Blocus du Qatar: une crise qui va laisser de profondes marques

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L'émir du Qatar, cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani, l'Assemblée générale des Nations unies à New York le 5 juin 2017. (POOL/AFP/Archives / LUCAS JACKSON)
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L’émir du Qatar, cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani, l’Assemblée générale des Nations unies à New York le 5 juin 2017. (POOL/AFP/Archives / LUCAS JACKSON)

Depuis le début du mois de juin, une intense crise diplomatique traverse la région du Golfe persique, comme si le Moyen-Orient n’était pas encore assez déchiré de conflits! Grâce à leurs demandes, les États du Golfe se sont assurés d’un dialogue de sourds avec le Qatar, dialogue qui va laisser les acteurs profondément divisés.

Faisant suite au blocus, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Bahreïn et l’Égypte ont présenté une liste de treize demandes, avec un ultimatum de dix jours, pour mener à la fin de la crise. Dire que les demandes ont été conçues pour être rejetées par le Qatar serait un euphémisme. La nature même de celles-ci démontre que l’Arabie saoudite souhaite que la crise se prolonge, probablement dans l’espoir d’affaiblir durablement son voisin qatari, voisin qui, malgré sa petite taille, dispose d’un rayonnement international capable de faire de l’ombre aux Saoudiens.

Parmi les demandes, six retiennent l’attention: la fermeture d’Al Jazeera; couper tous les liens avec les Frères musulmans; réduire les liens avec l’Iran; accepter un audit international des finances de l’émirat pour une période de 10 ans; la fin de la coopération militaire avec la Turquie; et la mise sous tutelle, à toutes fins pratiques, de la politique étrangère du Qatar. Plusieurs pays Occidentaux, dont les États-Unis et le Royaume-Uni ont qualifié ces demandes d’excessives. Elles permettent aussi de comprendre quels États sont au cœur de cette crise : l’Arabie saoudite et l’Égypte. À ces deux pays, il faut aussi considérer le rôle de la Turquie, l’Iran et des États-Unis.

Un fait à considérer avec l’Égypte est que depuis la fin du Printemps arabe, le Qatar est un peu l’ennemi à abattre. Le petit émirat soutient depuis ses débuts l’organisation islamique des Frères musulmans. Cette organisation qui a des ramifications dans tous les pays de la région présente un casse-tête pour beaucoup de gouvernements arabes. En effet, certaines branches versent carrément dans le terrorisme, alors que d’autres ont rejoint l’arène politique pour être un parti politique légitime. Dans le cas de l’Égypte, on se rappellera que le président déchu Mohamed Morsi était issu des Frères musulmans. Il a été remplacé par l’actuel président égyptien, le maréchal al-Sissi. De même, l’Égypte du régime al-Sissi considère le réseau Al Jazeera comme un acteur de désinformation et de déstabilisation, ce qui aura conduit le gouvernement à expulser du pays et arrêter plusieurs des journalistes de la chaîne.

Pour l’Arabie saoudite, la situation avec son voisin immédiat est tendue depuis au moins 1995, lorsque l’émir qatari Khalifa bin Hamad al-Thani a été destitué par son fils. Si l’émir Khalifa avait comme politique d’être davantage axé sur la position saoudienne, son fils Hamad bin Khalifa al-Thani décida de donner une voix distincte au Qatar sur la scène internationale. C’est dans ce contexte qu’Al Jazeera est née, en 1996, afin de libérer la mainmise des gouvernements de la région sur l’information diffusée dans leurs pays. Pour ces gouvernements, cette absence de contrôle fait d’une menace claire cette chaîne « indépendante » (il faut noter qu’elle n’est pas totalement libre du gouvernement qatari, comme l’auront révélé des documents exposés par Wikileaks). Mais si Al Jazeera est vue comme une menace pour ses voisins, le Qatar lui accorde encore plus d’importance. Le réseau, diffusant dans plusieurs langues à des dizaines de millions de téléspectateurs sur tous les continents, offre une formidable vitrine sur le Qatar au reste du monde. Pour le régime de Doha, fermer Al Jazeera implique littéralement de couper une partie de ce qui fait sa renommée internationale. En parallèle à la création d’Al Jazeera, le gouvernement qatari a aussi ouvertement développé ses liens économiques et diplomatiques avec l’Iran.

