La nouvelle stratégie en Afghanistan du président Trump : une demi-stratégie du statu quo

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Des soldats afghans en patrouille à Kandahar, le 23 mai 2017. (AFP/Archives/JAVED TANVEER)

Suite à une retraite fermée avec ses proches conseillers (mais sans Steve Bannon), le président Trump a finalement dévoilé lundi soir la nouvelle stratégie américaine en Afghanistan. Mettant un fort accent sur le prix déjà payé par les soldats américains (et alliés), le président a promis une « victoire » en Afghanistan. Si certains points sont de bon augure, l’ensemble souffre quand même de raccourcis, donnant une allure générale inachevée.

Contrairement à ses discours de campagne électorale, Donald Trump a choisi de préserver les troupes américaines en Afghanistan et même d’augmenter leur nombre. Les États-Unis ont actuellement près de 12 000 soldats dans le pays (officiellement 8 400, mais les chiffres officiels omettent volontairement entre 3 000 et 4 000 soldats qui sont déployés sur des rotations de moins de six mois) et leur nombre devrait bientôt augmenter d’environ 3 000. Si le nombre précis et le calendrier exact de déploiement sont encore inconnus, les indications des officiels américains laissent entendre que le tout se fera relativement rapidement.

En plus de cette légère augmentation des troupes, le président américain a aussi apporté deux autres changements notables. Le premier est une volonté de réalignement des alliances dans la région, en voulant se rapprocher davantage de l’Inde tout en prévenant le Pakistan qu’il devait cesser « immédiatement » de soutenir les Talibans. L’autre changement concerne l’abandon d’un calendrier pour déterminer la stratégie américaine, au profit d’une stratégie basée sur les résultats à obtenir. Cependant, même si Kaboul a salué la volonté de Trump de rester en Afghanistan, le président américain a été très clair que le gouvernement afghan devait faire nettement mieux pour améliorer sa gouvernance et l’efficacité de ses troupes, que la présence américaine en Afghanistan, sans fin planifiée, n’était pas un « chèque en blanc ».

Que retenir de cette stratégie?

L’abandon d’un calendrier précis est une décision qui se doit d’être saluée, même si elle a des inconvénients. Lorsqu’il a dit que « les conséquences d’un retrait rapide sont prévisibles et inacceptables », le président Trump (ou, du moins, ses conseillers) a bien compris l’erreur du président Obama en Irak. Annoncer un calendrier de retrait revient à dire aux adversaires jusqu’à quand ils doivent attendre avant de repartir à l’offensive. C’est exactement ce qui arrivé en Irak avec le groupe armé État islamique. À l’inverse, une mission qui s’attarde aux avancées sur le terrain a plus de chances de succès, même si elle risque de s’étirer fortement dans le temps. Les meilleurs exemples à cet égard sont les missions internationales en Bosnie et au Kosovo, dans les années 90, qui sont toujours en cours aujourd’hui.

Néanmoins, une telle stratégie comporte un risque important… en sol américain même! L’opinion publique américaine peut très bien décider qu’assez, c’est assez. Après tout, l’appui à la mission en Afghanistan est déjà très bas, cette mission étant la plus longue de l’histoire militaire des États-Unis, tout en ayant un résultat plus que mitigé malgré des coûts très élevés. Le président Trump a d’ailleurs mis l’accent sur les coûts payés, notamment en vie humaine, pour affirmer que les États-Unis « doivent trouver une fin de mission honorable et durable, à la hauteur des sacrifices importants qui ont été fait. » Il joue ici à fond la carte des coûts irrécupérables (une notion bien connue en économie), pour dire que les vies perdues de soldats américains ne doivent pas l’avoir été en vain, en plus de promettre régulièrement la victoire. Est-ce que cela sera suffisant pour convaincre le public américain? C’est plutôt incertain, alors que le gouvernement afghan, notoirement corrompu et inapte, a perdu depuis 2014 beaucoup de terrain, ne contrôlant plus que 57 % de son territoire national (en date de novembre 2016). Perdre davantage de soldats dans ce contexte risque d’être trop pour plusieurs Américains.

La question du Pakistan et de l’Inde est aussi particulièrement intéressante. Même si Islamabad a vivement démenti que les Talibans trouvaient refuge au Pakistan, la réalité est que les autorités pakistanaises jouent un double-jeu en Afghanistan avec les Talibans et les Américains. Que Trump l’affirme, dans un discours officiel, tout en disant de façon explicite que cela doit changer, envoie donc un message très clair. Est-ce que ce sera suffisant? Probablement pas à court terme, mais cela devrait au moins permettre aux différents organes américains qui doivent interagir avec le Pakistan de revoir plus facilement leurs positions. À moyen terme, un impact devrait finir par se faire sentir, même si le Pakistan va probablement continuer à jouer son propre jeu dans la région.

