Assange: la Suède renonce aux poursuites pour viol

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Le fondateur de Wikileaks Julian Assange à l’Ambassde d’Equateur à Londres, le 9 juin 2012. (Pool/AFP/Archives/Anthony Devlin)

Julian Assange a remporté vendredi son bras de fer avec la justice suédoise, qui a abandonné ses poursuites pour viol, même si le fondateur de WikiLeaks, réfugié dans une ambassade à Londres, devra patienter pour recouvrer sa liberté de mouvement.
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Mise à Jour 19/05/2017 à 9h38

L’Équateur a salué vendredi la décision de la justice suédoise d’abandonner les poursuites pour viol contre Julian Assange, appelant le Royaume-Uni à « fournir une sortie sûre » du pays au fondateur de WikiLeaks.

« Le mandat d’arrêt européen n’est plus valide. Le Royaume-Uni doit fournir une sortie sûre à M. Julian Assange », réfugié depuis cinq ans dans l’ambassade d’Equateur à Londres, a affirmé sur Twitter le ministre équatorien des Affaires étrangères, Guillaume Long.

De son côté, Julian Assange a assuré qu’il « n’oublie pas et ne pardonne pas » d’avoir été « détenu pendant sept ans » dont cinq à l’ambassade d’Équateur à Londres, dans un tweet envoyé vendredi après avoir remporté son bras de fer avec la justice suédoise.

« Détenu pendant sept ans sans charges pendant que mes enfants grandissaient et que mon nom était trainé dans la boue. Je ne pardonne pas et n’oublie pas », a tweeté le fondateur de WikiLeaks, alors que la justice suédoise a abandonné ses poursuites pour viol contre l’ex-hacker australien.

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Même en l’absence de mandat d’arrêt européen, la police britannique a prévenu qu’elle serait « obligée » d’arrêter Julian Assange s’il sortait de l’ambassade équatorienne à Londres. Il avait violé en 2012 les conditions de sa liberté sous caution au Royaume-Uni.

Pour ce qui concerne le volet suédois, « l’affaire Assange » se conclut sur un fiasco judiciaire. C’est la fin d’une âpre bataille de procédures et de communication dont les enjeux dépassent amplement le cadre du dossier instruit dans le pays scandinave.

Julian Assange, qui s’est toujours défendu des accusations de viol, dénonce une manipulation pour le faire extrader vers les États-Unis, où il risque d’être poursuivi pour la publication de documents militaires et diplomatiques confidentiels.

Le gouvernement Trump a affirmé en avril que l’arrestation de l’Australien était une « priorité ». Et selon des médias citant des responsables américains, les Etats-Unis sont en train de monter un dossier d’accusation.

Devant la presse à Stockholm, la procureure Marianne Ny a annoncé avoir « décidé de classer sans suite l’enquête pour viol présumé contre Julian Assange », et requis la levée du mandat d’arrêt européen qu’il tentait depuis 2010 de faire annuler.

Voici les principales dates de la bataille judiciaire du fondateur de WikiLeaks, l’Australien Julian Assange, contre lequel les poursuites pour viol ont été abandonnées vendredi par la justice suédoise:

– Révélations et mandat d’arrêt –

– 26 juillet 2010: la presse mondiale publie 70.000 documents confidentiels sur les opérations de la coalition internationale en Afghanistan diffusés par le site internet WikiLeaks. Fin octobre, 400.000 rapports concernant l’invasion américaine en Irak sont publiés.

– 18 novembre 2010: la Suède lance un mandat d’arrêt européen à l’encontre de Julian Assange dans le cadre d’une enquête pour viol et agression sexuelle présumés de deux Suédoises. Assange nie les faits, qui remontent au mois d’août 2010, et assure que les jeunes femmes étaient consentantes.

– 28/29 novembre 2010: la presse mondiale publie le contenu de quelque 250.000 câbles diplomatiques américains dévoilés par WikiLeaks.

– 7 décembre 2010: Assange se livre à la police britannique. Il est détenu neuf jours puis assigné à résidence dans le Suffolk (est de l’Angleterre).

– 24 février 2011: un tribunal londonien valide la demande d’extradition émise par la Suède, qui sera confirmée en appel en novembre. Assange redoute d’être à terme extradé aux États-Unis et d’y encourir la peine de mort, en raison de la publication par son site des documents secrets américains.

– Réfugié à l’ambassade d’Équateur –

– 19 juin 2012 : pour échapper à l’extradition et après avoir épuisé tous ses recours, l’ancien hacker se réfugie à l’ambassade d’Équateur à Londres où il demande l’asile politique, accordé en août par les autorités équatoriennes.

– 25 octobre 2013: Quito exige un sauf-conduit de Londres pour qu’Assange se rende en Équateur.

