Corée du Nord/USA : risques de conflit «très élevés»: la Chine en retrait de l’escalade, la Russie «très inquiète»

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Le ministre russe des Affaires étrangères Sergeï Lavrov, à Moscou, le 6 octobre 2016. (Archives/Valily maximov/AFP)

La Russie est « très inquiète » des risques de conflit « très élevés » entre les États-Unis et la Corée du nord, a estimé vendredi le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov, suggérant qu’il revenait à Washington de faire un premier pas en vue d’une désescalade, la Chine, de son côté,
disant ne disposer d’aucun levier effectif pour initier une désescalade de la situation, si à la fois Trump et le régime de Kim-Jong-Un) continuent d’agir de façon impulsive.

« Les risques sont très élevés, surtout en prenant compte la rhétorique employée. Il y a des menaces directes d’employer la force », a-t-il déclaré lors d’une rencontre avec des jeunes retransmise à la télévision. « C’est pour cela, bien sûr, que nous sommes très inquiets », a-t-il ajouté.

La Russie « fera tout » pour qu’une confrontation entre les deux pays n’ait pas lieu, a-t-il assuré. Il a rappelé que Moscou et Pékin avaient proposé à plusieurs reprises, pour désamorcer la crise, un double « moratoire »: l’arrêt simultané des essais nucléaires et balistiques nord-coréens d’une part et celui des manoeuvres militaires conjointes des Etats-Unis et de la Corée du Sud d’autre part.

Mais Washington s’y oppose, arguant du fait que « les essais nucléaires et les lancements de missiles de la Corée du nord sont interdits par une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU, que l’on doit respecter obligatoirement, tandis que les exercices militaires (des Etats-Unis et de la Corée du sud) n’ont jamais été interdits par qui que ce soit », selon M. Lavrov.

« Je considère que lorsqu’on en arrive presque à la bagarre, celui qui doit faire en premier un pas pour s’éloigner de la ligne dangereuse est celui qui est le plus fort et le plus intelligent », a déclaré le ministre russe. « Nous gardons espoir », a-t-il conclu.

Donald Trump a de nouveau menacé vendredi d’employer la force contre la Corée du Nord, affirmant que les options militaires « sont en place » et « prêtes à l’emploi », en dépit des appels à la retenue pour tenter de calmer une surenchère verbale sans précédent entre Washington et Pyongyang.

Cette dernière déclaration du président américain fait suite à sa promesse de déclencher « le feu et la colère » contre Pyongyang, qui a réagi en menaçant de lancer une attaque contre l’île américaine de Guam, avant-poste stratégique des forces américaines dans le Pacifique.

Bill Richardson, ancien ambassadeur des États-Unis à l’ONU et spécialiste de la Corée du Nord, craint un incident entre Washington et Pyongyang qui pourrait dégénérer en confrontation militaire.

Dans un entretien avec l’AFP, ce diplomate chevronné âgé de 69 ans déplore les déclarations musclées du président américain Donald Trump, qui promet le « feu » et la « colère » à la Corée du Nord, ainsi que les messages contradictoires émis par les Etats-Unis.

Ex-gouverneur démocrate du Nouveau-Mexique, ancien ministre de l’Energie sous Bill Clinton, Bill Richardson a joué à plusieurs reprises les négociateurs avec Pyongyang, où il s’est rendu à plusieurs reprises, notamment pour tenter d’obtenir la libération d’Américains arrêtés sur place.

QUESTION – Est-il trop tard pour négocier?

RÉPONSE – Presque. Les deux dirigeants semblent vouloir jouer au plus viril, à celui qui crie le plus fort, et cela (…) empêche les diplomates de tenter de trouver une issue diplomatique.

C’est malheureux car je ne pense pas que le président va changer. Il n’écoute personne, et Kim Jong-Un est imprévisible, donc nous sommes face à de sérieux obstacles.

QUESTION – Quel est le risque?

