Perdus à Cold Lake, la suite !

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La base aérienne des Forces canadiennes Cold Lake, l’une des deux bases au Canada hébergeant le chasseur CF-188 Hornet, est situé au nord de l’Alberta, à plus de 6 heures de route de Calgary (ARC)
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La base aérienne des Forces canadiennes Cold Lake, l’une des deux bases au Canada hébergeant le chasseur CF-188 Hornet, est situé au nord de l’Alberta, à plus de 6 heures de route de Calgary (ARC)

En novembre 2013, 45eNord.ca écrivait un article sur un rapport de l’Ombudsman à propos de la vie à Cold Lake. Presque quatre ans plus tard, nous faisons le point avec des témoignages de plusieurs membres civils et militaires qui… font toujours face à de nombreux problèmes.

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J’ai été posté à Cold Lake à l’été 2014 après avoir gradué de mon cours de métier. Après près de 10 ans comme réserviste, j’avais décidé de faire le grand saut dans la force régulière comme officier. Deux ans s’étaient écoulés depuis ma demande de transfert et pas moins de 6 mois de formation à exceller sur le plan académique m’avaient convaincues que ma décision était la bonne. Toutefois, mes nombreuses années de service m’avaient appris qu’une carrière dans les Forces Armées Canadiennes, c’était comme déguster une boîte de chocolats: nous ne savons jamais sur quoi nous allons tomber! Nous étions en fin de formation et les rumeurs allaient bon train quant à nos futures affectations, lorsqu’une candidate a dû être retirée de notre cours faute de rendement académique satisfaisant. Or, il était prévu que cette candidate soit mutée à Cold Lake à la fin de sa formation. – Je tiens à rappeler ici que Cold Lake est une affectation isolée et que les dépendants des membres des FAC doivent passer un examen de dépistage avant leur mutation.- Contrainte par le temps, la chaîne de commandement s’est donc tournée vers le seul membre célibataire du cours, c’est-à-dire moi! C’est contre toute attente et sans profil linguistique que je me suis retrouvée sur une des bases la plus unilingue et isolée au Canada. Ce sont des choses auxquelles nous devons nous attendre en tant que membre des FAC me direz-vous. Bien oui! J’ai pris mes miettes de courage, j’ai sorti mon meilleur anglais et au volant de ma voiture, le cœur gros, j’ai parcouru les 4.000 km qui me séparaient de ceux que j’aimais.

Je suis arrivée à Cold Lake avec de bonnes intentions malgré tout. J’étais décidée de faire de cet endroit «mon nouveau chez-moi» et de m’y installer confortablement. Toutefois, je me suis vite aperçue que je n’avais pas les moyens d’être confortable à Cold Lake. Je ne vous cacherai pas mon étonnement lorsque j’ai vu le prix des propriétés et des locations dans le secteur. Prix moyen d’une propriété: 470.000$. Les gens dans la région m’expliquaient que le marché avait grimpé avec le «boom pétrolier». Ce qu’il faut savoir, c’est qu’en 2014, un travailleur sur cinq à Cold Lake était employé dans l’industrie pétrolière ou gazifière. Il était clair que je ne faisais pas la concurrence avec mon salaire de jeune officier. Malgré une situation financière que je croyais décente, j’ai vite dû revoir mes options (très limitées disons-le). Choisir entre un logement militaire qui allait me coûter 36.000$ de location en trois ans ou faire l’achat d’une propriété hors de prix et être chez moi? Finalement, après avoir visité les cinq maisons qui rencontraient mes critères, j’ai pris la décision d’acheter une propriété qui avait été construite dans les années 70 et de me trouver un chambreur pour alléger mes paiements. Dans les mois qui ont suivis, j’ai consacré tout mon temps libre à remettre cette maison à l’ordre et aux goûts du jour. Je me suis vite aperçu que de rénover une maison dans un secteur aussi isolé que Cold Lake, c’est comme affronter le parcours du combattant. Les matériaux sont limités, les frais de livraison sont exorbitants et la main d’œuvre spécialisée a le monopole (et des compétences questionnables).

