Le cannabis et le soldat: que se passera-t-il le 1er juillet 2018 ?

Vétéran, ACC, Afghanistan, pot, un cocktail explosif.
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Le gouvernement fédéral a déposé un projet de loi, le 13 avril 2017, pour légaliser la marijuana à compter du 1er juillet 2018.

À titre de point de départ, il y a lieu de nous questionner sur les positionnements que prendront le ministère de la Défense nationale et les Forces armées canadiennes dans les prochains mois à l’égard du projet de loi au sujet de légalisation du cannabis afin des fins récréatives au Canada.

Selon toutes vraisemblances et logiques, les militaires des Forces armées canadiennes, qui sont des Canadiens et des Canadiennes, devraient pouvoir ou avoir le droit, à partir du 1er juillet 2018, de consommer du cannabis au même titre que tous les autres citoyens adultes. Ils pourront possiblement même faire pousser leurs plants, pour consommation personnelle, dans la cours arrière de leur «PMQ  sans être importunés.

J’ose m’avancer en disant cela, car le message ultime du gouvernement du Canada avec ce projet de loi, est que le cannabis «n’est pas pire» que l’alcool ou le tabac comme intoxicant. Donc si le cannabis, consommé de manière responsable, «n’est pas pire» que l’alcool au niveau de la santé et du fonctionnement d’un individu, il n’y a rien qu’il pourrait venir justifier que les militaires ne puissent pas en faire usage. On parle d’acceptation sociale du cannabis, mais avant tout, pour que cette drogue soit acceptée socialement, il faut que le produit ait des risques «minimaux» sur la santé publique, sur les consommateurs et leur entourage. Suivant cette logique, ce n’est donc pas pour demain que le fentanyl ou l’héroïne sera légalisé au Canada. Ainsi le message du gouvernement du Canada revient à dire «qu’il n’est pas plus mal» de consommer quelques joints de cannabis pour un Canadien ou une Canadienne que de consommer quelques bières, rum and coke ou coupes de vin lors d’un beau samedi ensoleillé de juillet à son chalet avec des amis. Si la logique est bonne pour monsieur et madame tout le monde, elle devrait aussi être bonne pour le soldat Untel, l’adjudant Untel, le major Untel et pour le brigadier-général Untel.

Mais il y a des facteurs de risque qui sont plus importants chez les militaires que chez la population générale. La nature et les dangers associés au travail, la nécessité d’avoir toute sa tête lorsque vient le temps d’accomplir un exercice ou une mission pour la sécurité de tous et chacun, l’interdépendance des membres d’une unité où la somme du nombre fait sa force et où chacun couvre son prochain et j’en passe.

Un militaire ne peut pas avoir les facultés affaiblies lorsqu’il est en service et cela par n’importe lequel type d’intoxicant. Point final. Vous allez me dire qu’un militaire est, selon les directives actuelles, en service 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Voilà où les choses commencent à se compliquer avec le cannabis. Pour l’alcool, le militaire peut prendre une bière lors du lunch du vendredi ou encore après sa journée de travail au mess. La marque du 0.08 qui fait norme pour déterminer si les capacités sont affaiblies par l’alcool ne s’applique pas avec le cannabis. De plus, l’alcool, en raison de son mode de consommation, prend beaucoup plus de temps que le cannabis a engendré ses effets sur l’individu qui en consomme. Un militaire pourrait-il consommer un joint de cannabis lors du lunch du vendredi ? Selon mon interprétation, la réponse est non, car il en ressentira les effets très rapidement et il aura les capacités affaiblies et conséquemment un impact sur son fonctionnement.

Si nous poussons la réflexion encore plus loin, que faire lors des déploiements ? La règle qui tient/tenait séance lors des déploiements était de deux bières par jour. Honnêtement,

Pendant mon temps en Afghanistan en 2006, peu de temps après l’Opération Médusa, j’ai rarement vu des militaires des FAC consommer leurs deux bières par jour. Ce n’était pas le temps de consommer de l’alcool et cela même en petite quantité. Est-ce que deux joints de cannabis par jour seront permis en théâtre d’opération ? Sérieusement, ça ne fait aucun sens !

Ma plus grande inquiétude avec ce projet de loi et conséquemment avec les réactions du ministère de la Défense nationale est qu’on ne prenne pas le temps de bien étudier toutes les conséquences possibles de la consommation de cannabis chez les militaires en service. Parce que ne soyons pas sots, il y en aura des conséquences. Depuis la nuit des temps, il existe une corrélation entre la consommation d’intoxicants et les problèmes psychosociaux. À titre d’exemple, pendant des décennies, les vétérans de la Première et de la Deuxième guerres mondiales ont utilisé l’alcool comme mécanisme (négatif) d’adaptation aux atrocités qu’ils avaient vu sur les champs de bataille. Ils n’allaient pas consulter des professionnels en santé mentale pour ouvrir sur leurs blessures de stress, ils prenaient quelques bières avec leurs pairs et lorsqu’ils étaient assez intoxiqués, ils leur arrivaient de parler de leurs émotions. Encore aujourd’hui, regardez les cas de militaires qui portent des gestes sexuels inappropriés, bon nombre de ceux-ci était intoxiqué aux moment de commettre leurs gestes. Il y aura aussi des problèmes concomitants et des co-morbidités à la consommation de cannabis par les militaires.

