Fuir Raqa avec des passeurs sans scrupules

Photo d'archives du 5 juillet 2017 de réfugiés syriens ayant fui le secteur de Raqa sous contrôle de l'Etat islamique avec leurs familles.(AFP/Archives / JOSEPH EID)
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Photo d’archives du 5 juillet 2017 de réfugiés syriens ayant fui le secteur de Raqa sous contrôle de l’Etat islamique avec leurs familles.(AFP/Archives / JOSEPH EID)

Pour fuir Raqa, bastion du groupe État islamique (EI) en Syrie, les civils paient des passeurs qui les mènent souvent dans des situations très périlleuses plutôt qu’en lieu sûr.

Des dizaines de milliers de personnes ont fui la ville de Raqa et sa province depuis que des forces kurdes et arabes syriennes soutenues par les États-Unis ont lancé l’an dernier une vaste offensive pour s’emparer de la « capitale » de l’EI.

Mais le voyage est risqué, les djihadistes menaçant de passer par les armes quiconque veut fuir leur emprise.

Dans le camp d’Aïn Issa (nord), où des milliers de déplacés de Raqa ont trouvé refuge, nombre de civils disent avoir vécu de terribles expériences à cause de passeurs sans scrupules.

Ces trafiquants « ne donnent pas leur nom, ils utilisent des pseudonymes, le nôtre s’appelait +La Baleine+ », explique à l’AFP Ali, 25 ans, qui a fui le village de Qahtaniya, à six kilomètres au nord-ouest de Raqa.

« Je lui ai versé 222.000 livres syriennes (360 euros) », dit Ali, somme correspondant à son voyage et celui de huit membres de sa famille, dont un enfant de cinq ans.

Une nuit, ils ont quitté leur village dans la voiture d’Ali et retrouvé le passeur à un point de rendez-vous où attendaient d’autres civils.

Le groupe s’est mis en route. +La Baleine+ est ensuite passée devant et a fait signe de s’arrêter.

« Il nous a dit que l’endroit était sûr, et là on a été la cible d’une fusillade de Daech », explique Ali en utilisant l’acronyme en arabe de l’EI.

En appuyant sur l’accélérateur, il a finalement pu rallier un point de contrôle des Forces démocratiques syriennes (FDS), qui mènent l’offensive anti-EI à Raqa. Mais une femme du convoi a été blessée.

« On ne sait pas ce qu’elle est devenue », raconte Ali. « Le sang de ceux qui sont morts en fuyant est sur les mains des passeurs ».

– ‘Volatilisés’ –

Les FDS sont entrées dans Raqa en juin et ont capturé plus de 40% de la ville. Les Nations unies estiment qu’il reste encore entre 20.000 et 50.000 civils piégés.

Selon l’ONU, les civils paient entre 75.000 et 150.000 livres syriennes (130 à 260 euros) par personne pour fuir Raqa.

Quand Ahmed al-Hussein, 35 ans, a décidé de partir, il a versé 70.000 livres syriennes à un passeur et s’est engagé à lui donner sa moto, d’une valeur d’environ 30.000 livres syriennes, une fois arrivé à bon port.

« On était un groupe de 250 personnes, on a mis 15 heures pour atteindre le check-point du secteur d’Al-Mazeila, à 23 km au nord-ouest de Raqa, au lever du soleil », explique-t-il à l’AFP.

« Dès notre arrivée, les djihadistes ont lancé une attaque et on s’est retrouvé pris entre deux feux. Les passeurs, eux, se sont volatilisés ».

Les djihadistes l’ont capturé, ainsi que d’autres civils, et les ont amenés dans le village d’Al-Salihiya, où ils les ont battus et leur ont volé leur argent et leurs pièces d’identités. Ils les ont interrogé pour savoir qui étaient les passeurs.

« Impossible de leur dire, on n’avait aucune idée. Ils auraient très bien pu eux-mêmes être des membres de Daech », dit Ahmed.

Il a finalement été relâché et amené vers un autre village tenu par l’EI, jusqu’à ce que les FDS prennent cette localité.

