«Le Canada a besoin de Chantier Davie», dit le ministre Duclos à l’inauguration de l’Astérix (PHOTOS/VIDÉO)

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Le Canada ne tremble plus devant les Irving de ce monde et, au lancement jeudi 20 juillet de l’Astérix, le ravitailleur construit à Lévis pour la Marine royale canadienne, le ministre libéral et responsable de la région de Québec, Jean-Yves Duclos, n’a pas hésité à déclarer clairement que le pays avait besoin de Chantier Davie.

En quelques années, de chantier dont on ne parlait plus, Chantier Davie semble bien redevenu le chantier dont on parle.

« C’est un honneur pour moi d’être ici aujourd’hui à l’inauguration de ce magnifique navire. [….]. La Marine royale canadienne aura désormais la chance de pouvoir compter sur un navire de ravitaillement de qualité qui fera la fierté de notre industrie navale et de notre région », de déclarer le ministre libéral.

« Le succès et le coût raisonnable de ce premier navire [moins de 700 M $, NDLR]sont la preuve de ce que le plus grand et le plus ancien constructeur naval possédant la plus importante capacité de production au pays est capable de faire, soit de fournir des navires abordables et de qualité supérieure, et ce, dans un court laps de temps » [ le navire a été construit en 14 mois, NDLR], de souligner pour sa part le président de la Davie, Alex Vicefield, faisant valoir que « L’utilisation accrue de la capacité de Davie entraînera des économies importantes pour le programme de renouvellement de la flotte du Canada. »

Douce revanche pour Chantier Davie, qui n’avait pas été retenu pour le grand projet de renouvellement de la flotte.

« Comme vous le savez, Chantier Davie n’avait pas été choisi pour le grand projet de renouvellement de la Garde côtière et de la marine royale canadienne, mais ce projet de renouvellement a des années et des années de retard. Nous avons donc vu une opportunité pour remplir le besoin de la Marine le plus tôt et le plus vite possible.quand il y a eu le feu sur le Protecteur, l’ancien ravitailleur,et le retrait du Preserver, rouillé à Halifax et qui ne pouvait plus prendre la mer », expliquait en entrevue à 45eNord.ca la veille de la cérémonie d’inauguration, Spencer Fraser, le président de Federal Fleet, responsable du Projet Resolve.

« Nous avons réussi, mais il est vrai qu’il y a beaucoup d’endroits au Canada qui n’aime pas le fait qu’ici au Québec, ici à Lévis, on bouge les choses », d’ajouter Spencer Fraser.

Le besoin d’un ravitailleur était réel et pressant

Soulignant l’importance de l’événement, étaient présents à la cérémonie d’inauguration, non seulement le commandant de la Marine royale canadienne, le vice-amiral Ron Lloyd, mais aussi le commandant adjoint, le contre-amiral Gilles Couturier et plusieurs hauts-gradés des Forces armées canadiennes, dont le brigadier-général Peter Dawe, commandant adjoint au Commandement des Forces d’opérations spéciales du Canada.

En entrevue sur place, le commandant adjoint de la Marine a rappelé que la Marine canadienne avait perdu la capacité de ravitailler en mer depuis environ deux ans, obligeant le Canada lors des déploiements « à longue distance » à demander l’aide de nos alliés pour l’approvisionnement en carburant et en nourriture. Cette capacité, fait observer le contre-amiral Couturier, est essentielle à une marine qui navigue dans les eaux où navigue actuellement la Marine canadienne.

Difficile dans ces conditions de ne pas comprendre l’impatience de la Marine royale canadienne qui a au moment d’écrire ces lignes, « un bateau au Japon, un bateau dans la Méditerranée, qui a eu des bateaux dans le Golfe d’Oman, au large de la Chine, dans les Caraïbes,on se déploie partout dans le monde », de rappeler le contre-amiral qui insiste pour dire que « cette flexibilité qu’on va avoir avec le ravitailleur est essentielle » et qui ne cache pas que, non pas un, mais plus de deux ravitailleurs serait idéal.

