Avions et navires qui se frôlent: de l’art de jouer au chat et à la souris entre les États

Le navire de patrouille américain USS Thunderbolt. (Beyondship)
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Le navire de patrouille américain USS Thunderbolt. (Beyondship)

Cette semaine, des véhicules américains auront été impliqués dans deux incidents majeurs où des appareils militaires iraniens et chinois les auront frôlés de très, très près. Retour sur une pratique militaire en temps de paix qui met à rude épreuve les nerfs de tout le monde.

La pratique de «buzzer» un appareil militaire ou civil (avion, navire, et même des véhicules/frontières terrestres) d’un pays avec lequel on est en froid n’est pas nouvelle et était même un des symboles de la Guerre froide. Pour deux nations qui ne veulent pas déclencher une guerre, cette pratique est l’une des plus fortes qui peut être faite militairement. Elle est aussi révélatrice des tensions internationales. Si les conflits juridiques et économiques permettent aussi de dresser un portrait des amitiés et inimitiés internationales, frôler un appareil à une dimension très particulière du fait de la nature militaire de l’acte. C’est aussi une pratique utile, pas uniquement pour mettre de la pression sur un adversaire, mais aussi pour recueillir plusieurs informations sur ses capacités militaires. D’ailleurs, une simple carte des principaux points chauds du «buzzing» permet de tirer des conclusions très intéressantes, notamment que les États-Unis se retrouvent impliqués dans tous les points chauds.

Principaux points d’accrochages entre appareils militaires aériens et navals dans le monde.

Un des derniers cas en date, dans le golfe Persique, aura impliqué le navire américain USS Thunderbolt et un vaisseau iranien. Ce dernier s’étant approché de trop près, les Américains auront carrément tiré des coups de semonce pour le tenir à distance. Deux jours plus tôt, c’étaient deux chasseurs chinois J-10, en mer de Chine méridionale, qui interceptaient un avion de surveillance américain P-3 Orion. Et les Chinois auront aussi été aperçus au début du mois aux larges des côtes australiennes – mais toujours en eaux internationales – avec un navire de surveillance, pendant l’exercice militaire naval australo-américains Talisman Sabre. On peut aussi penser aux nombreuses interceptions d’avions de l’OTAN par des avions russes, en mer Baltique ou du Nord, interceptions qui surviennent régulièrement (avec au moins deux seulement en juillet).

On notera aussi que les pays occidentaux ne sont pas en reste pour ce genre d’exercices. Si l’OTAN et les Américains ont pour habitude de qualifier de «hautement non-professionnelles» et «hautement dangereuses» de telles manœuvres de la part des Russes, Chinois et Iraniens, ils vont qualifier les leurs «d’exercices pour préserver le droit international», notamment pour ce qui est de naviguer en eaux internationales. Si la rhétorique officielle est différente, la nature et le but de l’acte reste les mêmes. On peut penser aux nombreux passages de navires américains en mer de Chine méridionales, auxquels il faudra bientôt inclure les deux futurs porte-avions britanniques (le ministre la Défense Boris Johnson venant d’en faire l’annonce). Un autre événement passé inaperçu, il y a déjà un mois, est celui où un F-16 de l’OTAN est venu intercepter, dans l’espace aérien international au-dessus de la mer Baltique, l’avion où se trouvait le ministre russe de la Défense. De la même façon, les Européens s’assurent de suivre régulièrement, sur une base nationale ou avec l’OTAN, les différents navires et avions russes qui transitent par l’espace méditerranéen, alors que les Américains «veillent» à la sauvegarde de la liberté de navigation dans les eaux du golfe Persique.

Que révèlent ces épisodes de confrontation? Que la démonstration de force militaire continue d’être un outil diplomatique international important, même entre des pays puissants ou ayant de forts liens économiques. D’ailleurs, les quatre principaux points chauds sont tous des endroits où l’on retrouve plusieurs pays qui s’opposent, parfois avec véhémence, sur un large éventail de sujets. Dans la région des mers du Nord et Baltique, c’est évidemment les tensions Russie-OTAN qui sont à l’honneur. D’ailleurs, la Russie et la Chine viennent de tenir leur premier exercice naval conjoint en mer Baltique, signe de l’importance de la région dans le jeu militaire global. La mer Méditerranée n’est aussi pas en reste. Un des principaux lieux de transits maritimes (marchandises, hydrocarbures, croisières, migrants, etc.) à travers la planète, elle est patrouillée en long et en large par les puissances européennes. Et avec les nombreuses opérations militaires qui vont de la Syrie à l’Égypte, on retrouve diverses nations, incluant la Russie, qui y envoient d’importants contingents militaires. Dans le golfe Persique, c’est toute la tension entre l’Iran et l’Arabie saoudite qui alimente les accrochages, avec les Américains au milieu pour imposer une certaine paix maritime. La mer de Chine méridionale est aussi un théâtre particulièrement chaud d’accrochages. Alors que la Chine veut y imposer des droits qu’elle n’a pas et que Taïwan et le Japon ont aussi leurs propres revendications dans les eaux environnantes. À travers ces revendications croisées, les Américains et leurs partenaires locaux et étrangers mènent régulièrement des opérations de liberté de navigation pour maintenir la pression sur la Chine. Dans ces quatre régions, il s’agit toujours d’une des principales zones confrontations entre grandes puissances.

Malgré tout, et même si on assiste à travers le monde à un regain d’intérêt envers les avions furtifs et les porte-avions, on se doit de garder à l’esprit que la situation reste toujours sous contrôle. Oui, un dérapage est possible, mais on est encore loin, incluant entre les Russes et l’OTAN, de la situation qui prévalait durant la Guerre froide. Il est normal qu’il y ait plus d’acteurs qu’à l’époque dans ces confrontations, puisque nous ne sommes plus dans une ère avec seulement deux grands blocs qui s’affrontent, mais bien dans une époque où les États-Unis dominent, avec plusieurs grandes puissances en montée. De plus, l’intensité de ces confrontations pourraient être encore plus élevée. Après tout, Soviétiques et Américains avaient l’habitude de littéralement percuter, coque-à-coque, leurs navires militaires afin de faire dévier l’un des deux vaisseaux de sa trajectoire…