Entre les exigences de mon nouveau travail, les heures supplémentaires en continu, les efforts incalculables à apprendre l’anglais, les nombreux mois passés à l’extérieur de la maison pour le travail et tout mon temps libre que je consacrais aux rénovations de la maison, je ne m’étais pas aperçu que ma santé déclinait à vue d’œil. Ma vie sociale me manquait, je n’avais pas vu ma famille depuis un an, et la fatigue et le stress étaient devenus difficile à surmonter. Mon médecin m’a offert de consulter un travailleur social. Bien sûr, aucun service n’était offert en français. J’ai donc décliné l’offre. On m’a proposé un arrêt de travail et des antidépresseurs. Quatorze jours plus tard j’étais de retour au bureau, à filtrer les quelques 200 courriels qui s’étaient accumulés en mon absence. Je me sentais soudainement coupable d’être partie. Le tempo opérationnel n’a fait qu’augmenter dans les mois qui ont suivi. Plus de travail, plus d’heures supplémentaires. J’essayais simplement de me rendre à Noël et je m’encourageais à l’idée de revoir ma famille. J’ai passé mes vacances de Noël à dormir, j’étais épuisée. À mon retour, je me suis retrouvée seule aux commandes de mon détachement. Tout mon personnel était déployé. Pendant 6 mois, j’ai rempli les fonctions de trois personnes à la fois, tout en assurant la préparation de plusieurs exercices. Ma chaîne de commandement m’avait indiqué que j’étais la prochaine à déployer et qu’ils allaient tout mettre en œuvre pour me préparer. Ce qui signifiait plus de travail pour moi. Je sentais que je n’étais plus solide sur mes pieds, que la moindre petite chose allait me faire perdre l’équilibre. Un matin, j’étais incapable de mettre les pieds au bureau. La tête sur le point d’exploser, je me suis retrouvée assise dans le bureau de l’infirmière. C’est avec compassion que cette dernière m’a expliqué que si je retournais en arrêt de travail, cela paraîtrait mal dans mon dossier et je serais probablement incapable de déployer. Je savais très bien qu’elle avait raison et qu’elle ne me disait pas cela pour mal faire. Après tout, j’avais déjà investi beaucoup trop d’efforts depuis mon arrivée pour marquer ma carrière au fer rouge. Je me suis donc contenté de ventiler ma frustration et je suis sorti de la clinique en puisant dans le peu d’énergie qui me restait pour retourner au travail. J’ai accumulé beaucoup de frustration dans les mois qui ont suivis. Mon tempérament changeait et j’étais devenu une bombe à retardement. Travail oblige, j’ai passé le temps des fêtes loin de ma famille, dans un état de santé déplorable.

Un matin de janvier, mon gérant de carrière a fait renaître l’espoir en moi. Après plus de deux ans de travail acharné, on m’offrait une des positions les plus convoitées de ma branche. J’allais enfin retourner dans un milieu bilingue, près de ma famille. C’était une très belle opportunité pour ma carrière m’a-t-il mentionné, en ajoutant que neuf autres officiers avaient fait compétition pour cet emploi. J’étais ravie que mon travail ait finalement porté fruits. J’ignorais à ce moment précis à quel point un sombre nuage viendrait faire ombrage à mon bonheur.

Ça se parlait depuis près d’un an dans la ville, le marché immobilier était significativement en déclin. Les activités pétrolières et gazifières avaient connu un ralentissement sans précédent. Les travailleurs avaient quittés la région, laissant des propriétés vacantes. Le prix du pétrole avait augmenté, les taxes municipales également. On pouvait lire des articles sur internet et dans les journaux locaux. C’était un sujet préoccupant et au cœur de tous les débats entre les députés de la région. Nous sur la base, on ne le réalisait pas. Du moins, jusqu’à ce que nous tentions de vendre nos maisons. Le marché était à l’acheteur disaient-ils. Mais voilà, les maisons que nous avions achetées en 2013-2014, payées beaucoup trop chères pour leur valeur réelle, elles avaient subi les contrecoups du marché. C’est avec une angoisse inexplicable que j’attendais les résultats de l’évaluateur. L’horreur s’est vite concrétisée. Près de 22% de perte en 2.5 ans. Quatre-vingt mille dollars! 10 ans d’économies de ma vie (et de sacrifices) à la poubelle. «Panique pas, l’armée va te le rembourser» que certains me disaient.

En mode «panique», j’ai épluché toutes les références et documentation sur le sujet. Il est vrai que la politique du Programme de réinstallation intégrée des Forces canadiennes prévoit un remboursement de 100% de la perte dans les endroits où le marché du logement a baissé de plus de 20 %. Pendant un moment, j’étais positive que cette situation allait se régler sans trop de tourments. Après tout, les évidences s’accumulaient quant au déclin du marché à Cold Lake. Il était clair qu’on rencontrait la marge de 20%.