Ce pays est actuellement dans un moment charnière pour son influence régionale. D’une part, les Iraniens voient l’accord sur le nucléaire iranien avec les États-Unis être remis en cause par le président Trump. Ensuite, déjà en lutte contre l’Arabie saoudite, l’Iran a vu une opportunité d’accroitre sa présence régionale en Irak et en Syrie au milieu de la guerre civile qui ravage ces deux pays. En augmentant ainsi sa présence, l’Iran en profite aussi pour se rapprocher de Moscou, permettant un contrepoids aux menaces de l’administration Trump. À cela, et comme l’Arabie saoudite soutient la Coalition contre le groupe État islamique, Téhéran peut aussi espérer préserver, au minimum, l’équilibre des forces avec les Saoudiens. Ainsi, les liens avec le Qatar sont une raison de plus pour la famille Saoud de s’en prendre aux Qataris. Là où le bât blesse, c’est que tous les États imposant le blocus ont au moins des liens économiques avec l’Iran. Il y a donc une certaine forme d’hypocrisie de leur part.

Du côté turc, on assiste aussi à un jeu de pouvoirs. Même si la Turquie et l’Arabie saoudite ont une certaine coordination militaire et politique dans la lutte contre l’ÉI, étant tous deux membres de la Coalition, ils restent aussi des rivaux pour l’influence régionale. Ainsi, dans ce conflit, la Turquie a choisi de se tenir aux côtés du Qatar. Cet appui n’est pas innocent, surtout après que Riyad ait exigé d’Istanbul le retrait des troupes turques au Qatar. Cette demande a été rejetée aussi sèchement que rapidement par le président Erdogan, qui aura au passage qualifié de « contraire au droit international » les treize demandes à l’endroit du Qatar. Bref, la demande au Qatar de couper ses liens militaires avec la Turquie est symptomatique du fait que la Turquie dérange, beaucoup, l’Arabie saoudite dans le jeu de pouvoirs au Moyen-Orient.

Un dernier pays vient brouiller les cartes : les États-Unis. Deux semaines avant l’imposition du blocus, le président Trump a effectué une tournée régionale qui est passée par l’Arabie saoudite. À cette occasion, il a réitéré le soutien des Américains face à l’Iran, en plus de donner le feu vert présidentiel à des ventes d’armes records aux Saoudiens, permettant à des négociations datant d’Obama de pratiquement aboutir (ces ventes doivent encore être approuvées par le Congrès américain). Pour Riyad, ce soutien explicite du président Trump aura probablement pesé dans la balance en faveur du déclenchement du blocus. Mais voilà qu’au lendemain du blocus, la position américaine a semblé voler en éclat. D’un côté, le secrétaire d’État Rex Tillerson dénonçait le blocus, pour ensuite être contredit par le président lui-même, qui se rangeait sans condition derrière le blocus, au nom de la lutte contre le terroriste. En coulisses, le secrétaire à la Défense James Mattis faisait des pieds et des mains afin de sécuriser la présence des bases américains au Qatar, bases vitales pour le programme de drones américains et l’utilisation des avions stratégiques B-52 dans la région. Puis, 10 jours plus tard, le président a autorisé pour 12 milliards $US de vente d’avions F-15 à Doha. Finalement, une position américaine claire aura fini par se dégager: si les États-Unis considèrent que certaines des questions contre le Qatar sont fondées (notamment sur le financement du terrorisme), ils veulent mettre de la pression sur les pays imposant le blocus afin que celui-ci se termine au plus vite. Ces voltes faces américaines auront révélé le manque de stratégie générale des États-Unis dans la région, en plus d’alimenter davantage le conflit.

On voit bien les diverses tensions dans la région. On voit surtout quels sont les objectifs probablement poursuivis par l’Arabie saoudite et ses partenaires : éliminer une voix discordante au sein du Golfe persique, afin de faciliter leurs propres influences. Le Qatar est littéralement perçu, avec raison, comme étant le nœud de plusieurs de ses tensions. Si le petit émirat devait céder aux demandes sous le blocus, cela représenterait une victoire importante pour ses quatre adversaires. Cependant, aux vues de ses énormes réserves financières (étant le quatrième producteur de gaz naturel au monde), il y a un risque réel que le gouvernement de Doha soit en mesure d’étendre à nouveau son influence. Ce risque est d’autant plus réel que malgré le blocus, le Qatar n’est pas isolé du reste du monde, mais bénéficie de certains appuis. Ainsi, l’Arabie saoudite et ses partenaires ont tout intérêt à ce que le blocus perdure, afin d’affaiblir le plus possible le Qatar. D’où la liste de demandes absolument inacceptables.

Mais parce que Riyad et ses partenaires veulent une victoire par K.-O., les cicatrices qui vont rester à la fin de cette crise seront particulièrement profondes.