Colère d’Ankara après la décision américaine d’armer les Kurdes syriens

Un officier américain, de la coalition dirigée par les États-Unis, parle avec des combattants des unités de protection du peuple kurde (YPG) au nord-est de la ville kurde syrienne de Derik, connue sous le nom d'al-Malikiyah, le 25 avril, 2017. (AFP/Archives / DELIL SOULEIMAN)
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Un officier américain, de la coalition dirigée par les États-Unis, parle avec des combattants des unités de protection du peuple kurde (YPG) au nord-est de la ville kurde syrienne de Derik, connue sous le nom d’al-Malikiyah, le 25 avril, 2017. (AFP/Archives / DELIL SOULEIMAN)

La Turquie a laissé éclater sa colère mercredi contre la décision « inacceptable » des États-Unis d’armer des milices kurdes en Syrie, celles-ci saluant une initiative qui va « accélérer la défaite » du groupe État islamique (EI).

Cet excès de tension entre Washington et Ankara survient alors que le président américain Donald Trump doit recevoir mercredi le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, en mission pour obtenir le soutien de Washington à un projet censé faire baisser les violences en Syrie.

La décision de la Maison Blanche d’autoriser le Pentagone à armer les Unités de protection du peuple kurde (YPG), qu’Ankara considère comme un groupe « terroriste », a été annoncée mardi, à une semaine d’un déplacement du président turc Recep Tayyip Erdogan à Washington.

« Fournir des armes aux YPG est inacceptable », a tonné mercredi le vice-Premier ministre turc Nurettin Canikli, premier responsable turc à réagir à la décision américaine. « Nous espérons que l’administration américaine mettra un terme à cette erreur », a-t-il ajouté.

Les YPG sont la principale composante des Forces démocratiques syriennes (FDS), une alliance de combattants kurdes et arabes considérée par Washington comme la force locale la plus efficace pour mener rapidement l’assaut contre Raqa (nord de la Syrie) afin de porter un coup décisif à l’EI.

Mais Ankara considère ce groupe comme l’extension en Syrie du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), une organisation séparatiste qui livre une sanglante lutte armée contre Ankara depuis 1984, et est classée « terroriste » par la Turquie et ses alliés occidentaux.

« Les YPG et le PKK sont des groupes terroristes, il n’y a aucune différence entre eux. Et chaque arme qui leur parvient représente une menace pour la Turquie », a déclaré mercredi le chef de la diplomatie turque Mevlüt Cavusoglu.

Ce dossier empoisonne depuis plusieurs mois les relations entre les Etats-Unis et la Turquie, deux membres importants de l’Otan et de la coalition internationale qui combat les jihadistes, et illustre la complexité du conflit syrien, notamment dans le nord du pays.

Ankara et Moscou, qui restent opposés en Syrie mais coopèrent de plus en plus, ont parrainé la semaine dernière un mémorandum créant des « zones de désescalade » pour faire baisser la violence en Syrie, où le conflit a fait plus de 320.000 tués depuis 2011.

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Les milices kurdes en Syrie ont salué mercredi la décision «historique» des États-Unis de les armer, estimant qu’elle allait accélérer la défaite du groupe ultraradical État islamique (EI).

Washington a annoncé mardi qu’il allait fournir des armes aux Unités de protection du peuple kurde (YPG), considérées comme la force la plus efficace de lutte contre l’organisation extrémiste dans la Syrie en guerre.

«À partir de maintenant, après cette décision historique, nos unités joueront un rôle plus important et plus décisif dans le combat contre le terrorisme, à un rythme plus accéléré», a affirmé dans un communiqué le porte-parole des YPG, Redur Xelil.

Estimant que l’initiative «venait un peu tard», il a toutefois précisé qu’elle allait donner «un élan important» à toutes les forces combattant l’EI.

Les Forces démocratiques syriennes (FDS), dont les YPG sont la principale composante, se sont également félicitées de l’annonce de Washington.

«La décision américaine d’armer les YPG (…) est importante et va accélérer la défaite du terrorisme», a indiqué à l’AFP Talal Sello, porte-parole des FDS qui combattent l’EI avec l’appui des frappes aériennes américaines.