– 16 juillet 2014: un tribunal de Stockholm maintient le mandat d’arrêt européen, décision confirmée en appel en novembre.

– Les Nations Unies saisies –

-12 septembre 2014 : Assange dépose plainte contre la Suède et la Grande-Bretagne auprès d’un groupe de travail sur la détention arbitraire (WGAD), organisme mandaté par l’ONU, pour faire reconnaître son confinement dans l’enceinte de l’ambassade équatorienne comme une détention illégale.

– 25 février 2015: l’avocat d’Assange dépose un appel devant la Cour suprême suédoise pour annuler le mandat d’arrêt, rejeté en mai.

– mars 2015: après avoir longtemps exclu un interrogatoire à Londres, les magistrats suédois acceptent de se déplacer.

– 13 août 2015: une partie de l’affaire, prescrite, est classée sans suite par la justice suédoise, mais Assange doit toujours répondre des accusations de viol.

– 21 janvier 2016: l’Équateur rejette la demande de la justice suédoise d’interroger Assange, indiquant vouloir lui-même procéder à l’interrogatoire.

– 5 février 2016: le groupe de travail de l’ONU estime que l’ex-hacker est victime d’une « détention arbitraire » et appelle la Suède et le Royaume-Uni à l’indemniser. Les deux pays rejettent l’avis, non contraignant.

– 16 septembre 2016: pour la huitième fois en six ans, un tribunal suédois déboute Assange et maintient le mandat d’arrêt européen.

– Vers un épilogue ? –

– 14 novembre 2016: Assange est finalement auditionné pour la première fois par la justice. Un procureur équatorien l’interroge pendant deux jours en présence d’une magistrate suédoise.

– 12 janvier 2017: Assange se déclare prêt à être extradé vers les Etats-Unis en cas de libération de Chelsea Manning, condamnée pour avoir transmis plus de 700.000 documents confidentiels à WikiLeaks. L’ex-soldat est libérée le 17 mai.

– 19 mai 2017: le parquet suédois annonce qu’il classe sans suite l’enquête pour viol présumé contre Assange. La police britannique précise qu’elle arrêtera l’Australien s’il sort de l’ambassade car il n’a pas respecté en 2012 les conditions de sa liberté sous caution.

‘Victoire totale’

À trois ans de la prescription, la magistrate a expliqué avoir jeté l’éponge en raison de l’inefficacité d’une procédure exceptionnellement longue, et non pas à la lumière de faits nouveaux.

« Toutes les possibilités de faire avancer l’enquête ont été épuisées (…) et il n’apparaît plus proportionné de maintenir la demande de placement en détention provisoire par défaut de Julian Assange ni le mandat d’arrêt européen », a-t-elle fait valoir.

La procureure Ny a jugé improbable « une remise (d’Assange) à la Suède dans un avenir proche ». L’abandon des poursuites « ne résulte pas d’un examen complet des éléments de preuve » et la justice suédoise « ne se prononce pas sur la question de la culpabilité », a-t-elle remarqué.

« C’est une victoire totale pour Julian Assange. Il est libre de quitter l’ambassade quand il veut », s’est réjoui un avocat suédois de M. Assange, Per Samuelsson. « Il est naturellement heureux et soulagé. Mais il critique le fait que cela ait duré aussi longtemps », a-t-il déclaré à la radio suédoise SR.

Cet avocat a raconté que l’Australien lui avait écrit par SMS: « Sérieux, oh mon dieu ».

Julian Assange a diffusé sur Twitter une photo de lui-même tout sourire, et de nombreux journalistes le guettaient depuis la rue vendredi.

Pour Christophe Marchand, membre de l’équipe juridique de l’ancien hacker à Bruxelles, « Julian Assange a été victime d’un abus de procédure énorme » et l’abandon des investigations en Suède « marque la fin de son cauchemar ».

Prescription

Mais la menace d’une arrestation a tempéré les ardeurs de son entourage. « La Grande-Bretagne annonce qu’elle arrêtera Assange quoi qu’il arrive et refuse de confirmer ou de démentir qu’elle a déjà reçu une demande d’extradition des États-Unis », a twitté WikiLeaks.

À Stockholm, l’accusatrice de l’Australien, « choquée », a dénoncé un « scandale » et maintenu sa version.

« C’est un scandale qu’un violeur présumé puisse échapper à la Justice et par là éviter les tribunaux (…) Ma cliente est choquée, et aucune décision pour classer l’affaire ne peut changer le fait qu’Assange a commis sur elle un viol », a déclaré son avocate, Elisabeth Fritz, dans un courrier électronique à l’AFP.

Âgée d’une trentaine d’années à l’époque des faits, la jeune femme a porté plainte le 20 août 2010 contre Julian Assange, qu’elle avait rencontré au cours d’une conférence de WikiLeaks à Stockholm quelques jours auparavant. Elle l’accuse d’avoir engagé un rapport sexuel non-protégé pendant qu’elle dormait dans la nuit du 16 au 17 août.