C’est ainsi que le commandant adjoint de la Marine, parlant au nom de la Marine et de son commandant, le Vice-amiral Lloyd, a tenu à féliciter les dirigeants et le personnel de la Davie pour ce navire que « tous ont hâte de voir en mer » et à l’oeuvre.

C’est dire à quel point la remise en cause du Projet Resolve aurait pu être préjudiciable.

Aussi présent à la cérémonie, Jean Rioux, secrétaire parlementaire du ministre de la Défense, Harjit Sajjan, abondait dans le m^me sens, rappelant son intervention en Chambre condamnant le quasi monopole d’entreprises comme Irving, monopole qui est justement en voie d’être brisée par Chantier Davie qui reprend sa place comme chantier majeur avec lequel il faudra dorénavant compter au Canada.

Mais, pour vaincre les hésitations à Ottawa, il aura aussi fallu le travail acharné des conservateurs qui, les premiers, se sont tournés vers Chantiers Davie pour remplir le déficit de capacités de la Marine canadienne causé par le retard des chantiers canadiens à livrer le ravitailleur dont elle avait besoin pour remplir nos obligations envers nos alliés.

Et ce jeudi sur le site de Chantier Davie à Lévis, ils étaient nombreux ces conservateurs à qui, pourrait-on dire, on doit en bonne partie l’issue heureuse de cette histoire: le député de Lévis et ex-ministre Steven Blaney, le député de Charlesbourg et critique de son parti en matière de Défense, Pierre Paul-Hus, ses collègues de Beauport-Limoilou et de Louis-Saint-Laurent, Alupa Clarke et Gérard Deltell, mais aussi les ex-ministre Erin O’Toole et James Bezan, ils étaient tous là, la délégation conservatrice dépassant en nombre celle des libéraux, comme si c’était aussi un peu leur fête.

« Le gouvernement conservateur, pour réaliser ce projet là, est sorti des sentiers battus », de faire observer à 45eNord.ca l’ex ministre Steven Blaney en entrevue sur place en ce jour d’inauguration.

« À la suite des besoins urgents qui sont survenus après l’incendie d’un ravitailleur et la mise hors service de l’autre, on est dans une formule inédite au Canada. C’est un projet de location, conversion d’un navire dans un délai record. C’est le premier navire à être livré pour la Marine royale depuis des décennies, dans les temps et les délais prescrits. Alors, aujourd’hui Davie fait une démonstration éclatante qu’ils sont en mesure de répondre aux besoins, non seulement de la marine, mais aussi de la garde côtière…et des contribuables », déclare celui qui a mis avec ses collègues son poids et son influence dans la balance pour que ce projet se réalise.

Spencer Fraser, le président de Federal Fleet et responsable du Projet Resolve en entrevue avec 45eNord.ca sur le pont principal de l’Astérix le 19 juillet 2017, la veille de la cérémonie d’inauguration du navire au Chantier Davie, à Lévis, sur la Rive-Sud de Québec. (Jacques N. Godbout/45eNord.ca)
Pour ce projet, la Davie a acquis un porte-conteneur allemand moderne, âgé de 4 ans seulement, l’a amené à Lévis, l’a démonté et reconstruit comme un ravitailleur pétrolier pour la Marine royale canadienne, expliquait en entrevue à 45eNord.ca la veille de la cérémonie d’inauguration Spencer Fraser, le président de Federal Fleet, responsable du Projet Resolve.

Ce navire, l’Astérix, appartient à une famille de 10 bateaux de même style construits en Allemagne. « Des bateaux très fiables, avec une salle des machines très, très efficace. Alors, quand on a fait la recherche partout au monde pour ce projet qui devait être réalisé très rapidement, pour construire un bateau en un temps record, il fallait avoir un ‘design’ éprouvé et fiable », explique le responsable du Projet Resolve.

Du début de l’histoire, avec la recherche d’un navire qui puisse être converti, à la cérémonie d’inauguration, il ne se sera écoulé que 18 mois, et, tel; que prévu, l’Astérix sera livré à la Marine royale canadienne cette automne.

