Si j’avais les ailes d’un ange, je (re)partirais pour Québec

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La base des Forces canadiennes Gagetown, au Nouveau-Brunswick. (Archives/5e Division du Canada)

Récemment, j’ai été contactée par des familles militaires de Gagetown afin de me faire part de leurs difficultés à obtenir des services en français au Centre de Ressources pour les Familles des Militaires (CRFM). J’ai également reçu des témoignages de militaires monoparentaux, d’anciens employé(e)s du CRFM et d’autres membres des familles, dont des anglophones et des anciennes résidentes de Gagetown. J’ai aussi rencontré la nouvelle directrice du CRFM.

À plusieurs égards, j’estime qu’il s’est créé avec le temps, un grand fossé entre la communauté francophone et l’organisation. Alors que j’ai été fortement impressionnée par la volonté et les efforts déployés par le CRFM de Winnipeg à l’égard de sa communauté francophone, l’envers de la médaille a fait mal à voir à Gagetown.

La raison première de la rédaction de ce texte a pour objectif de laisser savoir aux membres des familles militaires francophones de Gagetown que suite à ma récente rencontre avec la directrice du CRFM, il s’est présenté l’opportunité de créer un comité local informel francophones qui aura pour mandat de supporter les efforts du CRFM de Gagetown à améliorer ses services en français et aux francophones. Dans le cadre d’un processus ouvert et transparent, j’invite ceux et celles qui sont intéressé(e)s à s’impliquer de façon constructive et positive à me contacter d’ici le 15 juillet en me faisant parvenir un courriel à jenny_migneault@yahoo.ca. Et je comprends que pour arriver à comprendre le contexte de sa création et de sa raison d’être, une (longue) mise en contexte s’avère nécessaire.

Dans un premier temps, seriez-vous surpris si je vous disais qu’au cours des 6 dernières semaines seulement, au moins 4 conjointes de militaires ont levé les pattes de Gagetown pour retourner définitivement dans leur Québec-à-elles? Si vous le préférez, on pourrait aussi dire que ce sont au moins 4 militaires qui doivent désormais composer avec tout ce qu’engendre une séparation: que de croire que tous les militaires sont émotionnellement immunisés face à l’éclatement de leur couple ou de leur famille serait une grossière erreur. Peu importe de l’angle où on l’aborde, dans la communauté des «Made in Quebec» de Gagetown, c’est énorme.

Pour la majorité des conjointes rencontrées, Gagetown constitue souvent leur premier «posting». Certaines ont des enfants avec des besoins spéciaux. Si certaines apprécient leur nouvel environnement et réussissent une certaine intégration, plusieurs ressentent fortement les impacts d’un changement de province. Elles sont perdues entre le manque de reconnaissance de leur formation, de leur difficulté à se trouver un emploi dans leur domaine, de la réalité provinciale associée aux frais de garde, à l’absence de garderie en milieu scolaire, à l’éloignement des leurs….

Si vous saviez à quel point elles s’ennuient de leur Centre de la Famille de Valcartier: si seulement vous entendiez leur profonde «débarque» collective face à une organisation! Et surtout, il ne faudrait pas taire leurs efforts à développer un réseau où elles s’entraident entre elles: du gardiennage, des échanges d’information… et du support de toute sorte.

Leur perte d’identité et de dignité (certaines vivent difficilement «ne pas avoir un chèque de paye à leur nom»), on doit aussi l’attribuer à un facteur commun: les limites de leur capacité à s’exprimer dans la langue de Shakespeare. Ne pas pouvoir s’exprimer au-delà de «yes, no, ketchup» constitue une réelle barrière partout au pays. Posez la question à nos conjointes de militaires qui le baragouinent quand vient le temps de se recréer une vie sociale et professionnelle, tout en composant avec la réalité inhérente à la vie militaire: entre les rendez-vous médicaux, le garagiste, la banque, l’épicerie… Ce sont plusieurs sphères de la vie qui deviennent plus complexes et ardues. A la longue, l’isolement amène des états dépressifs, de la colère et un sentiment d’abandon.

