Kenya: le bilan des violences enfle, l’opposition se radicalise

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Un homme blessé est transporté dans le bidonville de Kibera à Nairobi, le 12 août 2017. (AFP/PATRICK MEINHARDT)

Au moins 11 personnes ont été tuées au Kenya depuis l’annonce vendredi soir de la réélection du président Uhuru Kenyatta, l’opposition ayant encore durci sa rhétorique en assurant qu’elle ne renoncerait pas à contester ce résultat.

Depuis vendredi soir et la proclamation par la Commission électorale (IEBC) de la réélection de M. Kenyatta, 55 ans, au moins 11 personnes, dont une enfant de neuf ans, ont été tuées dans l’ouest du pays et les bidonvilles de Nairobi, des fiefs de l’opposition.

Huit cadavres de personnes, dont sept tuées par balle, en provenance de Mathare, Kibera et Kawangware, des bidonvilles de la capitale, ont été amenés à la morgue de Nairobi, a indiqué à l’AFP une source policière.

Le corps d’une fille de neuf ans tuée samedi matin à Mathare, alors qu’elle se trouvait sur un balcon au quatrième étage d’un immeuble, devait être encore transporté à la morgue, selon la même source.

Enfin, deux décès ont été rapportés près de Kisumu (ouest) et dans le comté voisin de Siaya, de sources hospitalières et policières.

La coalition d’opposition Nasa, qui avait déjà qualifié la réélection de M. Kenyatta de « mascarade », a encore haussé le ton. « Nous ne nous laisserons pas intimider, nous ne renoncerons pas », a asséné Johnson Muthama, l’un de ses hauts responsables.

Sans apporter le moindre élément de preuve, M. Muthama est même allé jusqu’à affirmer que la police avait tué « plus de 100 Kényans innocents, dont dix enfants ».

Selon un décompte de l’AFP, les violences liées à l’élection ont fait au moins 17 morts depuis mercredi dans ce pays de quelque 48 millions d’habitants.

– ‘Des éléments criminels’ –

La nuit a été marquée par des scènes de pillages à Kibera, et des émeutes dans les autres bidonvilles de Nairobi et à Kisumu. Les troubles ont continué samedi dans les mêmes endroits, des jeunes munis de pierres engageant des batailles de rue avec la police.

La répression par les forces de sécurité a été implacable, même si le ministre de l’Intérieur, Fred Matiangi, a certifié que la police n’avait pas fait un « usage disproportionné de la force contre un quelconque manifestant où que ce soit dans le pays ».

Un photographe de l’AFP a toutefois vu la police tirer des coups de feu en direction d’émeutiers dans la nuit à Kibera. Et l’ONG Médecins sans frontières a indiqué avoir traité 54 personnes, dont sept blessés par balle, dans le seul bidonville de Mathare.

Human Rights Watch a par ailleurs appelé les forces de sécurité « à faire baisser et non augmenter la violence ».

Mettant ces incidents sur le dos « d’éléments criminels qui ont tenté de prendre avantage de la situation, en pillant et détruisant des propriétés », M. Matiangi a assuré que « la sécurité prévaut complètement dans le reste du pays ».

Crédité de 54,27% des voix, M. Kenyatta, au pouvoir depuis 2013, avait tendu vendredi soir la main à son principal rival Raila Odinga (44,74%), dans une adresse à la Nation.

« Nous devons travailler ensemble (…) nous devons ensemble faire grandir ce pays », avait-il lancé, appelant l’opposition à ne pas « recourir à la violence ».

Il y a dix ans, plus de 1.100 personnes avaient été tuées et 600.000 déplacées en deux mois de violences post-électorales, les pires depuis l’indépendance en 1963, après la réélection fin décembre 2007 de Mwai Kibaki, déjà contestée par M. Odinga.

Le Kenya, considéré comme le pays où la démocratie est la mieux enracinée en Afrique de l’Est, est le théâtre depuis vendredi soir de violentes confrontations entre opposants et forces de l’ordre dans plusieurs fiefs du candidat défait à la présidentielle, Raila Odinga.

Ces émeutes circonscrites, accompagnées de pillages, ont éclaté à l’annonce vendredi soir de la réélection du président sortant Uhuru Kenyatta que la coalition d’opposition de M. Odinga conteste, arguant de fraudes massives.

Les enjeux sont de taille pour l’économie la plus dynamique de la région qui, élection après élection, se retrouve confrontée aux divisions marquées de son personnel politique, dont le logiciel demeure la constitution d’alliances essentiellement sur des bases ethniques.

– Pourquoi le pays est-il anxieux ?

Essentiellement parce que les violences et la contestation du résultat ont un air de déjà-vu.

En 2007, les observateurs internationaux avaient jugé le scrutin entaché de graves irrégularités et Raila Odinga estimé que la victoire lui avait été volée. Le pays avait alors plongé pendant deux mois dans des violences meurtrières et une brutale répression policière, faisant au moins 1.100 morts et 600.000 déplacés.

Les incidents les plus meurtriers, dans la vallée du Rift, avaient opposé Kikuyu, l’ethnie de M. Kenyatta, aux Kalenjin, dont le leader politique est l’actuel vice-président William Ruto. Rivaux en 2007, les deux hommes ont conclu une alliance pour l’élection de 2013, reconduite pour 2017.