Ici à la Davie, les équipes sont très fortes au niveau international pour tout ce qui a trait à la construction d’acier, la tuyauterie, etc. » , note également Spencer Fraser.

Les quartiers d’habitation sont venus de Finlande, mais ont été l’objet d’une transfert technologique qui permet d’ouvrir la portes à d’autres opportunités sur le marché international et des entreprises européennes sont maintenant intéressées à travailler avec Chantier Davie « , indique le président de Federal Fleet. « En outre, on a également mis une grande emphase sur les sous-traitants canadiens », affirme M. Spencer. « Le système de contrôle des machines par exemple vient de Montréal, L3, situé à Dorval. On a maximisé le nombre de sous-traitants canadiens.

L’Astérix en chiffres, Source: Chantier Davie

  • 182,5 mètres de longueur, soit deux terrains de football
  •  25,2 mètres de largeur 
  • vitesse de 20 à 25 nœuds
  • transporte jusqu’à 7 000 tonne d’équipement
  • produit 450 tonnes d’eau potable par jour
  • deux grues permettant de charger et de décharger des conteneurs qui sont accessibles en mer
  • un gym ultra-moderne pour l’équipage, une première sur un navire canadien
  • des cabines individuelles, dont plusieurs avec « vue sur la mer »…
  • un héliport
  • deux hangars d’hélicoptères
  • deux garages pour stationner des véhicules
  • un hôpital pouvant recevoir 60 patients
  • des cuisines permettant de nourrir plus de 1 000 personnes

Un projet gagné après une rude bataille

L’ex ministre conservateur et député de la circonscription de Lévis-Bellechasse où est situé le Chantier Davie à la cérémonie d’inauguration de l’Astérix le 20 juillet 2017. (Jacques N. Godbout/45eNord.ca)

Si, ce jeudi, le Projet Resolve triomphait avec le lancement de l’Astérix, « le premier grand navire militaire construit au Canada depuis plus de 20 ans[…],qui entrera en service au sein de la Marine royale canadienne d’ici la fin de l’année, tel que prévu initialement « , soulignait avec fierté le chantier de la Rive-Sud de Québec, il n’en a pas toujours été ainsi.

Mais il aura fallu batailler. Le combat pour en arriver à confirmer ce contrat et avoir enfin un ravitailleur à l’horizon 2017 au lieu d’attendre la fin de la décennie aura été long et rude.

Faisant écho aux propos du contre-amiral Couturier, « Le déficit de capacité qu’il y avait au niveau de la marine royale canadienne était important », rappelle encore une fois le critique de l’opposition en matière de Défense, Pierre Paul-Hus, lui -même un ancien militaire.

« Il fallait vraiment avoir une solution rapide et, comme on le sait, la ‘façon’ de faire des contrats est très longues. Le projet resolve est arrivé, Federal Fleet, la Davie, ont proposé ce projet de convertir un navire civil qui donne les résultats extraordinaires qu’on peut voir aujourd’hui. ».

Mais, peu après avoir pris le pouvoir en novembre 2015, les libéraux avaient mis le projet de conversion d’un navire marchand en ravitailleur en attente après une plainte d’Irving Shipbuilding Inc., à qui avait déjà été octroyé le contrat de plusieurs milliards de dollars pour la construction de la nouvelle flotte de navires de guerre de la marine.

Le directeur général d’Irving Shipbuilding, James Irving, tentait de persuader les libéraux d’annuler le contrat avec Chantier-Davie, arguant que son entreprise pouvait offrir une option moins coûteuse. Une autre entreprise de construction navale, Seaspan, basée à Vancouver, avait appelé à une compétition ouverte et déclaré qu’elle pourrait quant à elle convertir un navire marchand en un navire d’approvisionnement militaire à un coût nettement inférieur.