Julian Assange soutient qu’elle était consentante et avait accepté de ne pas utiliser de préservatif.

L’instruction suédoise, notamment retardée par le refus de M. Assange d’être entendu en Suède, a tellement traîné que la plainte d’une autre jeune femme pour une agression sexuelle à la même époque a été classée sans suite, frappée par la prescription en 2015.

L’Équateur, qui a accordé l’asile à M. Assange, dénonçait encore une semaine avant cet épilogue, dans une lettre au gouvernement suédois, « le manque manifeste de progrès » dans l’enquête.

Défenseur héroïque des libertés pour ses fans, mégalomane en mal d’attention pour ses détracteurs, Julian Assange a atteint une renommée mondiale avec WikiLeaks en publiant des documents classés secret-défense qui lui ont valu de devenir la bête noire des États-Unis.

Le fondateur de WikiLeaks, 45 ans, a enregistré une victoire majeure vendredi avec la décision du parquet suédois d’abandonner ses poursuites pour viol contre lui, ouvrant la voie à son éventuelle sortie de l’ambassade d’Équateur à Londres où il a trouvé refuge il y a bientôt cinq ans.

Il pourrait donc retrouver l’air libre peu de temps après l’une des anciennes informatrices de WikiLeaks, Chelsea Manning, sortie de prison mercredi. La jeune transgenre avait fait fuiter en 2010 plus de 700.000 documents confidentiels ayant trait aux guerres d’Irak et d’Afghanistan, dont plus de 250.000 câbles diplomatiques qui avaient plongé les Etats-Unis dans l’embarras.

La sortie de ces documents avait valu à Julian Assange, qui a créé WikiLeaks en 2006, un statut de paria aux États-Unis, alors que ses défenseurs célébraient en lui le champion d’un mouvement mondial pour la transparence et la démocratie.

Lorsqu’il accède à la notoriété, Julian Assange est célébré comme un génie informatique et un messie libertaire.

Mais rapidement, les critiques l’emportent. Les accusations de viol et d’agressions sexuelles en Suède, qui le poussent à trouver refuge dans l’ambassade d’Équateur à Londres le 19 juin 2012, brouillent son image. D’anciens amis et collaborateurs décrivent un personnage égocentrique, obsessionnel et paranoïaque.

Dès 2010, le porte-parole de l’organisation, l’Allemand Daniel Domscheit-Berg, prend ses distances et son livre critique nourrira plusieurs films. Chargé de rédiger l’autobiographie d’Assange, Andrew O’Hagan finit lui aussi par jeter l’éponge avec ce verdict définitif: « l’homme qui se targue de dévoiler les secrets de ce monde ne supporte pas les siens ».

– Valet de la Russie ? –

Depuis, l’étoile d’Assange n’a cessé de pâlir. La plupart des grands médias qui l’ont soutenu en diffusant ses scoops ont pris leurs distances. Il a changé plusieurs fois d’avocats. S’est fâché avec son éditeur.

Seul un noyau dur – et quelques célébrités comme Lady Gaga ou Pamela Anderson – est resté fidèle et continue à relayer son combat, notamment lorsqu’il s’agit d’apporter son soutien à Edward Snowden, l’un des « successeurs » de l’Australien.

Dernièrement, Julian Assange a été accusé d’être un valet de la Russie pour son influence sur l’élection du républicain Donald Trump à la Maison Blanche. En juillet, WikiLeaks a publié 20.000 emails piratés du parti démocrate, dont certains très préjudiciables à la campagne de Hillary Clinton.

Les cinq années de réclusion de Julian Assange dans une chambre modeste de l’ambassade d’Équateur à Londres contrastent avec sa vie trépidante d’avant, lorsqu’il évitait de dormir plus d’une nuit dans le même lit.

L’Australien a été ballotté de gauche à droite dès sa plus tendre enfance, au gré des amours de sa mère, Christine Ann Assange, une artiste qui s’était séparée du père de Julian avant même sa naissance.

Jusqu’à l’âge de 15 ans, il vivra dans plus de trente villes australiennes différentes et fréquentera de nombreuses écoles avant de se poser à Melbourne où il étudie les mathématiques, la physique et l’informatique.

Doué, travailleur, il est happé par la communauté des hackers et commence à pirater les sites de la Nasa ou du Pentagone en utilisant le pseudo de « Mendax ».

C’est à cette période qu’il a un fils, Daniel, dont il se disputera la garde avec la mère. Lorsqu’il lance WikiLeaks dans le but de « libérer la presse » et « démasquer les secrets et abus d’État », il devient, selon l’un de ses biographes, « l’homme le plus dangereux du monde ».

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