Espagne: le pire aurait été évité, les djihadistes préparaient une «attaque de plus grande envergure»

Une ambulance près du site où une camionnette a percuté la foule, le 17 août 2017 à Barcelone. (AFP/Josep LAGO)
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Une ambulance près du site où une camionnette a percuté la foule, le 17 août 2017 à Barcelone. (AFP/Josep LAGO)

L’enquête sur les attentats sanglants qui ont fait 14 morts en Catalogne, avançait rapidement vendredi dans une Espagne en deuil, avec l’identification d’une possible cellule ayant agi précipitamment après l’échec d’un premier plan qui aurait pu être encore plus meurtrier.

Sous le soleil de plomb de Barcelone, les habitants de la fière ville méditerranéenne ont crié « No tinc por », « je n’ai pas peur » en catalan: à midi, moins de 24 heures après le double drame la foule s’était auparavant rassemblée autour du roi Felipe VI et du chef du gouvernement Mariano Rajoy et du gouvernement régional de Catalogne pour une minute de silence.

Moins de 24 heures plus tôt et seulement à quelques enjambées de la place de Catalogne où s’est tenue la cérémonie, à 16H50 locales (14H50 GMT) jeudi, une camionnette blanche avait fauché des dizaines de passants sur l’allée centrale des Ramblas, coeur touristique de Barcelone.

Dans la nuit, une Audi A3 a ensuite à son tour foncé sur la promenade du bord de mer de Cambrils, une station balnéaire au sud de la capitale catalane, avant de percuter une voiture des Mossos d’Esquadra, la police catalane. S’en est suivie une fusillade au cours de laquelle les cinq occupants de l’Audi ont été tués.

Les attaques ont fait 14 morts, dont 13 à Barcelone et près de 120 blessés dont 65 étaient encore hospitalisés vendredi. L’attaque de Barcelone a été revendiquée par le groupe État islamique (EI).

– Possible cellule –

Ces attaques ont cependant peut-être remplacé des attentats « de plus grande envergure », a expliqué vendredi un porte-parole de la police catalane lors d’un point de presse.

L’enquête laisse entrevoir l’existence d’un « groupe de personnes », ayant agi en Catalogne à Ripoll, au nord de Barcelone, et Alcanar au sud, notamment.

À Alcanar, à 200 km au sud de Barcelone, une explosion dans une maison aurait en réalité évité un autre drame de plus grande ampleur car selon la police les assaillants y préparaient des bombes et auraient alors perdu les composants nécessaires à la fabrication d’engins explosifs.

La double attaque a alors été commise de « manière plus rudimentaire, dans le sillage des autres attentats perpétrés dans les villes européennes » sans être « de l’amplitude espérée » par les djihadistes, selon Josep Lluis Trapero, le porte-parole de la police catalane.

L’attaque a été menée à Barcelone puis à Cambrils, avec deux véhicules.

Puis, les cinq « terroristes présumés » porteurs de fausses ceintures d’explosifs, d’une hache et de couteaux, ont été abattus à Cambrils. Les fausses ceintures devaient leur permettre de gagner du temps face aux policiers, selon les Mossos.

Pour l’heure, quatre personnes, trois Marocains et un Espagnol, ont été arrêtées dont trois dans la ville de Ripoll d’où serait originaire un des auteurs. Au moins quatre autres seraient aussi en fuite, selon le quotidien catalan La Vanguardia.

La police recherche notamment Moussa Oukabir, le frère de Driss Oukabir, arrêté jeudi à Ripoll.

Le principal suspect recherché, le conducteur d’une camionnette ayant fauché des dizaines de piétons à Barcelone, pourrait se trouver parmi les cinq hommes abattus, selon la police catalane qui évoque « plusieurs indices », sans toutefois confirmer formellement cette information.

– 35 pays touchés –

Les témoins des attentats décrivaient encore vendredi des scènes d’effroi : « c’était la peur à l’état pur hier », rapporte Alex Luque, un étudiant américain de 19 ans, qui se trouvait sur las Ramblas.

Pendant ce temps, plusieurs membres du gouvernement se sont déplacés à Barcelone.

Le président du gouvernement Mariano Rajoy et sa vice-présidente Soraya Saenz de Santamaria y sont arrivés jeudi soir. Le roi Felipe VI vendredi matin.

Pour sa deuxième allocution en 24 heures, le conservateur Mariano Rajoy a tenu à souligner la nécessité d’union, alors que justement les séparatistes au pouvoir en Catalogne menacent de quitter l’Espagne après un référendum d’autodétermination le 1er octobre.

« Il s’agit de transmettre un message d’unité, ce qui nous rend plus efficaces dans la lutte contre le terrorisme, que toutes les forces politiques soient unies », a-t-il dit.

Jusqu’ici épargnée par la vague d’attentats djihadistes qui frappe l’Europe, l’Espagne replonge dans le douloureux souvenir des attentats islamistes de mars 2004, les plus meurtriers jamais commis en Europe avec 191 morts.

