Fragilisé, Trump quitte l’Amérique pour un voyage périlleux

0
Le président américain Donald Trump, le 15 mars 2017 à Nashville, au Tennessee. (Archives#AFP/NICHOLAS KAMM)

Ryad, Jérusalem, Bethléem, Rome, Bruxelles, la Sicile: Donald Trump, en difficulté à Washington, entame vendredi un déplacement qui sera scruté à la loupe dans les capitales du monde entier.

Ce premier voyage extraordinairement dense – cinq pays en huit jours, une multitude de tête-à-tête, du roi Salmane au pape François en passant par le nouveau dirigeant français Emmanuel Macron – s’annonce comme un exercice périlleux pour le président américain.

L’avalanche de révélations qui ont précédé son départ l’ont mis en position délicate aux États-Unis mais a aussi ravivé les interrogations sur sa capacité à endosser un costume présidentiel en présence de ses homologues.

« Le fait est que personne ne sait comment Donald Trump va se comporter ou ce qu’il va dire dans des réunions de ce type car il ne l’a jamais fait », résume Stephen Sestanovich, du Council on Foreign Relations.

L’entourage de l’imprévisible président septuagénaire met en avant un style « amical mais franc », gage d’efficacité dans les relations internationales.

Donald Trump, peu friand de longs déplacements, sera accompagné de sa femme Melania, très en retrait jusqu’ici. Sa fille Ivanka et son gendre Jared Kushner, qui sont aussi deux de ses plus proches conseillers, prendront également place à bord d’Air Force One.

Sur le fond, le magnat de l’immobilier, qui a, sur les affaires étrangères, opéré un spectaculaire recentrage par rapport à ses propos de campagne enflammés, devra expliquer comment et jusqu’où « l’Amérique d’abord », son slogan favori, est compatible avec le multilatéralisme.

« Le président Trump sait que l’Amérique d’abord ne veut pas dire l’Amérique seule, bien au contraire », a lancé le général H.R. McMaster, son conseiller à la sécurité nationale. Mais au-delà d’une formule bien tournée, les interrogations demeurent nombreuses.

L’Arabie saoudite cherche à affirmer son rôle de leader régional face à l’Iran en organisant dimanche un sommet entre le président américain Donald Trump et des dirigeants musulmans du monde entier, estiment des analystes.

Le président américain, qui veut mobiliser toutes les opinions contre les groupes islamistes radicaux, profitera de son premier déplacement à l’étranger pour prononcer un discours sur une « vision pacifique » de l’islam.

De leur côté, les dirigeants musulmans attendent peut-être de Donald Trump qu’il jette des passerelles après les accusations d’islamophobie portées contre lui pendant la campagne électorale de 2016 et en liaison avec les restrictions annoncées début 2017 par les États-Unis pour les voyageurs venant de six pays à majorité musulmane.

Pour Riyad, l’objectif principal est d’affirmer son leadership régional face à son rival chiite, l’Iran, soulignent des analystes.

«C’est une démonstration de leadership régional pour l’Arabie saoudite» à travers sa capacité à réunir un grand nombre de dirigeants musulmans, relève Adam Baron de l’European Council on Foreign Relations.

Les dirigeants de pas moins de 55 pays musulmans, du sultanat de Brunei au Niger en passant par la Turquie, ont été invités au sommet. Aura également lieu dimanche une réunion avec les dirigeants du Conseil de coopération du Golfe (CCG), le club des six pétromonarchies du Golfe.

La rencontre samedi entre M. Trump et le roi saoudien Salmane est en outre vue par Riyad comme une occasion de reconstruire des relations solides avec Washington après des années de frictions sous l’ancien président Barack Obama, jugé favorable à l’Iran.

L’accord de 2015 sur le nucléaire iranien avec six puissances mondiales, dont les États-Unis, a contribué à la fin de l’isolement de l’Iran, mais a suscité de sérieuses inquiétudes dans les capitales arabes.

«Sale boulot»

Les dirigeants saoudiens, tenants de l’orthodoxie sunnite, accusent régulièrement l’Iran d’attiser les conflits régionaux en soutenant les mouvements chiites en Syrie, en Irak, à Bahreïn et au Yémen.

L’Iran, où se tient vendredi l’élection présidentielle, s’en défend, tout en accusant à son tour Riyad de soutenir des groupes sunnites radicaux.

Les rencontres du week-end à Riyad sont un « message au régime iranien radical qu’il aura contre lui un consensus mondial et un accord global entre les États-Unis et les mondes arabe et musulman », souligne Salman al-Ansari, président du Saudi American Public Relation Affairs Committee (SAPRAC), qui promeut les liens bilatéraux.

Le roi Salmane souhaite impliquer les États-Unis dans une démarche visant à « forger une alliance panislamique voulue comme un rempart contre le djihadisme et l’Iran », estime pour sa part Andreas Krieg du King’s College de Londres.

