Le grand déballage contre Trump au Sénat: James Comey accuse l’administration Trump d’avoir menti

James Comey lors d'une audition devant le Sénat, le 3 mai 2017 à Washington. (AFP/Archives/JIM WATSON)
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(Vidéo/ABC News)

L’ancien directeur du FBI James Comey a accablé jeudi Donald Trump devant le Sénat américain, accusant son administration de diffamation et de «mensonges», et blâmant le président pour lui avoir intimé d’abandonner un volet de l’enquête russe sur un proche.

Dans une salle comble, James Comey a raconté en détail et d’une voix posée son malaise après de multiples conversations privées avec le locataire de la Maison-Blanche, lors d’une séance devant la commission du Renseignement du Sénat retransmise par toutes les grandes chaînes de télévision américaines, dans la tradition des grandes auditions parlementaires qui ont marqué l’histoire du pays.

La quinzaine de sénateurs assis en face de l’ancien premier flic des États-Unis voulaient déterminer si les multiples requêtes présidentielles, formulées en tête à tête dans l’intimité du Bureau ovale ou de la Maison-Blanche, représentent une interférence politique et une entrave à la justice, un délit majeur qui dans le passé à conduit au lancement par le Congrès de procédures de destitution contre les présidents Richard Nixon et Bill Clinton.

Il a commencé par répondre que ce n’était pas son rôle de qualifier juridiquement les requêtes du président.

À la question de savoir si le président ou l’administration lui avait demandé explicitement d’«arrêter» l’enquête menée par le FBI sur les ingérences russes, il a répondu «non».

Mais plus tard, il a confirmé que M. Trump lui avait demandé sa «loyauté», alors même qu’il supervisait l’enquête sur une éventuelle collusion entre des membres de l’équipe de campagne de Donald Trump et la Russie pendant la campagne présidentielle de 2016.

«Mon bon sens me disait qu’il voulait quelque chose en échange de m’accorder ma demande de rester à mon poste», a-t-il dit, alors que son mandat courait jusqu’en 2023.

[toggle title= »SOUS LES PROJECTEURS, UN COMEY IMPERTURBABLE ET TRANCHANT » load= »hide »]

Seul à sa table face à 17 sénateurs, l’ancien patron du FBI James Comey a livré jeudi un témoignage particulièrement troublant pour Donald Trump, rigoureux, fidèle à ses principes et s’exprimant avec aisance à l’occasion d’un des événements les plus attendus de ces dernières années.

La file d’attente pour assister à cette audition était pratiquement inédite, plus de 300 personnes patientant, certaines depuis 05H00 du matin, dans l’espoir d’obtenir un des 88 sièges ouverts au public dans la salle.

« C’est un moment d’histoire et je voulais être là », a expliqué une femme dans la file d’attente, qui n’a pas voulu donner son nom parce qu’elle travaille au Congrès.

Plus de 100 journalistes étaient aussi installés à des tables derrière l’ancien chef du FBI.

La mise en scène était pourtant minimaliste: l’ancien grand flic, qui accuse un peu plus de deux mètres sous la toise, se tenait droit à son bureau de chêne et a répondu aux questions durant deux heures et quarante minutes. Sous l’oeil d’innombrables photographes et caméras guettant la moindre de ses réactions.

Mais M. Comey s’était visiblement bien préparé à cet exercice et il s’est exprimé clairement, calmement et avec beaucoup de conviction tout au long des débats.

Cravate bordeaux, visage imperturbable, ses paupières étaient à certains moments les seules parties de son corps qui bougeaient.

La tension était palpable parmi les 200 personnes environ qui avaient réussi à entrer dans la salle où se tenait cette audition de la commission du Renseignement, dans le bâtiment Hart, annexe du Sénat.

– Suspense –

Suspendus aux paroles de M. Comey, les spectateurs ont parfois ouvert de grands yeux au fil des révélations de l’ancien chef du FBI, dont certaines ont de quoi ébranler le président des États-Unis.