Au moins 35 nationalités différentes figuraient parmi les morts et blessés de la double attaque, selon « un bilan provisoire ».

Dix-sept victimes luttaient entre la vie et la mort vendredi, 28 sont dans « un état grave », a précisé la protection civile.

Des familles continuaient, elles, à rechercher leurs proches.

Tony Cadman, venu d’Angleterre, a lancé un appel déchirant sur les réseaux sociaux. Son petit fils Julian Alessandro qui était sur les Ramblas avec sa mère au moment de l’attentat, a disparu. Il a diffusé sa photo sur les réseaux sociaux. « S’il vous plaît, partagez », a-t-il écrit en-dessous de la photo du petit garçon de sept ans.

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Blocs de béton, sacs de sable, véhicule en barrage…voici les options retenues par les autorités des pays européens pour protéger la population contre les attaques de véhicules-béliers, un mode opératoire utilisé à plusieurs reprises en Europe et jeudi en Espagne.

– En France –

La police nationale indique que les « gros rassemblements » sont sécurisés avec des blocs de béton et des barrières, comme ce fut le cas pour les marchés de Noël installés sur les Champs Élysées à Paris ou dans le centre de Strasbourg. Mais ces dispositifs restent temporaires.

Sur les quais de la Seine piétonnisés, les accès sont laissés ouverts pour permettre l’accès des véhicules de secours mais le passage est entravé par des véhicules des forces de l’ordre.

Le ministère de l’Intérieur a demandé aux préfectures de déployer des « dispositifs anti-intrusions et de filtrage » dans les « grands événements de la période estivale ».

– Au Royaume-Uni –

Le pays, visé par trois attaques de ce type en 2017, a équipé plusieurs ponts de la capitale de barrières pour empêcher les véhicules de monter sur le trottoir, comme ce fut le cas sur le London Bridge.

À Buckingham Palace, l’heure de la relève de la Garde a été modifiée et certaines voies d’accès fermées pour minimiser les risques d’attaques.

Plusieurs voix, notamment à la Chambre des Lords, réclament des contrôles d’identité plus importants lors de la location de véhicules.

– En Suède –

Après l’attaque au camion bélier du 7 avril qui a fait 5 victimes, la ville de Stockholm a fait poser des plots en béton en forme de lion dans ses rues piétonnes, a précisé à l’AFP l’adjoint chargé de la circulation, Daniel Helden.

Sur les lieux de l’attentat, la mairie a aussi fait installer des blocs de granit de travers pour contraindre les véhicules à rouler lentement. Elle a enfin commandé 40 nouveaux lions en béton qui pèseront plus lourd: trois tonnes contre 900 kg actuellement.

– En Allemagne –

Après l’attentat au camion bélier du 19 décembre 2016 qui avait fait 12 morts à Berlin, des plots de béton avaient été installés pour protéger les marchés de Noël, mais ils ont été pour la plupart retirés depuis. Certains subsistent néanmoins devant des lieux emblématiques, notamment la Potsdamer Platz, et à proximité des ambassades.

Contrairement à ses voisins, le pays n’a pas envoyé l’armée dans ses rues après avoir été visé par un attentat sur son territoire.

– En Belgique –

Les autorités belges ont installé des blocs de béton, sacs de sable d’une tonne et des camions pour bloquer les accès aux véhicules lors de grands rassemblements. La présence policière a également été accrue à proximité des bâtiments diplomatiques, des institutions européennes, des sites religieux, dans les rues et les transports en commun.

– En Italie –

Au Vatican, la Via della Conciliazione, qui mène à la place Saint-Pierre, a été fermée à la circulation à l’occasion du Jubilé de la miséricorde, en 2016. La mesure a été maintenue après la fin de l’année sainte et rend piétonnière toute la fin de cette grande avenue, protégée par des barrières et un important dispositif des forces de l’ordre.

– En Autriche –

Des mesures sont prises « au cas par cas », notamment pour protéger les marchés de Noël en hiver, avec la pose de blocs de béton, a indiqué à l’AFP Karl-Heinz Grunboeck, porte-parole du ministère de l’Intérieur.

Il estime néanmoins que « vouloir exclure à 100% un risque est une illusion ». Selon lui, « il est impossible de séparer les piétons et les véhicules de façon à exclure totalement une attaque », et la pose d’obstacles ne constitue qu’une « mesure placebo ».

– En Espagne –

Épargnée par le terrorisme islamiste depuis 2004 jusqu’aux attentats de Barcelone et Cambrils, l’Espagne avait néanmoins renforcé la sécurité autour des grands évènements. La WorldPride, le plus grand rassemblement LGBT du monde organisé à Madrid en juin, faisait l’objet d’un dispositif extraordinaire, avec des rues fermées à la circulation, des policiers à tous les carrefours, et l’interdiction de poids-lourds.[/toggle]