En 2013, M. Odinga avait porté ses accusations de fraude devant la Cour suprême, qui lui avait donné tort.

– Quels sont les griefs de l’opposition ?

La coalition d’opposition a multiplié depuis mercredi les accusations de fraude, évoquant un piratage informatique, des bureaux de vote illégaux et assurant qu’un nombre important de procès-verbaux de bureaux de vote n’ont pas été correctement reçus.

L’opposition assure être en possession de documents de la commission électorale (IEBC) montrant que Raila Odinga est le vainqueur, et lui reproche de ne pas avoir pris le temps de vérifier les irrégularités qu’elle dit avoir décelé.

Vendredi, avant la proclamation du scrutin, l’opposition s’était dire prête à accepter les résultats si elle pouvait les corroborer elle-même en inspectant les serveurs informatiques de l’IEBC, qui n’a pas donné suite à cette requête.

L’opposition exclut toutefois de saisir la justice. Quant à Raila Odinga, il ne s’est pas exprimé depuis l’annonce des résultats.

– Comment les Kényans réagissent ?

Les scènes qui ont suivi l’annonce des résultats ont illustré les profondes divisions sociales, géographiques et ethniques qui traversent ce pays de quelque 48 millions d’habitants.

Dans les bastions du parti au pouvoir, dans la vallée du Rift et dans certaines zones de Nairobi, des milliers de personnes ont célébré la victoire de leur favori, issu de l’élite économique kikuyu ayant donné au Kenya trois de ses quatre présidents.

Mais dans les fiefs de Raila Odinga, un Luo, cette nouvelle défaite a sans nul doute renforcé le sentiment d’avoir été déclassé, discriminé et laissé pour compte depuis l’indépendance en 1963.

Dans le sud-ouest du pays à Kisumu et Siaya, ainsi que dans les bidonvilles de la capitale, des émeutes ont éclaté depuis vendredi soir. La police a répondu par des gaz lacrymogènes, procédé à de nombreuses charges et fait usage de leurs fusils automatiques.

Dans le bidonville de Kibera, des partisans de M. Odinga ont attaqué et pillé des commerces qu’ils pensaient appartenir à des sympathisants du parti au pouvoir, selon un photographe de l’AFP.

Depuis mercredi, au moins neuf personnes ont été tuées dans plusieurs incidents liés aux élections, dont un enfant de neuf ans dans le bidonville de Mathare.

Nairobi, habituellement vibrante et embouteillée, offre le spectacle d’une ville morte. Kisumu également. Ailleurs, comme à Mombasa sur la côte, l’activité tourne au ralenti mais les transports en commun ont repris timidement leurs opérations.

– Où va le Kenya ?

Le pays le plus prospère d’Afrique de l’Est a aligné des taux de croissance de plus de 5% ces quatre dernières années et montré sa volonté de devenir un acteur continental incontournable, même s’il a échoué à prendre la tête de l’exécutif de l’Union africaine en janvier.

L’économie kényane devrait toutefois ralentir pour les 12 mois à venir, et la hausse des prix des denrées alimentaires, un des enjeux de cette campagne, ne sera pas résorbée facilement, estiment les observateurs.

Dans ce contexte, les défis qui attendent M. Kenyatta pour son second mandat seraient grandement compliqués si les contestations gagnaient en magnitude, notamment si elles affectent le secteur clé du tourisme.

Selon Nic Cheeseman, professeur de politique africaine à l’université de Birmingham: « De toute évidence, tout ce qui se passe (actuellement) est une mauvaise nouvelle pour le pays ».

– Odinga silencieux –

Ce souvenir ne signifie cependant pas forcément que le pays se dirige dans la même direction. Même si elles remettent en lumière de vieilles divisions tribales, les violences sont pour l’instant circonscrites aux bastions de l’opposition.

Le calme régnait dans une bonne partie de Nairobi, dans le centre du pays, ainsi qu’à Mombasa, sur la côte. Et seule l’ethnie Luo, celle de M. Odinga, semblait se mobiliser, les autres composantes de Nasa, les Luhya et Kamba, restant pour l’heure à l’écart des violences.

Le contexte politique est également différent. En 2008, l’essentiel des violences avaient alors opposé les Kikuyu de M. Kenyatta aux Kalenjin. Or ces deux ethnies sont désormais alliées, le vice-président William Ruto étant un Kalenjin.

Reste que l’opposition, qui a écarté l’éventualité d’un recours en justice, ayant saisi en vain la Cour suprême en 2013 pour contester la victoire de M. Kenyatta, ne semble pas décidée à relâcher la pression.

Nasa a préféré s’en remettre au « peuple » sans explicitement lui demander de descendre dans la rue. M. Odinga, 72 ans, qui jouit d’une influence énorme sur sa communauté Luo, est resté silencieux depuis vendredi.

L’opposition, dont les autres principaux dirigeants se sont également fait discrets ces 24 dernières heures, dénonce depuis mardi, jour du scrutin, des fraudes massives et affirme que M. Odinga est le vainqueur légitime.

Mais les missions d’observation internationales ont globalement salué la bonne tenue des élections. Et le groupe d’observateurs indépendants kényans ELOG, qui avait déployé 8.300 personnes sur le terrain, a publié samedi des conclusions « cohérentes » avec les résultats officialisés par l’IEBC.

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