Quand la sénatrice Dianne Feinstein lui a demandé pourquoi il n’avait pas répondu à Donald Trump que ses demandes sur l’enquête concernant Michael Flynn étaient inappropriées, James Comey s’est livré à quelques réflexions personnelles.

« Peut-être que si j’étais plus fort je l’aurais fait », a-t-il concédé. « J’étais tellement abasourdi par la conversation que je n’ai pas répondu ».

Sous le feu des questions, M. Comey a à un moment déplié la longue liste des actions discutables de Donald Trump, dont un tweet où le président le menaçait de divulguer des « enregistrements » de leurs conversations.

« J’espère bien qu’il y a des enregistrements », a-t-il dit, très sûr de lui. Une réponse qui a fait naître quelques sourires dans l’assistance mais a aussi mis en lumière la gravité de la situation: ce sont en effet des enregistrements audio qui ont conduit le président Richard Nixon à la démission dans le scandale du Watergate, dans les années 1970.

Et les quelques fois où M. Comey n’a pas répondu à des questions des sénateurs, il n’a fait qu’accroître le suspense, suggérant qu’il pourrait donner des précisions durant la seconde partie de son audition, prévue cette fois à huis clos.[/toggle]

Pression pour Flynn

Il a détaillé la demande de M. Trump d’abandonner l’enquête visant son fidèle, le général Michael Flynn, ex-conseiller à la sécurité nationale, visé par une enquête du FBI pour n’avoir pas tout révélé de ses discussions avec l’ambassadeur russe à Washington.

«J’espère que vous pourrez trouver une façon d’abandonner cela, de lâcher Flynn. C’est un homme bien», aurait ainsi plaidé Donald Trump le 14 février. Cette phrase à elle seule contredit le milliardaire, qui avait nié il y a trois semaines avoir formulé une telle demande.

Certes, «espérer» n’est pas un crime, a convenu M. Comey, interrogé par un sénateur républicain.

Mais «je l’ai interprété comme une instruction», a-t-il dit, refusant de jouer sur les mots. «Il est le président des États-Unis, seul avec moi, il dit qu’il espère ceci, je l’ai interprété comme une demande de sa part».

«J’étais tellement stupéfait par la conversation que j’en suis resté bouche bée», a-t-il dit aux élus, se disant aussi «choqué et dérangé».

Croit-il qu’il a été licencié à cause de l’enquête sur la Russie ? «Oui, car j’ai vu le président le dire lui-même», a répondu James Comey, se référant à un tweet de Donald Trump.

[toggle title= »JAMES COMEY: LES RUSSES VONT REVENIR » load= »hide »]

James Comey, l’ancien chef du FBI qui avait conclu à une interférence de la Russie dans la présidentielle américaine, a affirmé jeudi que les Russes allaient « revenir » mais a refusé de dire s’il y avait eu à cet égard collusion entre des proches de Donald Trump et Moscou.

« Ils veulent saper notre crédibilité dans le monde. (…) Ils vont revenir parce que (…) nous sommes dans cette place au soleil et ils n’aiment pas ça », a déclaré l’ancien directeur lors d’une audition au Sénat.

« Nous parlons d’un pays étranger qui utilise une intrusion technique, beaucoup d’autres méthodes, pour essayer de modeler la manière dont nous pensons, dont nous votons, dont nous agissons », a encore dit M. Comey.

« C’est une grosse affaire. Et les gens doivent le reconnaître. Ce n’est pas au sujet des démocrates et des républicains. Ils (les Russes, NDLR) s’en prennent à l’Amérique, que nous aimons tous de la même manière », a fait valoir l’ancien chef du FBI, limogé brutalement par le président Donald Trump alors qu’il enquêtait sur une éventuelle coordination entre des proches du président américain et des responsables russes pendant la campagne.

L’ancien premier policier des Etats-Unis a redit qu’il n’avait « aucun doute » sur l’interférence de la Russie dans l’élection américaine et ce, au plus haut niveau, et sur le rôle du gouvernement russe dans le piratage du parti démocrate.

