Trump dans la tourmente après le limogeage du patron du FBI

Photo de la lettre adressée à James Comey par Donald Trump. (MANDEL NGAN/AFP)
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Photo de la lettre adressée à James Comey par Donald Trump. (MANDEL NGAN/AFP)

Donald Trump tentait mercredi de contenir la tempête provoquée par le limogeage du patron du FBI, nombre d’élus, y compris de son propre camp, réclamant avec force une commission indépendante pour enquêter sur l’interférence russe présumée dans la campagne de 2016.

Calendrier malencontreux pour le président républicain qui recevait dans le Bureau ovale le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov. Cette première rencontre avec un haut responsable russe, qui préfigure celle avec Vladimir Poutine prévue en juillet en Allemagne, sera scrutée à la loupe.

L’ argument de la Maison Blanche est simple, mais peine à convaincre: les démocrates ont dénoncé pendant des mois le comportement de James Comey dans sa gestion de l’affaire des emails d’Hillary Clinton, pourquoi poussent-ils aujourd’hui de grands cris à l’annonce de son départ ?

Sauf que depuis la campagne, une audition publique hors normes a eu lieu au Congrès durant laquelle le premier flic des États-Unis a confirmé l’existence d’une enquête sur une éventuelle « coordination » entre des membres de l’équipe de campagne de Donald Trump et Moscou.

Les questions ne viennent pas seulement des rangs des démocrates. Plusieurs ténors républicains ont exprimé leur surprise, voire leur incrédulité.

« Lorsque vous virez l’un des personnages les plus respectés de l’Amérique, vous avez intérêt à avoir une très bonne explication, et jusqu’ici, je ne l’ai pas entendue », a lancé mercredi matin le sénateur John McCain sur CNN.

Le chef de la puissante commission du Renseignement du Sénat, Richard Burr, s’est déclaré « troublé » par le timing et les raisons avancées pour ce limogeage.

Élu du Congrès et fidèle républicain, Justin Amash a qualifié la lettre présidentielle de « bizarre ».

L’issue du bras de fer politique qui s’engage pourrait en définitive être entre les mains d’une poignée de sénateurs républicains modérés.

[toggle title= »LE RENVOI DU CHEF DU FBI, ACTE RARE ET EXTRÊME » load= »hide »]

Il est rarissime qu’un président américain limoge le patron du FBI: en prenant cette décision radicale, Donald Trump se voit reprocher de transgresser une tradition institutionnelle garantissant l’équilibre des pouvoirs, tout comme ce fut le cas avec Richard Nixon dans un contexte différent lors du Watergate.

Jamais depuis ce scandale retentissant un président n’a renvoyé un responsable chargé par le ministère de la Justice d’enquêter sur lui.

Or James Comey, brutalement déchu mardi soir, avait confirmé en mars l’existence d’une enquête sur les tentatives d’ingérence russe dans la campagne présidentielle américaine de 2016, et notamment une possible « coordination » entre des membres de l’équipe Trump et Moscou.

M. Trump a justifié sa décision concernant M. Comey en l’accusant d’avoir mal géré l’enquête sur les emails d’Hillary Clinton. Un argument paradoxal sachant que le milliardaire est supposé avoir profité politiquement de cette enquête. M. Trump avait par ailleurs salué « le cran » de M. Comey dans ces investigations visant l’ancienne secrétaire d’Etat.

Dans les 109 années d’existence du Federal Bureau of Investigation –la police fédérale américaine–, seul un directeur de la puissante agence avait été renvoyé avant mardi: il s’agissait de William Sessions, limogé en juillet 1993 par Bill Clinton.

Contrairement à M. Comey, William Sessions (qui n’est pas lié à l’actuel ministre de la Justice Jeff Sessions) ne supervisait pas d’enquête susceptible de porter atteinte au président.

Sa déchéance avait été précipitée par des abus personnels, notamment l’utilisation d’un avion du FBI pour des déplacements privés et des travaux à son domicile financés sur des fonds publics.

Placé sous l’autorité du ministre américain de la Justice, nommé par le président et confirmé par le Sénat, le patron du FBI est censé garantir l’indépendance des enquêtes qu’il supervise. Seul le président peut le démettre de ses fonctions.

