L’escalade militaire en Syrie est le début d’un nouveau chapitre de vives tensions dans la région

De la fumée au-dessus de Raqa lors d'une offensive de la coalition appuyée par les Etats-Unis pour reprendre la ville aux islamistes de l'EI, le 18 juin 2017. (AFP/DELIL SOULEIMAN)
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De la fumée au-dessus de Raqa lors d’une offensive de la coalition appuyée par les Etats-Unis pour reprendre la ville aux islamistes de l’EI, le 18 juin 2017. (AFP/DELIL SOULEIMAN)

Lorsque les États-Unis, dans le cadre de la Coalition contre le groupe État islamique (EI), ont abattu un avion de combat syrien dimanche dernier, ils ont marqué la première page d’un nouveau chapitre de vives tensions dans la région syrienne, chapitre faisant de plus en plus penser aux guerres par procuration (proxy wars) de la Guerre froide. Mais cette fois-ci, au lieu d’une confrontation États-Unis/Russie, c’est plutôt un face-à-face États-Unis/Iran qui est à risque.

Les Américains ont justifié cette attaque sur le fait que le Su-22 syrien menait des frappes contre des positions des Forces démocratiques syriennes (FDS), une faction kurde, à proximité de Raqa. Comme les FDS font parties des groupes partenaires de la Coalition, les règles d’engagement des soldats américains permettent un soutien militaire direct lorsqu’un de ces groupes est attaqué.

Le lendemain de cet épisode, la Russie a menacé de viser, «comme cible aérienne», tout appareil aérien de la Coalition qui volerait à l’ouest de l’Euphrate, en Syrie. A priori, la menace russe n’est pas d’abattre les appareils de la Coalition, elle aura néanmoins causé une certaine commotion. Dans la foulée, l’Australie a suspendu brièvement ses opérations de frappes aériennes en sol syrien (alors que le Canada continuait sa participation, tout comme la Grande-Bretagne).

Par la suite, c’est un drone armé iranien que les Américains auront abattu dans le sud de la Syrie, le deuxième en moins de deux semaines. En parallèle, l’Iran avait effectué une série de frappes de missiles dans la province syrienne de Deir ez-Zor, contre des cibles de l’EI, en riposte à l’attentat du 7 juin à Téhéran. Ces frappes, par les Gardiens de la Révolution, ont été lancées depuis le territoire iranien, une première dans le conflit. De plus, le mois dernier, les forces américaines présente en Syrie ont ouvert le feu sur des milices pro-Assad appuyées par les Gardiens de la Révolution.

Carte du conflit en Syrie et en Irak, au 20 juin 2017.

Que retenir de ce bref portrait de la situation?

Avec la retraite de plus en plus avancée de l’EI, l’aspect conflit politique en Syrie entre la Russie et l’Occident risque d’alimenter une guerre par procuration digne de la Guerre froide, par le biais d’accrochages croissants entre l’Iran et les États-Unis. Ce n’est pas tant parce que la Russie « contrôle » l’Iran (loin s’en faut) que parce que la configuration actuelle des forces en présence fait que Russie et Iran ont une convergence d’intérêts face à la Coalition.

Revenons d’abord sur la menace des Russes. Les systèmes anti-aériens russes S-300 et S-400 sont déployés sur la côte méditerranéenne, pour protéger les bases russes. Ils sont quasi-incapable de frapper des cibles aériennes dans la région de Raqa, à cause de la distance et du territoire montagneux qui perturbe les radars. On notera d’ailleurs que ces mêmes systèmes avaient été incapables d’empêcher les frappes de tomahawks américains d’avril dernier.

Les Américains ont aussi repositionné leurs effectifs dans la région. Déjà la semaine dernière, des lance-roquettes HIMARS avaient été déployés en Syrie à la frontière jordanienne. Cette semaine, les États-Unis en ont déployé d’autres dans le nord syrien, depuis la Turquie. Mais dans les deux cas, le positionnement de ces lance-roquettes reste limité en-deçà de 500 km. Ils sont ainsi restreints à un rôle d’appui défensif pour les FDS.