« La réalité », affirme pour sa part le responsable du Projet Resolve, Spencer Fraser, « est qu’il n’y avait qu’un chantier au Canada qui pouvait faire un projet ‘fast track’, nous ici à Lévis. Les autres chantiers étaient en train de faire les autres bateaux et ont déjà du retard. C’était impossible qu’il soient capables de faire ce projet rapide. »

« Tout ce qu’ils voulaient faire, c’est arracher le travail des Québécois ici à Lévis », n’hésite pas à dire Spencer Fraser.

L’approbation par le gouvernement Trudeau du Projet Resolve a même été au centre d’une controverse qui causé la chute de l’ex commandant de la Marine Royale devenu vice-chef d’état-major de la Défense, le vice-amiral Mark Norman, soupçonné d’avoir, dans son impatience de voir la Marine enfin avoir les ravitailleurs dont elle a besoin, dévoilé à Chantier Davie des informations secrètes sur les délibérations du gouvernement Trudeau sur la finalisation de l’entente convenue avant sa défaite en octobre 2015 par le gouvernement conservateur avec le chantier de la Rive-Sud de Québec, même si aucune, absolument aucune accusation formelle n’a été déposé jusqu’ici.

Pour Pierre Paul-Hus, « dans [sa]position de porte-parole de l’opposition en matière de Défense et d’ancien militaire, l’important est d’avoir les ressources pour servir », et les « les guerres commerciales qu’il y a entre les différents chantiers ne devraient pas avoir lieu, et ce, dans l’intérêt des hommes et des femmes qui servent », de dire le député de Charleslesbourg, pour qui « la solution imaginée à l’époque par le gouvernement conservateur était intelligente « et n’aurait jamais dû être ainsi remise en cause ».

Les « guerres de chantiers » n’auront pas eu raison du projet

« Les guerres de chantier ne devraient pas avoir lieu lorsqu’on parle de besoins opérationnels et, aujourd’hui, tel que le recommande le comité de la Défense, qui inclut tous les partis politiques, si jamais il devait y avoir un autre problème avec Seaspan dans le développement du ravitailleur que le chantier de la côte doit encore construire, on pourrait avoir un deuxième ravitailleur du projet Resolve ».

Et cette fois, il ne devrait pas y avoir d’hésitation du côté des libéraux si on se fie à ce qu’affirmait ce jeudi sur place à 45eNord.ca le secrétaire parlementaire à la Défense Jean Rioux, qui évoquait lui aussi la possibilité d’un deuxième ravitailleur du Projet Resolve et se déclarait « prêt à travailler très fort » pour que cette éventualité devienne réalité

« Entre la flotte de la Garde côtière, la flotte de la Marine, il y a assez de travail pour les prochains trente ans pour au moins trois chantiers, ici au Canada. Alors nous, on dit », déclarait pour sa part le président de federal Fleet et responsable du Projet Resolve, « le programme en général [le programme de construction navale, NDLR]a du recul parce qu’il n’y a pas assez de capacités pour construire de nouveaux bateaux. Parce que, quand ils ont lancé le grand projet, il y a quinze ans, il y avait neuf chantiers de construction navale au Canada où ils pouvaient construire de grands bateaux. Aujourd’hui, ça n’existe plus, il n’y a que trois qui restent. Il y a des chantiers qui peuvent faire des bateaux plus petits, mais que trois qui restent pour de grand bateaux: Seaspan, sur la côte Ouest, Davie ici et Irving. »

Après l’Astérix, l’Obélix ? De moins en moins impossible, tant la « potion magique » de Chantier Davie semble avoir eu d’heureux résultats, alors qu’on semble bien être passé, en à peu près deux ans, de « Ne me parlez pas de ce chantier » à « Le Canada a besoin de Chantier Davie! ».

Nouvelliste et reporter à CKCV Québec et directeur de l’information à CFLS Lévis, dans les années 70, Jacques N. Godbout a aussi travaillé sur le terrain pour divers instituts de sondage. Intervieweur, animateur et recruteur, il a participé à plusieurs projets de recherche qualitative.

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