Il a aussi dit être « confiant » dans le fait que le système électoral américain n’a pas été altéré. « Quand j’ai quitté mon poste de directeur, je n’avais vu aucune information sur ça ».

M. Comey a toutefois refusé de dire publiquement s’il y avait eu collusion entre des proches du président et la Russie. « C’est une question à laquelle je ne pense pas pouvoir répondre dans une audition publique », a-t-il déclaré, laissant entendre qu’il pourrait répondre à ces questions à huis clos.

A propos du rôle du président lui-même dans cette ingérence, M. Comey a déclaré: « quand je suis parti » du FBI, « nous n’avions pas une enquête centrée sur le président Trump. Mais c’est une question à laquelle l’enquête répondra je pense ».

L’ancien chef de la police fédérale a toutefois précisé ne « pas se souvenir de conversations avec le président au sujet de l’interférence de la Russie dans l’élection » américaine.

Donald Trump a demandé à M. Comey de « laisser tomber » une enquête qui concernait spécifiquement un proche conseiller, Michael Flynn, mais pas toute l’investigation sur l’interférence russe.[/toggle]

Mensonges et enregistrements

Répondant sans temps morts et avec une apparente candeur, et parfois avec humour, aux questions précises des sénateurs, il a jugé que les actions du dirigeant américain étaient «très dérangeantes», ne mâchant pas ses mots contre lui.

Il a dénoncé les explications changeantes du locataire de la Maison-Blanche sur les motifs de son licenciement, et accusé l’administration de l’avoir «diffamé», défendant l’honneur du FBI, qu’il dirigeait depuis 2013.

«Ce sont des mensonges purs et simples», a-t-il dit des propos tenus à l’époque, par l’administration et le président lui-même, sur le mauvais état supposé de la police fédérale à son départ.

M. Comey, 56 ans, a choisi de ne pas lire la déclaration écrite explosive qu’il avait fait publier la veille, répondant tout de suite aux questions pour gagner du temps.

Dans ce texte de sept pages, l’ancien procureur confirmait qu’il avait décidé dès sa première rencontre avec M. Trump, en janvier, de consigner par écrit tous ses échanges individuels avec le président américain, pour les méthodes duquel il ne cache pas son dédain.

«Je craignais honnêtement qu’il ne mente sur la nature de nos rencontres», a-t-il expliqué devant les sénateurs, rappelant qu’il ne le faisait pas sous George W. Bush ou Barack Obama, qu’il n’avait d’ailleurs rencontré en tête à tête que deux fois.

L’existence de ces notes, et leur contenu, avaient filtré dans la presse depuis plusieurs semaines.

M. Comey a révélé durant l’audition qu’il avait en fait demandé à l’un de ses amis proches, un professeur de droit à l’Université Columbia non nommé, de les transmettre à des journalistes afin de précipiter la nomination d’un procureur spécial – décision à laquelle le département de la Justice a été acculé le 17 mai.

Ce procureur spécial, Robert Mueller, est désormais en possession de ces notes, selon lui.

Donald Trump avait sous-entendu, dans un tweet, qu’il détenait des enregistrements de ces discussions susceptibles de contredire ces notes.

«J’ai choisi mes mots avec soin. J’ai vu le tweet sur les enregistrements. J’espère bien qu’il y a des enregistrements», a commenté M. Comey.

Certains sénateurs républicains, tout en saluant la carrière et l’intégrité de l’ancien procureur, ont tâché de défendre le chef de l’État, demandant notamment pourquoi James Comey n’avait jamais dit publiquement qu’il n’était pas lui-même visé par l’enquête à l’époque.

«D’abord parce que j’aurais ensuite un devoir de corriger», a-t-il dit, ajoutant que ce serait une «pente glissante».

Plus de 300 personnes avaient fait la queue pendant des heures pour rafler l’un des 88 sièges réservés au public, dans le bâtiment Hart, annexe du Capitole.