En ce qui concerne nos «Made in Québec», il serait facile (et «pertinent»?) de questionner nos propres choix de société quant à tout ce qui touche la langue anglaise. Mais pour les besoins de ce texte, oublions toutes les questions reliées à l’importance de l’apprentissage de la langue seconde, de la loi 101, de l’accès aux écoles anglophones et tout le tralala qui nous rend si «unique»: considérons plutôt que (malheureusement?), les FAC doivent composer avec le résultat de cette poutine fédérale-sociale-culturelle-provinciale avec les militaires unilingues qui s’enrôlent.

De la même façon, par ricochet, les CRFM représentent un point d’ancrage vital et fondamental pour les membres des familles: entre les cours d’anglais, le service d’aide à la recherche d’emploi, le service de garde, les activités et les ateliers de toutes sortes où on se créer un nouveau réseau social, ils constituent une forteresse incontestable qui permettent de minimalement protéger une identité et une dignité en-dehors du rôle de support aux efforts opérationnels inhérent aux familles. Le mandat des CRFM est immensément lourd, grand et important parce qu’en plus d’être le moteur des efforts d’intégration, ils supportent (comme ils le peuvent) des êtres humains face à toute la merde qu’est capable de faire débarquer les FAC dans une famille, derrière les portes closes. Et puis vous avez remarqué qu’on ouvre davantage les services aux nouveaux vétérans et leur famille ?

Je me permets de m’exprimer librement sur ce que je constate à Gagetown parce que dans le monde des CRFM, ce qui s’y passe est important: quelle belle opportunité de faire un beau pied-de-nez à la Chaîne de Commandement et leur donner une leçon de «responsabilisation», car, voyez-vous, il semble que depuis plusieurs années, elles tentent de s’immiscer toujours un peu plus, sur le terrain des CRFM, par le biais des modèles de gouvernance qu’elles cherchent à modifier/imposer.

Récemment, j’ai reçu un appel téléphonique -qui n’avait rien à voir avec le CRFM de Gagetown d’une source sûre «de l’interne» dont l’objectif visait à «me mettre au courant de l’existence du dossier» qui se (re)trame encore une fois dans l’histoire des CRFM. On m’a informée de l’existence d’un comité – dont fait partie Madame Vance, l’épouse du Chef d’état-major de la Défense – qui se penche sur les CRFM. Pour des raisons que nous n’avons pas élaborées en profondeur, on me rapporte que certains membres de ce même comité utilisent des mots tels que «conflits d’intérêt» et «manque de transparence» lorsqu’ils y font référence.

Je me permets de partager un copié-collé d’un message que j’ai reçu dans le cadre de mes actions à Gagetwon visant à recueillir des témoignages. À mon avis, il vulgarise et résume bien tout ce que l’on me rapporte sur le sujet:

«Je voulais juste apporter comme information qu’actuellement, Services aux Familles Militaires, un gros bailleur de fond pour les CRFM, est en train de revoir la politique de gouvernance des CRFM, Actuellement, les conseils d’administration sont composés de 51% de conjointes/membres issus de la communauté militaire. Les changements qu’ils proposent impliquent beaucoup plus de contrôle de la Chaîne de commandement…»

«Plus de contrôle de la Chaîne de commandement»: Levez la main, si vous ne l’auriez pas deviné. D’ailleurs, elles auraient grand intérêt à faire marcher ses bottines avec ses babines: elles ont déjà suffisamment de problèmes à gérer/humaniser/ leur propre JPSU/UISP, elles devraient s’évertuer à montrer pattes blanches avant même d’oser penser à s’immiscer dans la gestion de ce qui ne les regarde pas. Déjà qu’elles doivent gérer leurs propres cas, tel que vécu par le militaire de «Suck kit up, Buttercup».

On peux-tu-svp laisser aux familles le petit peu d’emprise sur leur quotidien qu’il leur reste ?