M. Sello a estimé que l’annonce «officielle de ce soutien est le résultat de la grande efficacité des YPG et l’ensemble des FDS dans les combats contre le terrorisme» en Syrie, où l’EI a été chassé de plusieurs fiefs par cette alliance arabo-kurde depuis sa création fin 2015.

«Depuis sa prise de fonction, l’administration de Donald Trump a augmenté son soutien à nos forces», a encore précisé M. Sello.

Le financement «pour fournir une aide aux YPG a été approuvé», avait déclaré mardi un responsable américain. «L’approbation prend effet immédiatement mais les délais pour les livraisons d’armes sont à préciser», a-t-il ajouté.

Ce responsable américain n’a pas révélé le type d’armes qui seront fournies et qui seront utilisées pour tenter de reprendre Raqa, le bastion de l’EI en Syrie.

Les YPG sont considérées par la Turquie, allié de Washington, comme «terroristes». Ankara a d’ailleurs réagi mercredi en qualifiant cette mesure d’«inacceptable».

La décision sonne comme une désillusion pour la Turquie, où l’élection de M. Trump avait suscité l’espoir d’un changement de position vis-à-vis des milices kurdes, que l’administration Obama avait déjà décidé de soutenir pour contrer l’expansion jihadiste.

Les FDS avaient lancé en novembre une offensive sur Raqa, le fief de l’EI en Syrie, avec le soutien aérien et logistique de Washington, et ont depuis pris le contrôle de larges zones dans la province éponyme.

Le 31 janvier, les FDS avaient annoncé avoir reçu pour la première fois des véhicules blindés américains, l’administration Trump leur promettant «plus de soutien» dans leur lutte contre l’EI. Les responsables américains avaient alors précisé que les véhicules étaient livrés à la composante arabe des FDS.

Mercredi, l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH) a rapporté que des frappes menées vraisemblablement par la coalition dirigée par Washington sur la ville de Raqa dans la nuit avait tué 11 civils dont quatre enfants.

Depuis 2014, la coalition dirigée par Washington mène des raids aériens contre l’EI en Syrie mais aussi en Irak voisin.

En mars, elle avait jugé «probable» qu’au moins 220 civils aient été tués «involontairement» dans ses frappes aériennes contre l’EI en Irak et en Syrie depuis 2014. Mais les organisations internationales estiment que le bilan réel est beaucoup plus élevé.[/toggle]

– Décision ‘importante’ –

Les FDS, qui ont lancé en novembre une opération pour isoler Raqa, avec le soutien aérien et logistique de Washington, ont salué au contraire mercredi une décision « importante » de la Maison Blanche qui va « accélérer la défaite du terrorisme ».

L’annonce « officielle de ce soutien est le résultat de la grande efficacité des YPG et l’ensemble des FDS dans les combats contre le terrorisme » en Syrie, a déclaré à l’AFP Talal Sello, porte-parole des FDS.

Cette décision sonne toutefois comme une désillusion pour la Turquie, où l’élection de M. Trump avait suscité l’espoir d’un changement de position vis-à-vis des milices kurdes, que l’administration Obama avait déjà décidé de soutenir pour contrer l’expansion jihadiste.

M. Erdogan a récemment déclaré qu’il espérait écrire une « nouvelle page » des relations turco-américaines avec M. Trump, et indiqué qu’il tenterait, lors de son déplacement à Washington, de dissuader le président américain de s’appuyer sur les milices kurdes pour déloger l’EI de Raqa.

Le président turc a été précédé à Washington par une délégation constituée de son chef d’état-major, de son porte-parole et du patron du Renseignement turc. Ces deux derniers se trouvaient d’ailleurs encore aux Etats-Unis au moment de l’annonce de la décision de la Maison Blanche.

Ankara a lancé le 24 août 2016 une offensive dans le nord de la Syrie afin de repousser les jihadistes vers le sud, mais aussi pour empêcher la jonction des différentes zones contrôlées par les YPG dans le nord syrien.

La Turquie redoute notamment de voir les groupes kurdes étendre leurs territoires dans le nord de la Syrie, à la frontière turque, et s’est toujours refusée à faire partie d’une offensive contre Raqa à laquelle participeraient les YPG.

Manifestation de ce désaccord sur la question des milices kurdes, l’aviation turque a bombardé le mois dernier des combattants des YPG dans le nord de la Syrie, faisant plusieurs morts.

