad à diriger la transition ou à se retirer du pouvoir. La veille, Washington avait décidé d’imposer des sanctions à Assad en personne.

Début juillet, l’ambassadeur des Etats-Unis à Damas Robert Ford défie le régime en se rendant à Hama (centre), ville assiégée par l’armée et théâtre d’une manifestation monstre.

Le 18 août, M. Obama et ses alliés occidentaux appellent pour la première fois Assad à partir.

Le 24 octobre, l’ambassadeur américain quitte la Syrie pour « raisons de sécurité ». Damas rappelle son ambassadeur à Washington. Robert Ford va ensuite se rendre de nombreuses fois en Turquie, où il rencontre des dirigeants de l’opposition.

– Obama renonce à frapper Damas –

À l’été 2013, le régime syrien est accusé d’avoir mené une attaque chimique près de Damas qui a fait plus de 1.400 morts selon Washington.

Barack Obama renonce à la dernière minute à bombarder des infrastructures du régime, et conclut en septembre un accord avec Moscou sur le démantèlement de l’arsenal chimique syrien.

Dans les mois précédents, Obama avait pourtant promis d’agir si la Syrie franchissait cette « ligne rouge ».

– Raids antijihadistes –

Le 23 septembre 2014, les Etats-Unis, à la tête d’une coalition internationale antijihadistes, attaquent pour la première fois le groupe Etat islamique (EI), ouvrant un nouveau front dans la guerre contre ce groupe ultra-radical, déjà cible de bombardements en Irak.

Depuis, les Etats-Unis ont déployé dans le nord-est du pays près de 900 conseillers militaires, hommes des forces spéciales et artilleurs. Des canons des Marines aident une alliance arabo-kurde à mener l’offensive sur Raqa, la capitale de facto de l’EI en Syrie.

– En retrait –

Le 30 septembre 2015, la Russie entame une campagne de frappes aériennes, en soutien aux troupes du régime très en difficulté, qui vont à partir de ce moment regagner du terrain face aux rebelles.

En 2016, les Etats-Unis et la Russie, devenue incontournable dans le dossier syrien, initient plusieurs trêves qui volent en éclat.

Le 30 décembre 2016, sans les Etats-Unis, un cessez-le-feu entre en vigueur, en vertu d’un accord russo-turc. Huit jours auparavant, le régime avait repris le contrôle d’Alep.

– Départ d’Assad, pas une ‘priorité’ –

Le 30 mars 2017, le secrétaire d’Etat américain Rex Tillerson affirme que le sort d’Assad « sera décidé par le peuple syrien ».

L’ambassadrice américaine à l’ONU Nikki Haley affirme que Washington ne considère plus le départ d’Assad comme une priorité pour mettre fin au conflit. Mais le 3 avril, elle déclare que le peuple syrien ne veut ni que le président Assad reste au pouvoir ni qu’il se présente à des élections.

– Première opération militaire –

Le 4 avril, la Maison Blanche durcit le ton à l’encontre d’Assad qu’elle tient pour responsable d’une attaque chimique présumée qui a fait le même jour 86 morts dans le nord-ouest de la Syrie.

Le lendemain, Donald Trump menace de passer à l’action. « Ces actes odieux par le régime d’Assad ne peuvent pas être tolérés », affirme le président, qui reconnaît que son « attitude vis-à-vis de la Syrie et d’Assad a nettement changé ».
Dans la nuit de jeudi à vendredi, 59 missiles de croisière Tomahawk sont tirés par deux navires américains en Méditerranée vers une base militaire syrienne du centre du pays.[/toggle]