Et justement, il est aussi question d’argent attribué à des organisations indépendantes afin de desservir une clientèle ABC par des services XYZ. Il est vrai que les FAC ont le devoir et la responsabilité de s’assurer que les membres des familles militaires reçoivent des services adéquats, pertinents et accessibles. Elles doivent également être le partenaire privilégié qui travaille main dans la main avec des organisations indépendantes qui composent toutes avec des réalités géographiques, provinciales, sociales et culturelles uniques…

Quand les FAC répètent à leurs membres l’étendue de sa gratitude et de son respect à l’égard des familles militaires, elles reconnaissent donc que la vie militaire est remplie de défis –pas toujours roses pour tout le monde- générés chez les membres de la famille et qui découlent directement de la réalité du rythme de vie militaire. Par conséquent, que ce soit par amour organisationnel, par intérêt ou encore, pour reconnaître et assumer une forme de responsabilité sociale, c’est le devoir moral des FAC que de financer adéquatement les CRFM et de s’assurer de la bonne dynamique (services, accessibilité, efficacité, etc..) sur le terrain.

Anyway, moins il y a de problèmes qui se vivent à la maison, meilleur est le moral des troupes, non?

Rappelons le travail extraordinaire et les embûches qu’ont surmonté les épouses de militaires qui sont à l’origine de la fondation et de la création des CRFM. D’ailleurs, l’importance de leur bataille et ses raisons d’être ne devraient jamais être oubliées: ces femmes ont construit un fort/phare en réponse à la réalité de ce que constitue concrètement le «sacrifice des familles militaires». Dans leur esprit d’indépendance, on pourrait toutefois penser qu’en réalité, il existe une forme de co-dépendance organisationnelle où les relations CRFM-Base militaire diffèrent largement.

D’ailleurs, il faut le dire, les CRFM, entre eux, ont encore du travail à faire.

À titre de membre du Comité Aviseur d’ACC des Familles, je supporte entièrement l’appui et la confiance du comité à l’égard des CRFM. Mais de croire que ce comité n’entretient pas une certaine «disconnect» typique Ottawa-Réalité est faux: il est évident que ses représentants (Services aux Familles Militaires et CRFM) n’ont pas intérêt à mettre en valeur les failles du système et les aborder ouvertement. Évidemment, que leur rôle sera de protéger l’institution qui leur donne un chèque de paye: «tout le monde il est beau, tout le monde il est fin et surtout, tous les CRFM sont performants». Et puis, jusqu’à quel point ces gens sont-il réellement au courant de ce qui se passe à l’intérieur des murs organisationnels des autres? Probablement pas.

D’une façon générale, bien que des changements tangibles soient ressentis depuis les dernières années, les CRFM ont encore du travail à faire afin de maximiser leur immense potentiel: ils se concertent et échangent davantage mais jusqu’à quel point l’examen de conscience collectif se fait-il?

Des CRFM qui se surpassent par la qualité de leur présence, du professionnalisme de leurs interventions et de leur sens de l’adaptabilité (comme par exemple, l’élaboration de programmes et d’ateliers destinés à des clientèles spécifiques), il y en a. Et par la bande, ils sont aussi victimes de leur propre succès auprès des membres des familles militaires qui vivent des déménagements en ramassant directement et indirectement les pots cassés des CRFM qui eux, ne répondent pas aux besoins locaux. À titre d’exemple, Valcartier est certainement l’un d’eux: il fait une «si bonne job sur le terrain» que justement, de Gagetown, on continue de le contacter pour obtenir des informations, par exemple. Grâce aux relations et aux contacts qu’elles ont développé alors qu’elles vivaient à leur «CRFM d’appartenance», à Internet, aux courriels, à Facebook et aux forfaits interurbains illimités, le code postal n’y a plus grand importance.