Quelques heures avant l’annonce sur la fourniture d’armes aux YPG, le secrétaire américain à la Défense Jim Mattis avait déclaré à Copenhague que les États-Unis allaient associer la Turquie aux opérations militaires pour reprendre Raqa.

[toggle title= »LES DATES-CLÉS DE L’OFFENSIVE VERS RAQA » load= »hide »]

Dates-clés de l’offensive lancée pour reconquérir Raqa, la « capitale » de facto du groupe djihadiste État islamique (EI) dans le nord de la Syrie.

– « Colère de l’Euphrate » –

Le 5 novembre 2016, les Forces démocratiques syriennes (FDS), une alliance de quelque 30.000 combattants kurdes et arabes syriens soutenue par les États-Unis, lancent une grande offensive pour reprendre Raqa (« Colère de l’Euphrate »).

En octobre, le secrétaire américain à la Défense de l’époque Ashton Carter avait plaidé pour une opération contre l’EI dans son fief syrien simultanément à l’offensive lancée par les forces irakiennes pour reconquérir Mossoul, dernier grand bastion des jihadistes en Irak.

Selon les responsables américains, l’opération doit se concentrer d’abord sur l’encerclement ou « l’enveloppement » de Raqa.

« La première phase sera d’isoler » la ville, explique alors le commandement des forces américaines au Moyen-Orient.

– Véhicules blindés américains –

Le 10 décembre, les FDS annoncent le début de la « seconde phase » de leur offensive. Selon la porte-parole, elles ont conquis 700 km2 lors de la première phase.

Le 6 janvier 2017, l’alliance kurdo-arabe chasse l’EI de la citadelle de Jaabar, à 50 km de Raqa.

Fin janvier, les FDS annoncent avoir reçu pour la première fois des véhicules blindés américains, l’administration de Donald Trump leur promettant « plus de soutien » dans leur lutte contre l’EI. Les responsables américains précisent que les véhicules ont été livrés à la composante arabe des FDS, minoritaire. Les FDS sont dominées par les Unités de défense du peuple kurde (YPG).

Voie de ravitaillement coupée 

Le 4 février, les FDS annoncent le début de la 3e phase pour libérer Raqa et ses environs. « L’opération sera centrée sur l’est de la province » du même nom (porte-parole).

Les dirigeants de l’EI commencent à quitter Raqa, fuyant devant l’avancée de l’alliance arabo-kurde, selon le Pentagone.

Le 6 mars, les FDS réussissent, avec le soutien aérien de la coalition internationale, à couper la principale voie de ravitaillement de l’EI entre Raqa et la province de Deir Ezzor, plus à l’est et contrôlée par les jihadistes.

Bataille de Tabqa 

Le 22 mars, le Pentagone annonce que les États-Unis ont utilisé des hélicoptères d’attaque et de transports de troupe et de l’artillerie pour soutenir une offensive des FDS sur le barrage de Tabqa, à une cinquantaine de km à l’ouest de Raqa.

Le 26 mars, les FDS reprennent l’aéroport militaire de Tabqa.

Le 4 avril, une source militaire américaine affirme que les États-Unis ont aménagé une piste d’atterrissage en zone kurde pour qu’elle puisse accueillir des avions cargo militaires C-17. Les États-Unis renforcent leur présence militaire en Syrie: ils déploient environ 400 hommes supplémentaires, en plus des 500 soldats des forces spéciales.

Le 24 avril, les FDS pénètrent pour la première fois à Tabqa. Mais l’EI va leur opposer une grande résistance en utilisant notamment des tireurs embusqués, des voitures piégées et des drones armés.

Armes américaines aux YPG 

Le 9 mai, Washington décide de fournir des armes aux YPG, la principale composante des FDS, pour accélérer le combat contre l’EI. La Turquie juge « inacceptable » cette décision puis exhorte les États-Unis à revenir « sans délai » sur l’armement des Kurdes syriens.

Chute de Tabqa 

Le 10 mai, l’Observatoire syrien des droits de l’Homme indique que les FDS se sont « emparées de Tabqa et du barrage adjacent » sur l’Euphrate, faisant sauter un verrou important sur la route de Raqa.[/toggle]