Or, les discussions avec mes collègues m’ont rapidement ramené sur Terre. «J’ai perdu 100.000$ l’an dernier et ils ont refusé mon remboursement après des mois d’attente. Ça été beaucoup de stress à gérer à mon retour de mission et avec ma nouvelle affectation. Je suis maintenant en arrêt de maladie en attendant de quitter les Forces» m’expliquait une ancienne collègue. «J’ai refusé mon posting, autrement je perdais 120.000$ » me disait un autre officier. «Nous n’aurons pas d’autres choix que de louer notre ancien condo» me racontait mon commis. «Le Conseil du Trésor refuse de considérer Cold Lake comme secteur où la vente de maisons est faible» m’explique une amie.

Au fil des mois, les histoires d’horreur se sont succédées. Je me suis mise à réviser les contre-rendus du Comité des Griefs des Forces Canadiennes. Les recommandations sont claires: la politique de remboursement doit être modifiée. Cette dernière n’a pas été mise à jour depuis près de 20 ans, la définition de «marché où la vente de maisons est faible» n’est pas claire et semble être à la discrétion du Conseil du Trésor, il n’y aucune mesure qui réglemente les pertes de moins de 20% mais supérieur à 15.000$, les montants en jeu sont basés sur le prix de l’évaluation à la vente et non à l’achat…

La chaîne de commandement de la base a tenté de nous expliquer la situation et d’entreprendre des démarches en notre faveur auprès du LGen Hood, qui lui-même a adressé le problème à l’équipe du CEMD. Une vingtaine de membres a accepté de raconter leur histoire comme je le fais moi-même ici. On estime que des centaines de membres seront affectés lourdement par la perte financière qu’ils subiront (en moyenne, 100.000$ par foyer). Or, cette situation perdure depuis plus d’un an et aucune mesure compensatoire n’a encore été mise en place pour supporter nos membres. Les démarches administratives sont longues et sans issue. Jusqu’à présent, aucun dossier soumis au Conseil du Trésor n’a été accepté.

Assise dans le bureau de ma conseillère Brookfield, je ventilais ma frustration. Il n’y a pas d’issue heureuse à cette histoire. Près de trois mois que ma maison est sur le marché et j’ai réussi à obtenir une extension de 30 jours pour m’accommoder. Dans le meilleur des mondes, je réussirai à vendre avec une perte d’environ 80.000$ sans qu’il ne me reste de montant résiduel sur mon hypothèque actuel. Je n’aurai plus d’argent pour accéder à une autre propriété et devrai recommencer à économiser. Si ma propriété ne se vend pas dans les prochains 6 mois et que je dois la mettre en location pour arriver à joindre les deux bouts, je perdrai toutes les chances de toucher les bénéfices d’un remboursement dans l’éventualité que le Conseil du Trésor se décide tardivement à modifier sa politique. «Focus sur ton déménagement et prends ça une journée à la fois» m’a-t-elle répondu.

Dans quelques semaines je prendrai la route et je parcourrai les 4.000 km qui me rapprocheront de ma famille. Le cœur gros, épuisée et les poches vides.

Bien d’autres cas

Une sergent s’est fait construire une maison à Cold Lake en 2013-2014. Elle a déployée sur Op IMPACT l’année suivante et pendant ces 6 mois de déploiement, le gérant de carrière l’a informé qu’elle serait muté à son retour. Elle a dû demander un départ anticipé du Koweït afin de pouvoir régler les détails du déménagement. Arrivée ici, la maison ne se vendait pas. Après plus d’un an sur le marché, elle a perdu 100.000$ à la vente. Aujourd’hui, cette sergent a été postée à l’unité de soutien au personnel.

Une sergent commis mariée: ils sont tous deux en fin de carrière et à l’été, ils seront postés à Ottawa. Alors qu’ils s’apprêtaient à perdre 100.000$ sur leur condo, ils ont décidé de le louer plutôt que de vendre à perte. Mal leur en a pris! Ils ont perdu tous leurs bénéfices de remboursement puisque maintenant ce condo est considéré comme un immeuble locatif. Donc, ils n’ont plus aucune opportunité de le vendre et d’espérer être remboursé par le Conseil du Trésor ou Brookfield par la suite. Ils devront louer une fois à Ottawa, puisqu’ils n’ont plus les moyens d’acheter.

Un capitaine a refusé son posting deux années consécutives puisqu’il perdrait 120.000$ sur sa maison.

Une major qui quitte pour un autre poste du côté de Toronto perd pas moins de 100.000$ sur son condo. C’était la première fois qu’elle accédait à la propriété. Elle y a mis ses économies de deux déploiements et elle doit maintenant le louer.

Un autre major posté dans une autre escadre n’a pas vendu sa maison depuis 2 ans. Même chose pour un autre capitaine…