Comment les Services de santé des FAC négocieront-ils avec les militaires qui feront une psychose toxique/induite par le cannabis ou encore qui auront développé une dépendance ? Il ne faut pas oublier que, selon les spécialistes en toxicomanie, la puissance du cannabis a augmenté de 300% depuis les 25 dernières années.

D’autant plus, n’allez surtout pas penser, qu’actuellement, que les problèmes de consommation de drogue ne sont pas existants chez certains militaires des FAC bien que toute consommation de drogue soit formellement interdite. Il y a quelques mois, il y a eu ce militaire de Bagotville qui a intoxiqué sa bande d’amis avec du GHB et qui maintenant face à la justice criminelle. Lorsque j’étais affecté en Europe et que je gérais les Services psychosociaux et de santé mentale, il est arrivé à quelques reprises que des militaires eurent la «brillante idée» de se rendre à Amsterdam aux Pays-Bas pour consommer du cannabis, de l’alcool et finir leur soirée dans une maison à la lumière rouge. Il y a donc lieu de croire qu’actuellement les FAC ne voient que la pointe de l’iceberg en matière de problématiques liées au cannabis.

De plus, la littérature fait référence au fait que le cannabis est souvent la porte d’entrée vers une consommation d’intoxicant plus « dur », alors que feront-ils avec le militaire qui deviendra accrocher à la cocaïne ou à l’héroïne ? Les Services de santé des FAC devront sans doute revoir leurs services en dépendance. En fait, ils devront en profiter pour faire une sérieuse mise-à-jour de l’ensemble des services psychosociaux et de santé mentale. Encore aujourd’hui, les Services psychosociaux des FAC continuent de mettre l’accent sur le militaire et son problème, donc sur l’aspect psycho, plutôt que de considérer un plan de traitement inclusive impliquant les membres de la famille et en donnant une valeur véritable à l’aspect social, environnemental et communautaire.

Il ne faut surtout pas oublier les familles dans cette histoire de légalisation du cannabis. Les membres de la famille n’ont pas accès aux Services de santé des FAC alors comme pour toutes les autres problématiques, elles devront aller chercher les services au sein de leur communauté. Les affectations obligatoires de façon régulière fait en sorte qu’il est difficile pour les membres de la famille de s’enraciner au sein d’une communauté. Les membres de la famille subissent souvent les dommages collatéraux des problèmes psychosociaux du militaire. Il faudra, du moins, penser à offrir de nouveaux services dans les centres de la famille. Je pense ici à des conseillers en toxicomanie ou encore des travailleurs sociaux spécialisés en dépendance.

Un drôle de paradoxe est celui que, depuis des années, nous tentons, comme société, d’enrayer le tabagisme, du moins de le limiter, et maintenant nous ouvrons la porte toute grande à la consommation d’un autre produit qui aura des effets tout autant nocifs.

Vous aurez sans doute compris à la lecture de ce texte, que je ne suis pas en faveur du projet de loi dans sa forme actuelle. Il manque de preuves scientifiques sur les biens fondés de ce projet de loi et surtout, surtout, et surtout sur ses répercussions sociales. Au Canada, nous avons une tendance de mettre la charrue avant les bœufs, c’est-à-dire de mettre sur pied un projet et d’en évaluer ses impacts par la suite, celui-ci sur la légalisation du cannabis ne fait pas exception. Légalisons, donnons-nous un cadre législatif dans lequel naviguer, refilons aux provinces l’administration de celui-ci et pour le reste nous verrons en temps et lieu. Pour moi, cette façon de faire comporte de nombreux risques et implique un manque de considération pour les individus et pour la santé publique.

Sans oublier, la réponse des affaires publiques des Forces armées canadiennes à la rédaction de 45eNord.ca me laisse aussi très perplexe : « Les Forces armées canadiennes sont au courant du projet de loi sur le cannabis déposé au Parlement le 13 avril dernier. Les Forces continueront d’appliquer les lois et politiques actuelles jusqu’à ce que la nouvelle loi entre en vigueur. Les Forces réviseront leurs politiques en fonction de la progression de l’étude du projet de loi au Parlement ».

Pour terminer, le ministère de la Défense nationale et les Forces armées canadiennes doivent faire beaucoup plus que simplement « revisiter » leurs politiques. En réalité, ils ont une opportunité de bien faire les choses sachant plus d’un an à l’avance que ce projet de loi sera adopté par la Chambre des communes et par la suite par le Sénat. Ils ont plus d’un an pour réfléchir, pour étudier et pour proposer des directives aux militaires et aux familles qui se tiendront, qui respecteront leur santé et qui seront logiques en fonction des buts et mandats de la profession des armes.