Depuis la mort en 1972 d’Edgar Hoover, qui a dirigé le Bureau durant 48 ans en accumulant une influence très critiquée, le statut du chef du FBI est censé mieux refléter un difficile équilibre entre l’exécutif et le judiciaire.

Ainsi, son long mandat de 10 ans est censé le prémunir des pressions politiques.

A l’opposé, ce mandat n’est pas reconductible afin de limiter d’éventuels abus de pouvoir chez le chef de la police, sauf vote formel du Congrès.

L’ex-président Barack Obama avait obtenu une prolongation d’exercice de l’ancien directeur du FBI Robert Mueller, nommé en 2011 pour un second mandat de seulement deux ans, en faisant valoir ses efforts dans la lutte antiterroriste après les attentats du 11 septembre 2001.

Même s’il est théoriquement autorisé par la loi, le renvoi de M. Comey est « nixonien », ont très vite accusé des leaders démocrates et des commentateurs, en référence au Watergate.

« C’est un abus de pouvoir grotesque de la part du président des Etats-Unis. De telles choses se passent dans des pays non démocratiques », a estimé le juriste Jeffrey Toobin, sur CNN.

« Ce n’est pas dans la tradition politique américaine », a-t-il assuré, en comparant la décision de Donald Trump à celle du président Richard Nixon qui, le 20 octobre 1973, avait sèchement viré Archibald Cox, le procureur spécial chargé d’enquêter sur l’espionnage politique du Parti démocrate à l’intérieur de l’immeuble du Watergate à Washington.

Cet épisode est connu sous le nom du « Massacre du samedi soir », car le ministre de la Justice Elliot Richardson et son adjoint William Ruckelshaus, refusant de procéder à la mise à pied de M. Cox, avaient préféré démissionner.

M. Nixon n’avait toutefois pas renvoyé le directeur du FBI.

« Il existe assurément des parallèles entre le Massacre du samedi soir et le limogeage de M. Comey », explique à l’AFP le professeur de droit Andrew Kent.

« Dans les deux cas, un président irrité et assiégé a écarté une figure indépendante qui menait une enquête incisive sur des personnages de son entourage proche ».[/toggle]

« Ils me remercieront »

Dans une série de tweets matinaux, Donald Trump a tenté de justifier sa décision.

« Comey a perdu la confiance de pratiquement tout le monde à Washington, républicains comme démocrates. Quand les choses se calmeront, ils me remercieront », a-t-il lancé.

« James Comey sera remplacé par quelqu’un qui fera beaucoup mieux et ramènera l’esprit et le prestige du FBI », a-t-il ajouté, renvoyant via son compte Twitter sur un article du site internet Drudge Report, très influent dans la sphère conservatrice, listant « les 10 plus gros scandales du FBI sous la direction de Comey ».

Le chef de la majorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell, a tenté de calmer les troupes, rappelant que deux enquêtes étaient déjà en cours (une menée par le Sénat, l’autre par le FBI) et qu’une nouvelle enquête ne pourrait que ralentir les efforts en cours.

Plusieurs ONG – dont MoveOn.org – ont appelé à un grand rassemblement devant la Maison Blanche en milieu de journée pour réclamer une enquête indépendante sur « les relations Trump/Russie ».

Cette annonce surprise pose aussi la question du remplacement de M. Comey à la tête du prestigieux « Federal Bureau of Investigation ».

L’ex-maire de New York Rudy Giuliani (qui fut aussi procureur fédéral dans cette ville), le gouverneur du New Jersey Chris Christie, ou encore l’amiral Mike Rogers, directeur de la NSA, le service d’écoute et d’espionnage des États-Unis, font partie des noms évoqués dans la presse américaine.

Quelle que soit la personnalité retenue, elle devra gérer l’enquête ultra-sensible sur la nature exacte des liens entre certains proches de Donald Trump et le pouvoir russe.

Interrogé mercredi sur cette affaire et sur le limogeage de James Comey, Sergueï Lavrov, souvent ironique devant la presse, a demandé: « Il a été viré? Vous plaisantez, vous plaisantez ».