«C’est un moment d’histoire et je voulais être là», dit une collaboratrice parlementaire, une couverture sur les épaules, qui a passé la nuit dans son bureau. Plus de 120 journalistes et une cinquantaine de photographes couvraient l’audition.

Le milliardaire n’avait pas commenté personnellement l’audition, mais son avocat avait déclaré mercredi que M. Trump était «conforté» par le témoignage.

[toggle title= »TRUMP: DE L’ENTRAVE À LA DESTITUTION, ENCORE BEAUCOUP DE QUESTIONS » load= »hide »]

Les interférences de Donald Trump dans l’enquête du FBI sur les liens entre son équipe de campagne et la Russie constituent-elles une entrave à la justice, qui est un délit, et cela pourrait-il entraîner sa destitution ? Voici quelques éléments de réponse.

Selon le code des États-Unis (US Code), qui rassemble l’ensemble des lois fédérales américaines, « quiconque essaye, de manière corruptrice, (…) d’influencer, d’entraver ou d’empêcher la bonne administration de la justice, doit être puni ». Le délit est passible d’une peine d’emprisonnement n’excédant pas cinq ans.

Les faits portent surtout sur ce qu’a pu faire le président des États-Unis pour empêcher le déroulement normal de l’enquête sur les liens entre son équipe de campagne et des responsables russes.

Lors d’une conversation en tête à tête avec James Comey, Donald Trump a notamment laissé entendre qu’il souhaitait que le directeur du FBI renonce à son enquête sur les relations entre l’ancien conseiller à la sécurité nationale, Michael Flynn, et la Russie.

Début mai, le président a limogé M. Comey et se serait vanté à des diplomates russes d’avoir ainsi fait dérailler l’enquête, selon le New York Times.

« La clé », explique Brandon Garrett, professeur de droit à l’université de Virginie, « c’est qu’il doit y avoir une intention » de contrecarrer, en connaissance de cause, le bon fonctionnement de la justice.

Pour les juristes interrogés par l’AFP, cette intention n’est pas établie à ce stade.

« Le limogeage de Comey est jusqu’ici la meilleure preuve que Trump a agi de manière corruptrice », explique Joshua Dressler, professeur à l’université d’État de l’Ohio.

Pour autant, aucun procureur ne prendrait le risque de poursuivre sur cette base, selon lui, car « on ne lance pas ce genre d’affaires sans être sûr de gagner ».

Autre réserve des spécialistes, il y a débat sur le fait de savoir si une enquête du FBI entre bien dans le champ du fonctionnement du système judiciaire et peut donc faire l’objet d’une entrave à la justice.

Si la jurisprudence tend à montrer qu’une enquête du FBI n’entre pas dans ce champ, « un procureur pourrait raisonnablement défendre un avis différent », estime Mark Tushnet, professeur de droit à Harvard.

Les avis sont partagés, en partie faute de précédent. « Il y a des doutes considérables quant à savoir si un président en exercice peut être inculpé, sans parler d’être condamné », explique Charles Collier, professeur à l’université de Floride.

Oui, même si le concept d’entrave à la justice relève du système judiciaire, alors que la procédure de destitution est entièrement politique.

Elle pourrait ainsi être lancée même si Donald Trump n’est pas formellement mis en cause par la justice. C’est ce qui s’était produit pour l’ancien président Richard Nixon, en 1974.

Il appartient au Congrès, à majorité républicaine, de destituer le président, s’il estime qu’il s’est rendu coupable de « trahison, corruption ou autres crimes et délits majeurs ». En pareil cas, le Congrès peut s’appuyer sur les éléments de preuve éventuellement exposés par la justice.

Pour Joshua Dressler, l’audition de jeudi « ne suffit pas à rendre la destitution soudain plus probable. Il faut plus, des enregistrements peut-être ou quelqu’un qui accepte de témoigner moyennant immunité ».

Les républicains pourraient aussi « vouloir prendre leurs distances avec Trump et démarrer une procédure de destitution, mais je ne crois pas qu’ils en aient envie » pour l’instant, estime-t-il.[/toggle]