Pour Chelsea Manning, la liberté sera aussi celle d’être femme

51
Bradley Manning portant une perruque de femme et du maquillage sur une photo non datée fournie par l'armée américaine le 22 août 2013 (Photo: Archives/AFP)
Temps de lecture estimé : 5 minutes
Bradley Manning portant une perruque de femme et du maquillage sur une photo non datée fournie par l’armée américaine le 22 août 2013 (Photo: Archives/AFP)

En 2010 le soldat Manning, alors prénommé Bradley, avait choqué la planète en révélant grâce à Wikileaks des bavures de l’armée américaine. Sept ans de prison plus tard, l’ex-analyste du renseignement retrouve la liberté en tant que Chelsea, anxieuse de vivre enfin sa vie de femme.

On ignore à quelle heure s’ouvriront pour elle les portes du pénitencier militaire de Fort Leavenworth, perdu au cœur de l’Amérique dans l’État du Kansas.

Mais on connaît le jour, mercredi, depuis que l’ancien président Barack Obama a commué en janvier la peine de la détenue transsexuelle, coupable d’avoir fait fuiter plus de 700.000 documents confidentiels, dont 250.000 câbles diplomatiques.

Ce déversement de données classées secret défense lui a valu des accusations de collusion avec l’ennemi.

[toggle title= »VIDÉOS DE BAVURES OU MÉMOS DE GUANTANAMO: LES FUITES DE MANNING » load= »hide »]

Des vidéos de bavures de l’armée américaine en Irak et en Afghanistan aux dossiers confidentiels des détenus de Guantanamo: Chelsea Manning a été condamnée en août 2013 à 35 ans de prison pour avoir transmis plus de 700.000 documents confidentiels américains au site WikiLeaks.

Analyste du renseignement en Irak au sein de l’armée américaine, Bradley Manning, aujourd’hui devenue Chelsea, avait assuré devant une cour martiale avoir agi dans l’espoir de provoquer « un débat public ». La détenue transsexuelle, âgée de 29 ans, avait livré des documents des bases de données auxquelles elle avait accès au site internet WikiLeaks, créé en 2006 par l’Australien Julian Assange, qui les a publiés.

– 250.000 câbles diplomatiques –

Le 18 février 2010, WikiLeaks publie une note diplomatique de l’ambassade américaine en Islande. C’est la première information que Manning reconnait avoir divulguée.

A compter de novembre 2010 jusqu’en septembre 2011, plus de 250.000 câbles du département d’Etat, émanant d’ambassades et de consulats américains à l’étranger et datant de 1966 à 2010, sont en partie retranscrits par cinq quotidiens internationaux: Le Monde, The New York Times, The Guardian, Der Spiegel, El Pais.

– Vidéos –

Manning a aussi admis « la transmission intentionnelle » d’une vidéo –car elle lui « faisait horreur »– montrant des civils tomber sous les tirs d’un hélicoptère de combat américain en Irak en juillet 2007. Baptisée « dommages collatéraux » par WikiLeaks, cette vidéo est rendue publique par Julian Assange lors d’une conférence de presse en avril 2010 à Washington.

L’ex-analyste militaire reconnaît également avoir fourni une vidéo confidentielle d’une bavure dans le village de Granai, en Afghanistan, où plus d’une centaine de civils avaient été tués dans une attaque aérienne américaine en mai 2009.

– 500.000 rapports militaires –

Plus de 90.000 documents relatifs à la guerre en Afghanistan sont publiés en juillet 2010, suivis en octobre par près de 400.000 autres liés au conflit en Irak, notamment des rapports confidentiels du Pentagone révélant des abus, tortures et meurtres parmi les civils.

– Guantanamo –

Rendus publics à partir d’avril 2011, les dossiers confidentiels des 779 détenus passés par les geôles de Guantanamo révèlent qu’une majorité d’entre eux étaient incarcérés sans chef d’accusation et dévoilent leur état mental ou le contenu de leurs déclarations, comme pour Khaled Cheikh Mohammed, le cerveau autoproclamé des attentats du 11-Septembre.[/toggle]

Sans Obama, Chelsea Manning serait restée derrière les barreaux avec comme seule perspective une sortie en 2045, à l’issue d’une peine de 35 ans de réclusion.