Pendant tout ce périple, il est parvenu à garder sa moto avec lui. Il la garde à l’intérieur de sa tente à Aïn Issa.

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L’alliance de combattants kurdes et arabes soutenue par les États-Unis a réussi à chasser les djihadistes du groupe État islamique (EI) de la moitié de leur bastion syrien de Raqa, moins de deux mois après être entrée dans la ville, selon une ONG.

« Les Forces démocratiques syriennes (FDS) contrôlent maintenant 50% de la ville de Raqa malgré la farouche résistance de l’EI », a affirmé le directeur de l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), Rami Abdel Rahmane.

Les FDS mènent depuis huit mois une offensive en vue de s’emparer de Raqa (nord) où elles ont pénétré le 6 juin, pris le contrôle de plusieurs quartiers et se rapprochent du centre-ville.

L’opération des FDS est appuyée par des frappes aériennes de la coalition internationale antijihadistes menée par les Etats-Unis. Des membres des forces spéciales américaines leur apportent aussi leur aide dans la ville.

Mais les jihadistes opposent une farouche résistance aux FDS, en ayant recours notamment à des bombes, des engins piégés et des drones munis de charges explosives.

Les djihadistes s’en prennent également aux civils pris au piège des combats, menaçant ceux qui tentent de fuir la cité.

Mi-juillet, le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR) affirmait que les stocks en eau, médicaments et autres produits essentiels s’amenuisaient dans la ville. La situation humanitaire « se détériore rapidement », avait-il mis en garde.

La coalition antidjihadistes aura « beaucoup à faire » en Syrie même lorsqu’elle aura chassé l’EI de Raqa, a affirmé dimanche son commandant en second, le général Rupert Jones lors d’un déplacement à Aïn Issa, ville de la province de Raqa.

Il a réaffirmé le souci de la coalition de « protéger les civils ». Selon les Nations unies, il resterait encore entre 20.000 et 50.000 civils pris au piège dans la ville.

L’EI s’était emparé de Raqa en 2014 et contrôle une bonne partie de la province du même nom. Dans la ville, l’organisation jihadiste a multiplié les exactions, procédant à de nombreuses décapitations, exécutions massives, viols, rapts, nettoyage ethnique. Il a lapidé des femmes soupçonnées d’adultère et infligé des morts atroces à des homosexuels.

Le groupe ultraradical, également présent dans l’Irak voisin, où il est cependant sur le déclin, a revendiqué de nombreux attentats en Europe.

Le conflit syrien a fait plus de 330.000 morts et des millions de déplacés depuis mars 2011.

Déclenché par la répression de manifestations pro-démocratie, il s’est complexifié avec l’implication de différents acteurs régionaux et internationaux ainsi que des groupes djihadistes sur un territoire morcelé.[/toggle]

– ‘Intercepté’-

Tous les déplacés interrogés par l’AFP au sujet de leur fuite ont refusé de témoigner face caméra, autant par peur des passeurs que des djihadistes.

Dans le camp, Abou Ahmed, 38 ans, répare des pneus et des pièces de moto pour se faire un peu d’argent.

Lui s’est débrouillé seul pour fuir le quartier Daraiya de Raqa il y a trois mois.

« Je suis parti avec ma famille avant que les FDS arrivent, on est resté dans une ferme des environs pendant environ un mois, jusqu’à ce que des combattants de l’EI arrivent et brûlent nos tentes », raconte-t-il.

La famille a réussi à s’échapper et a pris la direction du désert en espérant tomber sur un point de contrôle des FDS.

« Mais on a été intercepté par des passeurs qui nous ont demandé 50.000 livres syriennes pour nous aider, ils disaient que la route était longue et dangereuse », dit Abou Ahmed.

Alors qu’ils discutaient avec les passeurs, un berger s’est approché.

« Ne leur donne pas ton argent », lui a dit le berger. « Le check-point n’est à même pas 500 mètres d’ici et la route est sûre ».