Libération volontaire et santé mentale… un instant avant de signer votre demande de libération!

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Des militaires en entrainement à Valcartier. (Archives/Nicolas Laffont/45eNord.ca)

Il n’est pas rare qu’un militaire prenne la décision de quitter les Forces armées canadiennes (FAC) de manière précipitée en demandant une libération volontaire. Les raisons peuvent être multiples: une occasion d’emploi civil dans son domaine professionnel; des difficultés familiales qui demandent de s’établir à proximité de son réseau de soutien social; un «écœurement» aigu des déploiements ou des mutations; ou encore des problèmes avec son supérieur. Peu importe la raison et bien qu’on veuille souvent en finir le plus rapidement possible, il faut prendre le temps de bien faire les choses surtout en matière de santé mentale.

Personnellement, je suis l’un de ceux-là qui ont libéré volontairement de manière précipitée au moment où je vivais une multitude de situations professionnelles, personnelles et familiales. Et je dois vous dire que j’aurais dû prendre le temps de bien faire les choses ! Je vous raconterai en détail ma situation dans un éventuel billet sur 45eNord.ca.

Pour ceux et celles qui ont vécu des problèmes psychosociaux, familiaux ou conjugaux, des situations de harcèlement, des blessures de stress opérationnel ou encore des problèmes de santé mentale non directement liés au service militaire et qui considèrent demander une libération volontaire, je vous invite fortement à prendre «un pas de recul», à discuter de votre situation avec les membres de votre famille, avec d’autres militaires ou des anciens combattants, à demander de consulter votre dossier médical afin de valider les informations qui s’y trouvent, à faire évaluer votre condition et surtout à obtenir toute l’aide nécessaire. Si vous ne l’avez pas déjà fait, n’hésitez pas, pendant que vous êtes toujours un militaire actif, à remplir les formulaires de demandes de prestation d’invalidité du ministère des Anciens combattants. Faites tout cela avant de signer votre demande de libération volontaire.

Ces quelques étapes peuvent paraître exigeantes, en fonction des raisons de votre libération volontaire et de votre condition du moment, mais elles pourront être utiles si jamais votre état devait empirer dans le temps. Quitter les Forces armées canadiennes de manière précitée, surtout si vous avez été exposé ou impliqué dans des situations qui peuvent avoir des répercussions sur votre santé mentale, peut s’avérer une décision coûteuse pour vous et votre famille et dont les conséquences peuvent être sérieuses.

À vrai dire, avant de quitter les Forces armées canadiennes, il vous est nécessaire de bien prendre le temps d’obtenir toutes les évaluations et tous les traitements pour vos conditions de santé mentale. Dans le meilleur des cas et si cela est possible, vous devriez libérer les FAC lorsque vous jugerez être en santé et dans un état de bien-être. Un des éléments les plus importants est de vous assurer que toutes les informations médicales sont bien notées à votre

dossier de santé et que les liens entre votre condition et votre service militaire sont clairement établis. Il ne doit pas y avoir d’ambiguïté, sinon vous risquez de vous embarquer dans un long et pénible voyage dans une contrée lointaine qui se nomme «la reconnaissance des problèmes de santé». Je vous le garantis, vous ne voulez pas faire ce voyage. Même pour le plus grand des aventuriers, ce voyage n’a rien d’intéressant en raison de sa lourdeur administrative et des délais interminables.

À titre d’exemple, imaginons le nouveau libéré volontaire des Forces armées canadiennes aux prises avec une dépression majeure et une dépendance aux antidouleurs avoir à remplir des dizaines de pages de formulaire de demande de prestation d’invalidité, avoir à rencontrer des professionnels de la santé mentale pour être évalué et pour obtenir un rapport, avoir à regrouper toute la documentation sur sa condition et éventuellement avoir à faire la démonstration que ses problèmes sont permanents et liés au service militaire. Bonne chance et armez-vous de patience !