Ses proches pensent qu’elle n’aurait pas survécu. Désespérée, la prisonnière a fait deux tentatives de suicide l’an dernier, ainsi qu’une grève de la faim pour dénoncer les procédures disciplinaires auxquelles elle était soumise.

Mais fini ce cycle de dépressions ponctuées de séjours punitifs à l’isolement: celle que ses amis présentent comme une « lanceuse d’alerte » se projette désormais dans une existence nouvelle.

« Pour la première fois, je me vois un avenir en tant que Chelsea. J’arrive à m’imaginer survivre et vivre dans la peau de la personne que je suis », a récemment déclaré la femme soldat dans un communiqué.

Son équipe de défenseurs compte toutefois protéger la native de l’Oklahoma, à l’enfance chahutée. Après le divorce de ses parents, Bradley avait subi un exil douloureux au Royaume-Uni. L’adolescent d’apparence chétive y avait enduré des moqueries quotidiennes pour ses airs efféminés.

Discrétion

Aucune conférence de presse n’est donc prévue mercredi. Chelsea, dont peu de photographies circulent, pourrait trouver refuge chez une tante dans la région de Washington.

« Les avocats confirmeront sa bonne libération dans un communiqué aux médias », a indiqué son entourage.

Chelsea Manning se reposera ensuite sur un solide noyau de volontaires prêts à l’aider.

Totalement inconnue lors de son arrestation, elle est aujourd’hui célèbre sur tous les continents. Qualifiée de « traîtresse » par Donald Trump, elle a reçu le soutien de Michael Stipe, chanteur du groupe R.E.M., ou encore de la styliste britannique Vivienne Westwood.

Pour des dizaines de milliers d’Américains qui ont adressé une pétition à la Maison Blanche, c’est une militante courageuse des libertés.

Selon eux Chelsea Manning a payé très cher le fait d’avoir plongé dans l’embarras le réseau diplomatique des États-Unis et d’avoir révélé les morts de civils sous les bombardements américains en Irak et Afghanistan.

La détenue, disent-ils, n’a pas eu la chance de fuir à l’étranger comme l’a fait Edward Snowden, l’ex-contractuel de la NSA à qui on la compare souvent.

« Malgré le vitriol déversé sur elle par l’ordre politique et l’armée américaine, Manning n’est rien d’autre qu’une lanceuse d’alerte respectable », estime Kate Allen, directrice de la branche britannique d’Amnesty International.

Icône des trans

L’ancienne informatrice de Wikileaks est aussi devenue une icône des transgenres.

« Elle veut se battre pour les nombreux transgenres détenus, en particulier les femmes noires. (Elle veut) communiquer avec les jeunes transgenres, partager les victoires de nos combats », confie Chase Strangio, un avocat lui-même transgenre devenu ami intime de la prisonnière.

Chelsea fêtera en décembre ses 30 ans. Peut-être aura-t-elle d’ici là retrouvé une apparence désirable à ses yeux, elle à qui l’administration pénitentiaire refuse de laisser pousser sa chevelure au-delà des cinq centimètres réglementaires.

Grâce à ses avocats, elle a toutefois obtenu le droit de commencer en prison un traitement hormonal pour permettre sa transition vers son identité réelle. Cette conversion se poursuivra loin d’un univers carcéral niant, selon la détenue, son « droit à l’existence ».

A noter que la commutation de la peine de Chelsea Manning n’a pas effacé sa condamnation. Elle reste par ailleurs légalement engagée dans l’armée.

« La détenue Manning sera placée en congé sans solde tant que durera l’examen de l’appel de sa condamnation par la cour martiale », a déclaré Dave Foster, un porte-parole du Pentagone.

Dans un tweet teinté d’ironie, Chelsea Manning a indiqué qu’elle se mettrait « en quête d’une assurance santé privée, comme des millions d’Américains ».