À Raqa, s’approvisionner en eau au péril de sa vie

Une Syrienne qui a fui les combats à Raqa porte un bidon d'eau, le 9 juin 2017 à Ras al-Ain. (AFP/DELIL SOULEIMAN)
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Une Syrienne qui a fui les combats à Raqa porte un bidon d’eau, le 9 juin 2017 à Ras al-Ain. (AFP/DELIL SOULEIMAN)

Raqa a longtemps tiré profit de l’Euphrate, le fleuve qui traverse cette ville syrienne. Mais aujourd’hui, des habitants assoiffés sont prêts à risquer leur vie pour s’approvisionner en eau sur fond de combats entre le groupe État islamique (EI) et les forces antijihadistes.

Car cette cité du nord de la Syrie est sans eau courante depuis plusieurs semaines, après la destruction de canalisations dans des bombardements, dont certains sont imputés à la coalition internationale anti-EI dirigée par les États-Unis.

Sous une très forte chaleur, des habitants déshydratés sont ainsi forcés de s’aventurer vers les rives de l’Euphrate ou des puits de fortune creusés à travers la ville.

Et cela au péril de leur vie, à mesure que les combats s’intensifient entre l’EI et les Forces démocratiques syriennes (FDS), une alliance arabo-kurde soutenue par Washington, qui est entrée le 6 juin à Raqa, fief des djihadistes en Syrie depuis 2014.

« Je suis allé pomper l’eau d’un puits dans le sud de la ville près du fleuve », a affirmé à l’AFP Karim, un militant du réseau Raqqa24. Toujours bloqué dans la ville, il a préféré utiliser un nom d’emprunt par peur de représailles des djihadistes.

Ces derniers ayant coupé la rue qui reliait un quartier du sud de la cité au fleuve, lui et d’autres hommes se sont rassemblés autour d’un trou creusé par un habitant.

« Nous avons pu puiser de l’eau pendant une heure mais ensuite nous avons dû fuir à cause de tirs d’artillerie. Un obus est tombé seulement à 50 mètres de moi », confie-t-il.

– 46°C –

Il décrit une scène de panique: des familles traînent des jerricanes d’eau à travers la ville puis se mettent brusquement à courir pour se protéger des tirs de mortiers et des frappes aériennes.

Des civils ayant fui Raqa ont également dit à l’AFP avoir été la cible de tireurs embusqués de l’EI alors qu’ils tentaient de remplir leur bidon dans le fleuve.

Avec des températures atteignant les 46°C, les habitants de Raqa font face à un dilemme: souffrir de la soif à l’abri ou risquer leur vie pour l’étancher.

« Le manque (d’eau) est en train de nous tuer. Et l’eau froide n’existe que dans nos rêves », explique Karim.

Depuis sa prise par l’EI en 2014, Raqa est associée aux atrocités commises par les djihadistes comme les pendaisons publiques.

Avec l’appui de la coalition, les FDS tentent de les en déloger à la faveur d’une vaste offensive lancée en novembre.

Il y a encore quelques années, Raqa jouissait de sa localisation dans la vallée fertile de l’Euphrate ainsi que des barrages hydro-électriques voisins qui alimentaient en énergie une grande partie du pays.

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Des combattants syriens soutenus par les États-Unis peinaient vendredi à progresser dans la ville de Raqa face au déluge de feu des djihadistes qui ont intensifié les attaques suicide et les tirs d’obus, selon une ONG.

Les Forces démocratiques syriennes (FDS) -une alliance de combattants kurdes et arabes- ont réussi il y a quelques jours à entrer dans la vieille ville de Raqa grâce aux frappes de la coalition internationale qui ont ouvert des brèches dans la muraille entourant ce secteur historique fortifié.

Mais les FDS aidées des Forces d’élite syriennes (FES) -une unité de combattants arabes- ont depuis, peu progressé dans la vielle ville, a indiqué l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).

Le groupe djihadiste État islamique (EI) « utilise des voitures piégées, des tirs de mortier et des snipers pour mener une contre-offensive dans la vieille ville », a indiqué le directeur de l’OSDH, Rami Abdel Rahmane.

Les FDS, fer de lance de la lutte anti-EI en Syrie, cherchent à chasser les djihadistes de Raqa, leur principal bastion dans ce pays ravagé par la guerre depuis plus de six ans.

Il leur a fallu sept mois pour avancer en direction de la ville et l’encercler avant d’y pénétrer le 6 juin. Sur leur chemin, les FDS se sont emparées de plusieurs régions autour de la cité du nord syrien.

Selon l’OSDH, les forces antidjihadistes se sont emparées d’environ 30% de Raqa depuis leur entrée dans la ville.

Aucune avancée notable n’a été enregistrée vendredi, a indiqué à l’AFP le porte-parole des FES, Mohammad Khaled Chaker. « Il y a des affrontements mais nous n’avons pas encore atteint le centre-ville ».

Les FES, formées début 2016, comptent plusieurs centaines de combattants originaires de tribus arabes de Raqa et de Deir Ezzor. Elles ont rejoint l’offensive contre l’EI en décembre 2016 et se battent aux côtés des FDS à Raqa.

L’EI s’est emparé en 2014 de vastes territoires à cheval entre l’Irak et la Syrie, faisant de Raqa et de Mossoul ses principaux fiefs dans ces deux pays. Le groupe jihadiste est en passe de perdre Mossoul face à une offensive des troupes gouvernementales irakiennes.

Raqa est devenue tristement célèbre pour les atrocités commises par les djihadistes et serait un centre pour la planification d’attentats meurtriers à l’étranger.

Selon les estimations, il resterait quelque 2.500 jihadistes à Raqa.

L’Observatoire a indiqué jeudi que la coalition avait fourni aux FDS un nouveau lot d’armements américains -véhicules blindés, munitions et armes- transportés depuis la frontière irakienne.[/toggle]

– ‘Ironie’ –

« La plus grande ironie tient au fait que cette ville située sur les rives de l’Euphrate est aujourd’hui en train de mourir de soif », relève « Raqqa is Being Slaughtered Silently » (RBSS, Raqa est massacré en silence).

Selon cette organisation, l’une des rares à maintenir le lien entre la ville et le monde extérieur, au moins 27 personnes ont été tuées ces dernières semaines par des raids aériens de la coalition, alors qu’elles tentaient de rallier le fleuve ou des puits avoisinants.

« Mon oncle et sept enfants ont été tués il y a environ deux semaines alors qu’il se dirigeait vers une école près du centre-ville où se trouvait un puits », assure le cofondateur de RBSS Abdalaziz al-Hamza.

Mais ceux qui réussissent à puiser de l’eau dans le fleuve s’exposent à des problèmes de santé, a récemment mis en garde l’ONU, faisant état d’une eau potentiellement « impropre à la consommation » qui pourrait engendrer des maladies.

« La population de Raqa utilise cette eau pour tout, leur toilette, boire, … », s’alarme un autre militant de RBSS, Houssam Eesa. « Mais elle n’est pas propre, surtout à cause de tous les obus et les cadavres qui s’y trouvent », explique-t-il.

RBSS dit avoir documenté des symptômes de maladies d’origine hydrique comme de la fièvre et des pertes de conscience, craignant des cas de choléra.