Il ne faut pas perdre de vue qu’au Québec, tout particulièrement, l’accessibilité à un médecin de famille n’est pas un processus simple et je n’ose même pas parler de l’accessibilité à un spécialiste. Qui plus est, l’accessibilité à un médecin de famille qui connait moindrement le monde de vie militaire et ses exigences est encore plus complexe. Dans ce contexte, le voyage vers la «reconnaissance des problèmes de santé» sera encore plus laborieux et ardu.

Si je peux me permettre un autre conseil qui vaut, selon moi, son pesant d’or à court et à long terme. Il s’agit de l’implication des conjointes et des conjoints de militaires/anciens combattants lors des évaluations et des traitements en santé mentale. Je suis tout à fait d’accord avec le fait que la santé mentale est une affaire privée, personnelle et où les normes de confidentialité doivent régner. Toutefois, si vous avez une relation épanouie avec votre conjointe/votre conjoint et où la confiance règne, il vous sera grandement aidant de l’impliquer. L’aide pourra se faire sentir de différentes manières comme dans la collecte d’information et leur interprétation, dans la recherche de stratégies d’adaptation, dans le soutien social/familial, dans le traitement, etc.

Il ne faut pas perdre de vue que les conjointes/conjoints et les enfants sont souvent les «victimes» indirectes des répercussions au quotidien des blessures de stress opérationnel et des problèmes de santé mentale. Les conjointes/conjoints et les membres de la famille font partie de la solution. Pour se faire, ils doivent être au fait de l’état du problème et doivent être une partie intégrante de la solution. Comme je l’ai déjà dit: «les hommes et les femmes qui partent en mission sont médaillés à leur retour, leurs familles devraient l’être aussi. On devrait leur remettre aussi une CD après 12 années d’accompagnement et de sacrifices».

Cela pourrait prendre des années avant d’obtenir une reconnaissance des problèmes de santé par le ministère des Anciens combattants. La première instance d’évaluation pourrait reconnaître un diagnostic sans nécessairement considérer qu’il existe des liens entre la condition et le service militaire donc vous n’aurez droit à aucune prestation d’invalidité ou services. Vous devrez donc vous démener pour dénicher une batterie de professionnels de la santé afin qu’ils fassent la preuve que la condition est permanente et qu’elle est liée au service militaire. Parfois, plusieurs années se seront déroulées depuis le diagnostic initial, ce qui rend l’exercice périlleux pour le professionnel de la santé. Une fois que vous aurez votre rapport du professionnel en main, vous devrez aller débattre votre point devant le Tribunal des anciens combattants. Par la suite, qui sait, à l’exception des membres du Tribunal des anciens combattants, ce qui adviendra !

Un dernier point, si vous avez un doute sur votre santé mentale, mieux vaut aller consulter afin d’obtenir le point de vue d’un professionnel de la santé que de demeurer dans le doute et dans l’incertitude. Chaque personne est différente et ne réagit pas de la même façon face aux exigences de la carrière militaire. Pour certains, l’exposition à des événements potentiellement traumatiques ou à des situations difficiles n’aura pas d’impact significatif sur leur santé mentale tandis que pour d’autres ces mêmes événements les marqueront à jamais. Si jamais, vous pensez avoir un problème, allez demander de l’aide, il s’agit DU geste le plus sensé dans la quête du bien-être personnel et familial. Si aide est nécessaire, le professionnel saura vous diriger vers le meilleur traitement. Si aide n’est pas nécessaire, vous aurez eu la chance d’ouvrir sur une situation importante de votre vie et cela ne peut qu’être salutaire.

Libéré volontairement en 2014 avec le rang de major, Dave Blackburn est docteur en sociologie de la santé et est professeur régulier à l’Université du Québec en Outaouais (UQO) où le champ de la santé mentale et les Forces armées canadiennes figure dans ses domaines de recherche.

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