Je n’ai aucune idée de l’ampleur ou de l’importance de cette réalité compensatoire entre les CRFM . Évidemment que dans les faits, chaque minute consacrée par un(e) employé(e) d’un CRFM à quelqu’un qui ne réside plus sur «son territoire administratif» est une minute qui n’est pas donnée à ceux «de la place». Mais quand on ressent une forme d’amour organisationnel pour des gens, il est difficile –voir impossible- de leur tourner le dos pour un nouveau code postal: ce serait les laisser tomber au nom de la bureaucratie, ce qui est impensable et inconcevable. À ces CRFM qui persistent à ne jamais laisser personne derrière, il est de notre devoir de les remercier collectivement.

D’un autre côté, il est vrai qu’on ne peut pas plaire à tout le monde et répondre à tous les besoins. Mais je me permets aussi de dénoncer les cultures organisationnelles qui permettent à ses employées d’utiliser leur «esprit d’équipe» à de mauvais escients. Un exemple concret? Lors de ma visite au CRFM de Gagetown, il est clair que les employées connaissaient la nature du dossier qui justifiait ma rencontre avec la directrice. Et les employées m’attendaient de pied ferme.

Dès mon entrée au CRFM, tout le monde (j’insiste: tout le monde) s’exprimait en français! Pas-un-seul-mot-d’anglais-n’a-été-exprimé tout le temps que j’ai été en leur présence. On s’assurait de se parler effrontément *fort * d’un bout-à-l’autre des corridors: il est clair qu’on n’appréciait pas ma présence et insidieusement, on s’est organisé pour me le faire ressentir. Même la télévision de l’entrée qui fait généralement passer des publicités en bandes défilantes a été mise à pause sur une publicité francophone.

En groupe, des employées venaient exactement de me démontrer que ce que m’avaient partagé des conjointes sur leur expérience au CRFM, était véridique et fondé. Est-ce que la directrice était au courant de cette mise-en-œuvre collective? Ou est-ce une initiative cachée de leur part?

N’en demeure pas moins que je suis ressortie de ma rencontre enchantée par la position du CRFM qui avait déjà entamé un processus d’évaluation linguistique. Elle a été tout récemment mise au courant de l’existence d’un groupe Facebook des membres des familles francophones de Gagetown.

Il est certain que tout le monde aurait souhaité que ça se règle de l’interne, en famille… mais en même temps, j’ai senti de la (nouvelle) directrice une réelle volonté à améliorer l’organisation. Et puis, les pistes de solution existent. Surtout, il faut s’intéresser à la façon dont le CRFM de Gagetown reconstruira les ponts avec une communauté et démontrer aux FAC sa sa capacité de résilience organisationnelle. J’ai apprécié l’ouverture et l’intérêt du CRFM à travailler de concert avec le membres des familles francophones.

En fait, l’idée du petit comité informel, je la dois à une conjointe qui m’a expliqué avoir suivi les cours d’anglais, qu’elle tente de s’investir dans sa communauté mais que c’est difficile, et qu’elle cherche à se faire une amie anglophone qui pour s’améliorer et avoir l’opportunité d’apprendre le français à quelqu’un qui veut l’apprendre. D’ailleurs, elle estime que cette relation potentielle la rendrait assez confiante afin de participer aux activités anglophones du CRFM de Gagetown. «T’as pas un comité? qu’elle m’a demandé. J’aimerais aider à trouver des solutions.»

Un message qui exprime l’isolement sous une autre perspective mais qui m’a fait du bien à lire: cette conjointe m’a rappelé que la communauté francophone doit faire partie de la solution en émettant des suggestions et des recommandations pertinentes et efficaces… en travaillant main dans la main…

…car c’est dans notre intérêt à tous. Donc, si vous êtes à Gagetown et êtes habité(e) par le goût de contribuer, contactez-moi d’ici le 15 juillet.

À vous et à votre famille, merci de votre service.

Jenny Migneault est une activiste, militante et «advocate». Elle est également membre du comité aviseur sur les familles d'Anciens Combattants Canada et a recu la Mention élogieuse de l'Ombudsman des vétérans. Elle est actuellement en tournée pan-canadienne pour mieux comprendre les enjeux touchant les familles des militaires et des vétérans.

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