L’utilisation des Forces armées canadiennes au Québec et le spectre de la Crise d’octobre 1970

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Des membres du 12e Régiment blindé du Canada aident à la population durant les inondations, en procédant à une évacuation de résidents à la Ville de Rigaud, le 7 mai 2017 dans le cadre de l’Opération Lentus. (Caporal Myki Poirier-Joyal, Section d’imagerie St-Jean/Montréal)

Jeudi et vendredi dernier, j’étais à Gatineau pour des raisons professionnelles. En conduisant, j’écoutais les animateurs d’une station radiophonique locale se questionner sur l’entêtement de la ville de Gatineau et du gouvernement du Québec de ne pas faire appel au gouvernement du Canada pour obtenir le renfort des Forces armées canadiennes pour faire face aux inondations. La rivière Gatineau débordait déjà et les prévisions météorologiques n’annonçaient rien d’encourageant pour les jours à venir.

La discussion m’a amené à m’interroger sur ces simples faits.

Il y a une catastrophe naturelle, c’est-à-dire les inondations causées par la rivière Gatineau et la rivière des Outaouais. Il y a des citoyens et citoyennes qui sont déjà affectés par cette catastrophe. En fait, le secteur de Pointe-Gatineau est déjà submergé par la crue des eaux à plusieurs endroits. Les prévisions annoncent entre 70 et 90 millimètres de pluie durant la fin de semaine. Ça ne prend pas un doctorat en science de l’environnement pour comprendre que la situation ne peut qu’empirer au cours des prochains jours ! À ce que je sache, un plus un, fait bien toujours deux ! Plus de pluie donc plus d’eau qui finit dans la rivière donc niveau de la rivière qui augmente. Il s’agit de simples faits.

Les autorités municipales, maire de Gatineau en tête, affirmaient haut et fort qu’ils avaient les effectifs de sécurité civile nécessaires pour gérer adéquatement les jours à venir. Le déploiement des Forces armées canadiennes sur son territoire pour venir en renfort n’était donc pas nécessaire.

Est-ce que c’est moi qui deviens «critiqueux» pour ne pas dire «chialeux» avec le temps ou bien cette réponse est totalement insignifiante ?

Premièrement, on n’a jamais trop d’effectifs pour faire face aux catastrophes naturelles et on pourra toujours en prendre plus, pour accomplir plus de tâches, plus rapidement et à plus d’endroits. Deuxièmement, les prévisions sont claires, une très grande quantité de pluie va tomber, les inondations vont s’étendre, plus de foyers seront touchés, plus de citoyens et citoyennes devront quitter leur résidence et j’en passe… Comment peut-on ne pas prendre en considération tout cela dans la prise des décisions ? Si les autorités municipales peinent déjà à contenir la situation, comment pensent-elles être en mesure de faire face à une aggravation ? L’heure est grave, prenons donc tous les moyens à notre disposition pour faire face à cette aggravation de la situation.

Il faudra attendre à vendredi 5 en fin d’après-midi pour que le gouvernement du Québec prenne finalement la décision de demander l’assistance des Forces armées canadiennes afin qu’elles déploient à Gatineau et dans les autres municipalités touchées par les inondations. Vendredi en fin d’après-midi ? Sérieusement !

C’est quoi le problème au Québec ? Est-ce que le gouvernement provincial et le gouvernement municipal de Gatineau sont incompétents ? Franchement, je me le demande sincèrement ! Comment est-il possible d’être si souvent à la remorque des événements, d’être si passif ? Les présentes inondations en sont un exemple frappant tout comme les événements du 14 et 15 mars 2017 sur l’autoroute 13 et ailleurs au Québec [la fameuse tempête de neige, NDLR]. La notion «d’être proactif» est-elle connue par notre gouvernement provincial et municipal?

Le premier ministre du Québec est sûrement au fait que les Forces armées canadiennes s’avèrent l’une des ressources les plus importantes au pays en cas de catastrophes naturelles. D’ailleurs, il s’agit du premier mandat de l’organisation militaire canadienne, c’est-à-dire la protection du Canada en «patrouillant sur nos côtes ; surveillant le ciel ; exécutant des missions de recherche et sauvetage; et ; aidant les autorités de sauvetage civiles à apporter des secours en cas de catastrophe (feux de forêt, inondations, avalanches, ouragans, etc.)».

Alors incompétents, cela est bien possible ? Quoi d’autre qui pourrait venir expliquer l’hésitation de faire appel aux Forces armées canadiennes ?

Les coûts engendrés par le déploiement des Forces armées canadiennes. Nous payons assez d’impôt au Québec que j’espère que cet argument n’en sera jamais un, valable, pour limiter l’utilisation des militaires canadiens dans notre pays lorsque leur présence est requise. On ne se pose pas la question lorsque vient le temps de les déployer en Afghanistan ou en Ukraine.