Pour Mustafa Alani, du Gulf Research Centre, ces rendez-vous marquent les prémices d’une stratégie américaine visant à mobiliser le monde musulman contre les djihadistes sunnites du groupe État islamique (EI), ainsi que contre les milices chiites soutenues par l’Iran, comme le Hezbollah libanais.

«Je pense que ce sera important car cette stratégie est censée se traduire par une action sur le terrain, une participation financière, l’envoi de troupes et l’échange de renseignements», indique M. Alani.

Selon lui, l’administration américaine voit en l’Arabie saoudite un « super État régional » dont l’aide est nécessaire pour contenir l’Iran et «combattre le terrorisme ». Avec Donald Trump, « nous assistons à un changement de ton et à un changement de politique».

Andreas Krieg estime pour sa part que le président américain a besoin d’un partenaire qui fasse le  «sale boulot» car il ne veut pas impliquer ses soldats dans des conflits extérieurs, lui qui défend le slogan «l’Amérique d’abord».

«En fin de compte, cela signifie qu’il faut utiliser le CCG et les partenaires arabes comme mandataires et suppléants soutenus par l’équipement et la formation des États-Unis [payés par ces partenaires] pour mettre en oeuvre la politique américaine».

– Discours sur l’islam –

La Maison Blanche met en avant un voyage « historique » au cours duquel le président ira à la rencontre des trois grandes religions monothéistes.

À Ryad, où il arrivera samedi, Donald Trump devrait s’attacher à marquer le contraste avec son prédécesseur, qui suscitait la méfiance des monarchies sunnites du Golfe.

Discours musclé vis-à-vis de l’Iran chiite, mise en sourdine des questions sur les droits de l’Homme, annonce probable de contrats d’armement: les ingrédients sont réunis pour que l’accueil soit bon.

Mais le président prend un pari risqué en prononçant, depuis la capitale saoudienne et devant plus de 50 dirigeants de pays musulmans, un discours sur l’islam.

« Je les appellerai à combattre la haine et l’extrémisme », a-t-il promis avant son départ, évoquant une « vision pacifique » de l’islam.

En Israël, où il espère pousser l’idée – aux contours encore très flous – d’un accord de paix, Donald Trump retrouvera son « ami » Benjamin Netanyahu (à Jérusalem) ainsi que le président palestinien Mahmoud Abbas (à Bethléem, dans les Territoires palestiniens occupés).

Le déplacement est déjà entouré d’un parfum de polémique, lié à l’organisation de la visite au mur des Lamentations et à la transmission aux russes d’informations classifiées obtenues de l’allié israélien.

La rencontre avec le pape François au Vatican s’annonce singulière, tant les positions des deux hommes sont aux antipodes, que ce soit sur l’immigration, les réfugiés ou le changement climatique.

L’Europe, où Donald Trump a semé la perplexité à coups de déclarations contradictoires sur le Brexit, l’avenir de l’UE ou le rôle de l’Otan, sera la dernière étape de son périple avec une rencontre des membres de l’Alliance atlantique, à Bruxelles, et un sommet du G7, à Taormina, perle touristique de la Sicile.

« Investira-t-il dans la relation avec les alliés outre-Atlantique comme tous ses prédécesseurs l’ont fait depuis Pearl Harbor ? », interroge Charles Kupchan, ex-conseiller de Barack Obama. « Il est arrivé au pouvoir en laissant entendre que non, il a depuis suggéré que peut-être. Tout le monde sera à l’affût ».

Donald Trump n’a, à ce jour, jamais personnellement réaffirmé l’engagement des États-Unis à l’égard de l’article 5 du traité de l’Otan sur la solidarité entre Etats membres en cas d’agression extérieure.

– Voyage de Nixon en 1974 –

La perception du déplacement depuis l’Amérique sera aussi cruciale. Conscient que la menace terroriste est un sujet de préoccupation centrale, le président républicain espère revenir avec des engagements tangibles de ses alliés dans la lutte contre le groupe Etat islamique (EI).

Mais, quelles que soient les images fortes qui resteront de son périple, il aura du mal à faire oublier les affaires qui font trembler sa présidence à Washington.

Pour Bruce Riedel, ancien de la CIA aujourd’hui analyste de la Brookings Institution, la comparaison qui vient naturellement à l’esprit est celle du voyage de Richard Nixon au Proche-Orient en 1974, qui espérait un succès diplomatique « pour détourner l’attention du scandale du Watergate ».

« Cela n’a pas fonctionné, les médias américains se sont concentrés sans relâche sur le Watergate, ont traité le voyage comme quelque chose d’accessoire, et les révélations ont continué à s’accumuler… ».

Les commentaires sont fermés.