RÉPONSE – C’est l’éventualité d’une erreur de calcul. Cela peut être une erreur de calcul mineure, comme un bateau de pêche visé par un tir nord-coréen, une invasion de l’espace aérien, des tirs d’artillerie. C’est ce que j’ai dû gérer avec les Nord-Coréens par le passé, quand ces petits incidents risquent de provoquer une vraie action militaire de la partie adverse.

QUESTION – Que se passe-t-il à Pyongyang, d’après vous?

RÉPONSE – La situation nord-coréenne est très sombre. Il n’y a pas d’information disponible à part les déclarations du dirigeant. Ce qui m’inquiète, ce ne sont pas les attaques verbales quotidiennes des Nord-Coréens. Ils ont toujours proféré de telles menaces. Ce qui m’inquiète, c’est que ces attaques sont de plus en plus intenses, elles se font plus précises au sujet de l’île de Guam, et que ces déclarations tonitruantes émanent désormais aussi du ministre des Affaires étrangères Ri Yong-Ho, qui est une personne raisonnable. Cela m’inquiète, je n’ai jamais vu un telle intensité.

QUESTION – Le discours plus prudent du secrétaire d’État américain Rex Tillerson et d’autres conseillers de Donald Trump vous rassure-t-il?

REPONSE – Certes ce discours est pondéré, mais ils ne parlent pas d’une seule voix. Il n’y a pas de coordination, et le principal obstacle est le président lui-même.

Le problème c’est le président et les messages contradictoires émis par son équipe. J’espère qu’il écoutera surtout Tillerson, comme il devrait le faire: c’est le secrétaire d’État. C’est lui qui devrait forger la politique américaine, personne d’autre.

QUESTION – L’entourage de Kim Jong-Un est-il aussi plus mesuré s’agissant des risques que comportent les menaces tonitruantes?

REPONSE – Beaucoup des personnes que je connais au ministère des Affaires étrangères sont pondérées, réalistes. Mais on peut se demander si elles ont du poids, de l’influence auprès des responsables de la sécurité, auprès de Kim Kong-Un. Je n’ai pas la réponse.

Ri est quelqu’un d’équilibré. Il parle bien l’anglais, connaît les États-Unis. Mais il est maintenant ministre des Affaires étrangères, il va suivre la ligne du parti.

QUESTION – Qu’est-ce qui pourrait permettre de contenir cette crise?

RÉPONSE – Mon seul espoir, c’est que les Chinois soient discrètement en train de travailler avec les Nord-Coréens. Ce sont les seuls, je pense, qui ont de tels contacts à l’heure actuelle. J’espère que la Chine est en train de mener une forme de diplomatie discrète, de faire discrètement pression. Mais je n’en suis pas sûr.

Pékin prône aussi « la prudence » et dénonce « des démonstrations de force »

Le secrétaire d’État américain, Rex Tillerson, est accueilli par le Ministre des affaires étrangères Wang Yi à Pékin, en Chine, le 18 mars 2017. (Département d’État)

Plus tôt vendredi, la Chine avait tenté de faire retomber la fièvre. Pékin a enjoint aux Etats-Unis et à la Corée du Nord de « faire preuve de prudence » et a exhorté Pyongyang à éviter les « démonstrations de force ».

« Nous appelons toutes les parties à faire preuve de prudence dans leurs mots et leurs actions, et à agir davantage pour apaiser les tensions », a déclaré Geng Shuang, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères.

Mais le président américain a au contraire multiplié les déclarations bellicistes.

Le secrétaire américain à la Défense Jim Mattis avait de son côté semblé jeudi plus prudent que l’hôte de la Maison Blanche, insistant sur le fait que « l’effort américain est porté par la diplomatie » et mettant en garde contre le scénario « catastrophique » d’un conflit armé.

L’armée américaine a indiqué vendredi être « prête à combattre » si le président américain en donnait l’ordre.

« Nous maintenons un état de préparation optimum pour faire face à la menace nord-coréenne conjointement avec nos alliés et partenaires dans la région », a déclaré le porte-parole du Pentagone, le colonel Rob Manning à l’AFP.

La Corée du Nord avait réagi au changement de ton à Washington en menaçant de lancer une attaque contre l’île américaine de Guam, avant-poste stratégique des forces américaines dans le Pacifique.