Quoi encore ?

Le spectre de la Crise d’octobre 1970 !

Quoi ?

Je me souviens d’une conversation que j’ai eue avec Jonathan Valois, ancien député provincial de Joliette et ancien président du Parti québécois, sur les ondes d’une station radiophonique de Montréal lors du Jour du Souvenir 2014. Ce dernier proposait aux auditeurs une analyse sur les relations entre les Forces armées canadiennes et la population du Québec. Il ciblait la Crise d’octobre de 1970 comme l’un des éléments marquants qui a contribué à une certaine distanciation entre l’organisation militaire et la population québécoise.

Ce dernier n’avait pas tort sur certains points. Au Québec, les gouvernements qui se sont succédés depuis la Crise d’octobre 1970 ont toujours été hésitants à faire appel aux Forces armées canadiennes lorsque la situation le demandait. La Crise d’octobre 1970 aurait contribué à marquer au fer rouge la conscience collective québécoise face aux militaires et aux Forces armées canadiennes. C’est comme si le gouvernement était convaincu que la présence, dans nos rues, des hommes et des femmes en uniforme militaire allait «réanimer» ce malaise chez la population.

La population québécoise serait-elle donc traumatisée par la Crise d’octobre 1970 ?

Lors de ma conversation avec Jonathan Valois, je lui avais dit: «Qu’il va falloir en revenir de la Crise d’octobre 1970 ! Ça fait 44 ans de cela et que cette crise ne peut pas tout expliquer ! Elle doit être mise en contexte ! Les hommes et les femmes qui sont aujourd’hui en uniforme n’ont rien à voir avec ça ! Ce sont des Québécois et des Québécoises de tous les coins de notre province et nous devons être fiers de leur engagement à protéger et à bâtir notre nation.»

Pour moi, cette théorie n’est pas totalement absurde. Il est vrai que la relation entre les militaires/les Forces armées canadiennes et la population générale est différente au Québec que partout ailleurs au Canada. La Crise d’octobre 1970 est une partie intégrante de notre histoire. Elle doit être mise dans le contexte de l’époque, en fonction des événements et ne jamais oublier que les militaires déployés dans les rues du Québec en 1970 ont obéi aux ordres et ont fait leur travail.

Il faut aussi dire que depuis ce temps, le gouvernement du Québec ne fait pas grand-chose pour dorer le blason de la profession militaire et des Forces armées canadiennes. À l’exception du Jour du Souvenir, il est rare d’entendre le gouvernement du Québec en faire leur promotion au sein de la population. Au Québec, les militaires peuvent sortir dans les rues une fois par année lors du Jour du Souvenir. En fait, rectification, au Québec, les militaires sortent dans les rues, le dimanche qui précède le Jour du Souvenir, car ce même gouvernement provincial refuse de faire du Jour du Souvenir un congé à date fixe.

Il y a donc lieu d’explorer davantage les liens entre la Crise d’octobre de 1970 et l’utilisation des Forces armées canadiennes au Québec. Qui sait, la compréhension de ces liens pourrait amener un « déblocage » de nos paliers de gouvernement et la mise en place de comportements proactifs qui feraient en sorte qu’on ferait appel sans tarder aux militaires lors de catastrophes naturelles.

En fin de compte, spectre de la Crise d’octobre ou non, une chose est claire: l’utilisation des Forces armées canadiennes pour soutenir les autorités civiles aux prises avec les présentes inondations à Gatineau et ailleurs au Québec aurait dû se faire beaucoup plus rapidement. Les militaires avec la force du nombre, leur entraînement, leurs équipements et leur sens du devoir auraient sans aucun doute aidé à limiter cette catastrophe naturelle, à rassurer la population et à accomplir toutes les tâches demandées. Ils auraient mis la main à la pâte pour limiter la progression de cet «ennemi naturel».

En terminant, nous avons souvent la gâchette rapide (et je m’inclus directement) pour critiquer les problèmes organisationnels au sein des Forces armées canadiennes, mais dans le cas présent, je tiens à saluer le professionnalisme, la rapidité d’exécution et les efforts considérables du commandement et des soldats. Avec quelques heures d’avis seulement, les militaires étaient sur le terrain à aider la population de Gatineau et des autres municipalités touchées. Pour cela, vous me rendez fier d’être Canadien et de savoir que nous pouvons compter sur vous ! Bravo Zulu !

Libéré volontairement en 2014 avec le rang de major, Dave Blackburn est docteur en sociologie de la santé et est professeur régulier à l’Université du Québec en Outaouais (UQO) où le champ de la santé mentale et les Forces armées canadiennes figure dans ses domaines de recherche.

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