Du côté de l’Inde, un rapprochement stratégique semble une bonne idée, d’autant plus que le gouvernement indien est actuellement dans un bras de fer particulièrement virulent avec la Chine au sujet des frontières entre les deux pays (et celles du Bhoutan et de la Chine). Si on rajoute à cela les tensions États-Unis/Chine en mer de Chine méridionale, avoir un nouveau partenaire stratégique (et qui est d’envergure) en Asie est bienvenu. Mais tout cela est à condition, évidemment, que l’Inde accepte d’être un tel partenaire. De ce côté, même si le gouvernement indien est relativement sympathique aux États-Unis et à l’Occident, il reste animé par la tradition d’être un État non-aligné, tradition remontant à la Guerre froide où les pays « non-alignés » n’appartenaient ni au bloc communiste, ni au bloc occidental. Bref, à suivre.

Là où le bât blesse

Au-delà de ces points relativement positifs (au moins sur le principe), il faut aussi noter que la stratégie de Trump reste inachevée et reprend le principe de la Guerre contre la terreur du président W. Bush. Sur ce point, le discours du président Trump est clair, mentionnant qu’il est là pour « tuer des terroristes » et non pas faire du « nation building » en Afghanistan. Et pour qui en douterait, sa conclusion est explicite : « Terroristes, prenez note. L’Amérique n’abandonnera jamais tant que vous ne serez pas défaits pour de bon. » Ce qui nous amène à l’aspect inachevé de la stratégie. Au-delà du fait que les troupes supplémentaires promises ne sont certainement pas suffisantes pour permettre aux forces afghanes de reprendre le contrôle du pays, il faut aussi noter que le président Trump n’offre aucune réelle définition de la victoire.

Cette lacune d’une définition est d’ailleurs symptomatique à travers tous les pays membres de la mission afghane. Ceux-ci auront, au fil du temps, revu les objectifs à atteindre, afin d’être capables de proclamer « victoire »! Pourquoi? Parce que le concept même de la Guerre à la terreur de Georges W. Bush ne permet pas de victoire : cette guerre est sensée permettre d’éradiquer le terrorisme sur la planète et empêcher tout attentat futur, au moins sur le sol américain. Ces deux objectifs sont tout simplement irréalisables. Le président Trump fait la même erreur dans sa « définition claire », qui implique « d’attaquer nos ennemis » (d’ailleurs, en quoi attaquer un ennemi est une victoire?) et « d’arrêter les attaques terroristes de masse contre l’Amérique avant qu’elles n’émergent. » La fausse définition de la victoire du président Trump ne permet pas de donner un objectif stratégique précis à atteindre aux soldats sur le terrain et va alimenter le cynisme de la population face à la mission.

Les impacts pour le Canada

Dans son discours, le président Trump a mentionné qu’il allait demander des efforts supplémentaires aux alliés de l’OTAN et aux autres partenaires de la mission afghane. Est-ce qu’on doit s’attendre à ce que le Canada retourne militairement en Afghanistan? Pour faire une réponse courte : non.

Contacté par 45eNord.ca à cet effet, le ministère de la Défense nationale a mentionné que la déclaration du 29 juin dernier du premier ministre Trudeau, « qu’il n’y a absolument aucun plan pour renvoyer des troupes en Afghanistan » était toujours d’actualité. De son côté, Brianne Maxwell, porte-parole d’Affaires mondiales, a rappelé que le soutien monétaire du Canada à l’Afghanistan avait été renouvelé et augmenté lors du sommet de l’OTAN de Varsovie, en 2016, et que ce plan de soutien est en cours jusqu’en 2019/20. En revanche, il a été impossible de savoir si l’administration Trump a été en contact avec le gouvernement canadien ou le bureau du premier ministre Trudeau pour discuter de la participation canadienne en Afghanistan, le ministère du premier ministre ayant décliné les questions de 45eNord.ca à ce sujet.

Même sans cette réponse, on peut affirmer qu’il est peu probable que le Canada retourne en mission militaire en Afghanistan. Le Canada est déjà engagé militairement en Irak, en plus de ses engagements en Europe au sein de l’OTAN. On notera aussi que l’armée canadienne a plusieurs dépenses importantes à venir dans le cadre du renouvellement de ses équipements. Tout cela fait que le Canada aurait difficilement les ressources nécessaires pour un redéploiement militaire afghan, sans compter la question de l’appui public à une telle mission. Un soutien financier est donc l’option la plus probable, avec, à la limite, des missions de formation, notamment policières.

En conclusion

Si le président Trump a trouvé quelques bons leviers à actionner pour l’Afghanistan (notamment se concentrer sur les résultats sur le terrain et exiger un changement de comportement des gouvernements afghan et pakistanais), sa stratégie présente quelques lacunes importantes, allant des ressources insuffisantes à une définition boiteuse de la victoire à atteindre. Il s’agit d’une stratégie du statu quo, s’inscrivant dans la Guerre à la terreur.

Il faudra voir comment les autres partenaires dans cette mission vont réagir, notamment sur la question d’une augmentation des effectifs et des ressources. À ce chapitre, on sait déjà que le Canada ne répondra pas présent militairement, mais devrait continuer à fournir une aide financière et technique.

Christian Picard détient une maîtrise en Science politique de l'Université Laval (Québec). Bilingue, il est un globe-trotter assumé, ayant été jusqu'en Corée du Nord! Ses intérêts incluent l'OTAN et l'actualité internationale.

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