L’armée doit présenter au jeune dirigeant nord-coréen Kim Jong-Un un plan d’offensive contre Guam d’ici la mi-août, selon les militaires nord-coréens.

Quatre missiles seront tirés simultanément, a expliqué l’armée. Les engins, passant au-dessus du Japon, « voleront 17 minutes et 45 secondes sur une distance de 3.356,7 km, et s’écraseront en mer à 30 ou 40 km de Guam ». Ils s’abîmeraient ainsi à l’extérieur des eaux territoriales américaines.

Selon les analystes, des tirs vers Guam placeraient Washington dans une position délicate: s’il ne tente pas de les intercepter, sa crédibilité en prendrait un coup et Pyongyang se sentirait pousser des ailes pour mener un test d’ICBM grandeur nature.

Donald Trump estime que la Chine, principal partenaire économique de Pyongyang, qui doit « faire beaucoup plus » pour mettre la pression sur son turbulent voisin. « Cela ne va pas continuer comme ça », a-t-il tonné jeudi.

Pékin prône une résolution « négociée » du dossier nord-coréen, renvoyant dos à dos Washington et Pyongyang.

Pékin défend la reprise des négociations à Six (les deux Corée, Japon, Russie, Chine et Etats-Unis) interrompues depuis 2009. « La Chine pourrait présider ces discussions et conforter son influence » dans la région en jouant un rôle de médiateur, décrypte le politologue Willy Lam basé à Hong Kong.

Dans l’immédiat, cependant, Pékin s’efforce de ne pas intervenir dans l’escalade verbale entre la Maison Blanche et le régime nord-coréen, estimant que c’est à Pyongyang et Washington seuls d' »agir plus activement » pour désamorcer « les tensions ».

« Nous appelons toutes les parties à faire preuve de prudence dans leurs mots et actions (…) et à renforcer la confiance entre eux, plutôt que de recourir à de vieilles recettes consistant à enchaîner les démonstrations de force », a cinglé vendredi la diplomatie chinoise.

Le Chine avait ainsi proposé à plusieurs reprises, pour désamorcer la crise, un double « moratoire »: l’arrêt simultané des essais nucléaires et balistiques nord-coréens d’une part et celui des manoeuvres militaires conjointes des États-Unis et de la Corée du Sud d’autre part.

Mais ni le président américain ni le régime de Kim Jong-Un, emportés dans une rhétorique incendiaire, ne semblent prêts à engager ce « dialogue » souhaité par Pékin.

« La Chine ne dispose d’aucun levier effectif pour initier une désescalade de la situation, si à la fois Trump et le régime de Kim (Jong-Un) continuent d’agir de façon impulsive », observe Xu Guoqi, expert en relations internationales à l’Université de Hong Kong.

Dans un éditorial, le quotidien officiel chinois Global Times arrivait vendredi au même constat: « Pékin n’est pas en mesure, cette fois-ci, de ramener au calme Washington et Pyongyang ».

Pour autant, la Chine, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, a approuvé samedi une septième volée de sanctions économiques internationales contre la Corée du Nord, et a promis lundi d’appliquer ces sanctions « à 100% ».

On dit la Chine inquiète d’un effondrement du régime nord-coréen, qui se traduirait par des afflux de réfugiés sur son territoire, et hostile à tout rapprochement des forces américaines à ses frontières.

Mais tout dépendra de qui débutera une intervention militaire, affirmait vendredi le Global Times.

« Si la Corée du Nord envoie des missiles menaçant le sol américain en premier lieu et que les Etats-Unis réagissent, la Chine restera neutre », assurait le journal. Mais si Washington et Séoul frappent les premiers « et tentent de renverser le régime nord-coréen et l’équilibre politique de la péninsule, alors la Chine les en empêchera ».

Cette montée des tensions entre les États-Unis et la Corée du Nord pèse sur les marchés financiers et inquiète de nombreux dirigeants mondiaux. « Je ne vois pas de solution militaire à ce conflit », a pour sa part mis en garde vendredi la chancelière allemande Angela Merkel.

*Avec AFP

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