Petit portrait du terrorisme d’aujourd’hui

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De gauche à droite, Awso Peshdary, 25 ans, présumé terroriste arrêté le 3 février 2015 à Ottawa, et Khadar Khalib, 23 ans, et John Maguire, 24 ans, contre qui des accusations en lien avec des activités terroristes ont aussi été portées (GRC/45eNord.ca)

Note : Cette analyse est un résumé partiel d’une recherche que Christian Picard vient de présenter au congrès annuel 2017 de la Société québécoise de science politique (SQSP), à Montréal.

En cette époque où l’information voyage plus vite que son ombre, il est de plus en plus facile d’être informé sur ce qui se passe chez soi et dans le monde. Parmi les principaux sujets d’actualités en Occident (au moins), plusieurs semblent voir du terrorisme partout. Est-ce la réalité?

Cette question est la ligne de départ d’une réflexion plus large sur le terrorisme depuis la fin de la Guerre froide : quel est le portrait des attentats terroristes de notre époque. Vous le verrez, s’il y a une augmentation du nombre d’attentats, la situation est très inégale d’une région à l’autre et fortement liée à la présence d’un conflit insurrectionnel. On peut aussi relever que la majorité des attentats sont conduits « nationaux » et « régionaux », c’est-à-dire qu’ils sont perpétrés sur le territoire où opère généralement l’organisation/groupe qui a conduit l’attentat.

Phénomène intéressant, si la région naturelle d’action d’un groupe correspond généralement à un seul pays, certains groupes voient cette région couvrir plusieurs pays. Cela dénote un niveau organisationnel plus grand, suffisamment grand pour permettre au groupe de se lancer dans du véritable terrorisme extrarégional, au dehors de son territoire naturel. Au final, le portrait nous démontre quand même que ce type de terrorisme extrarégional reste rare, même s’il frappe les esprits.

Il vient d’être fait mention des termes « régional » et « extrarégional ». Il faut faire attention de ne pas les confondre avec « national » et « international ». En effet, si les États tendent à respecter les frontières, ce n’est pas le cas des organisations et groupes se lançant dans le terrorisme. Si, en général, ces groupes opèrent grosso modo à l’intérieur d’un même pays, d’autres ont des opérations normales dans plusieurs pays. Dans chaque cas, ces groupes agissent donc dans ce qui est leur région naturelle. Leurs attentats seront donc des attentats régionaux, même si la région couvre plusieurs pays, est donc « internationale ». C’est lorsqu’un attentat est perpétré à l’extérieur de cette région qu’on peut le qualifier « d’extrarégional ».

Une seconde définition qu’il faut faire est celle de terrorisme. Malgré ce qu’on peut en penser, il n’y a pas une seule définition unique. De base, chaque pays a une définition légale différente. Ça se complexifie encore plus lorsqu’on regarde les définitions des mouvements politiques, des experts, etc. Ici, le terrorisme est vu comme une action violente, ou une menace de violence imminente, qui est planifiée, voulue, au nom d’un objectif politique/économique/culturel/social. Cette violence est le fait d’un acteur non-étatique, à l’endroit de cibles « civiles » (en opposition à des cibles sur un champ de bataille).

Une dernière distinction, avant de se lancer dans le vif du sujet : si certains parlent de groupes ou d’organisations terroristes, on constatera à la lecture de la définition du terrorisme que ça ne fonctionne pas. En effet, ce n’est pas le groupe qui défini le terrorisme, mais l’attentat. Le terrorisme n’est pas un acteur, c’est un outil. Nous parlons donc d’organisations et de groupes de divers horizons (criminel, insurrectionnel, djihadiste, etc.) qui ont recours au terrorisme, entre autres stratégies d’action. Au demeurant, on peut aussi faire une distinction entre groupe et organisation, cette dernière ayant une structure interne complète, avec un ensemble de motivations et objectifs clairs, alors que le groupe est plus désorganisé. Un parallèle à faire se trouve entre une mafia et un gang de rue : si les deux semblent jouer dans les mêmes platebandes, le niveau d’organisation n’est absolument pas le même.

Passons maintenant à l’analyse! Avec la fin de la Guerre froide, on a aussi assisté à la fin des guerres par procuration (proxy wars) entre les États-Unis et l’URSS. Soudainement, plusieurs organisations qui faisaient dans le terrorisme ont perdu leurs sources de soutien. En regardant les chiffres, on voit rapidement un déclin dans les attentats. Puis, les années passants et suite à l’émergence d’autres conflits insurrectionnels dans le monde, le nombre d’attentats remonte drastiquement.

Attentats terroristes dans le monde depuis 1992.

Ces chiffres, surtout dans les dernières années, semblent impressionnants à première vue. Mais lorsqu’on les analyse sont l’angle régional/extrarégional, on arrive à un portrait un peu particulier : la quasi totalité des attentats sont régionaux et très souvent commis par des groupes dont la région correspond à un seul pays. Bref, les rares attentats internationaux sont, généralement, régionaux. De plus, le nombre d’attentats internationaux qui sont aussi extrarégionaux est extrêmement faible, en plus d’être quasi-exclusivement mené par des groupes dont la région est internationale. Bref, la règle générale veut que les groupes utilisant le terrorisme sont souvent confinés à l’intérieur d’un même pays. Mais lorsqu’on parle d’attentats extrarégionaux, ils sont rares et généralement le fait de groupes habitués à opérer dans plusieurs pays.

Attentats terroristes dans le monde depuis 1992. On notera que la ligne orange n’apparaît pas… parce qu’elle est cachée par la ligne verte, les deux courbes étant pratiquement les mêmes!

Cette constatation est très utile puisque les groupes internationaux ayant recours au terrorisme sont plutôt rare. Sachant cela, il devient beaucoup plus facile pour les pouvoirs publics de cibler les principaux groupes représentant une menace internationale terroriste. Et cette facilité est d’autant plus grande lorsqu’on prend en considération une autre tendance dans les chiffres : il y a une corrélation forte entre le nombre d’attentats terroristes et la présence d’un conflit insurrectionnel. La grande conclusion est donc qu’une organisation insurrectionnelle, qui opère dans plus qu’un pays, est généralement responsable des attentats extrarégionaux.

Si ces constations sont utiles pour les autorités dans la lutte au terrorisme, elles nous permettent aussi de répondre à notre question de départ, s’l y a vraiment plus d’attentats qu’avant? La réponse est simple : oui et non. Au total, oui, il y a une augmentation du nombre d’attentats terroristes dans le monde. Mais lorsqu’on prend le temps de regarder la répartition de ceux-ci, l’augmentation est loin d’être la norme. Et lorsqu’on parle d’attentats extrarégionaux, on remarque rapidement que le portrait n’a pas réellement changé, restant particulièrement bas.

Ça ne veut pas dire que certains de ces attentats ne peuvent pas avoir un impact considérable (on peut penser au 11 septembre 2001), ça veut simplement dire que pour les Occidentaux, il n’y a pas plus d’attentats, au contraire. Ainsi, le portrait général que l’on a en regardant les nouvelles du soir, et qui sert de base pour plusieurs politiques antiterroristes occidentales, est le portrait d’ailleurs…

* Tous les chiffres sont issues des bases de données de RAND Corporation et de l’Université du Maryland (le projet START GTD).

Christian Picard est à la maîtrise en Science politique de l'Université Laval (Québec). Bilingue, il est un globe-trotter assumé, ayant été jusqu'en Corée du Nord! Ses intérêts incluent l'OTAN et l'actualité internationale.

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