Bref, même si Russes et Américains semblent déployer la grosse artillerie, ils sont encore loin d’être en confrontation militaire directe. Néanmoins, de futures confrontations entre les troupes de la Coalition et les forces pro-régime de Bachar al Assad sont plus que probables. Cette prédiction se base sur les affrontements récents entre milices pro-Assad et forces spéciales américaines, mais aussi parce que des conseillers de la Maison blanche, en opposition au secrétaire à la Défense James Mattis, poussent pour que les États-Unis prennent des mesures offensives dans le sud syrien (plutôt que défensives). Si on peut douter que les États-Unis adoptent une telle position, il est bien possible que l’administration Trump décide de trancher la poire en deux en déployant davantage de troupes sur le sol syrien.

Un tel déploiement doit être regardé en considérant le nombre de milices chiites en Syrie et en Irak, ainsi que la présence de plusieurs Gardiens de la Révolution sur le territoire. Il faut aussi noter que les forces du régime d’Assad cherchent à reprendre la province de Deir ez-Zor le plus rapidement possible, pour empêcher les Kurdes de le faire. C’est d’ailleurs probablement ce qui a motivé les frappes syriennes proches de Raqa. C’est un contexte propice aux accrochages. Or, de tels accrochages pourraient dégénérer rapidement. Si des forces spéciales américaines sont coincées, il est à peu près certain que les avions de la Coalition viendront en renforts. De là, une escalade avec des tirs de missiles iraniens ou syriens est tout à fait envisageable. Et si ces missiles sont iraniens, le risque que le conflit déborde de la région immédiate va devenir très fort, quand on pense aux jeux de chat et souris entre les navires militaires américains et iraniens dans les golfes d’Oman et Persique.

À travers tout cela, si les forces kurdes devaient préserver la main haute dans le nord et l’ouest de la Syrie, et avec le référendum annoncé dans le Kurdistan irakien, il est évident que l’Iran va chercher à intervenir pour affaiblir le mouvement kurde, férocement opposé au régime d’Assad. Est-ce que la Coalition ou les Américains vont laisser faire? Probablement pas, ce qui va probablement inciter les Russes à soutenir plus activement le régime syrien, puisque le tout se déroulera sur son territoire.

Il faut aussi penser au conflit entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Ces deux États, jouant sur la division confessionnelle chiites/sunnites, sont à couteaux tirés dans la région. Comme on retrouve plusieurs groupes divisés entre ces deux confessions musulmanes à travers la Syrie et l’Irak, cela rajoute une autre couche de divisions et de combats. Et cette couche va aller en s’épaississant. Pour l’Iran, inciter ses partenaires chiites à prendre les armes est une façon de renforcer sa position internationale. Et dans un contexte d’incertitude autour de l’accord sur le nucléaire iranien, il est évident que Téhéran a besoin de tout le poids international qu’il peut.

Une dernière source (principale) de divisions, qui peut alimenter d’autres conflits, se trouvent dans le fait que les Gardiens de la Révolution iraniens sont sous le contrôle direct l’ayatollah Khamenei, plutôt que le gouvernement iranien. Cela signifie que même si le président iranien Rohani négocie avec la communauté internationale dans une certaine direction, rien ne garantit que les actions militaires iraniennes, sur le terrain, vont aller dans le même sens. Ultimement, c’est Khamenei qui décide des orientations de l’Iran, mais une telle dichotomie du pouvoir rend plus difficile la compréhension de l’Iran par le reste du monde. Et prendre une décision face à un autre pays, potentiellement adversaire, se fait sur la base de nos capacités, mais aussi de ce que l’on sait de l’autre.

La fin du gros des combats contre l’EI est en vue. En sont témoins les prises de Mossoul et Raqa, tout comme la mort de plusieurs très hauts dirigeants de l’organisation. Pour autant, le conflit en Syrie est loin d’être réglée, le régime étant toujours aux prises avec les forces rebelles et kurdes. De même, les intérêts russes et américains sont désormais en confrontation directe sur le territoire, mélangé à travers les tensions Iran-Arabie saoudite. Le tout est aussi sur fond de conflit culturo-confessionnel, qui ne cesse de redessiner la carte des alliances des populations et groupes locaux. Le conflit en Syrie et en Irak est loin d’être terminé.