Le retour des mercenaires en Afghanistan? Pas si vite!

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Blackwater, connu sous le nom d’Academi, puis de Xe Services, a obtenu de nombreux contrats avec le gouvernement américain avant que ne soit révélé plusieurs scandales (Archives/Blackwater)

Depuis quelques semaines, l’ex-président et fondateur de Blackwater, Erik Prince, est à Washington afin de convaincre politiciens et hauts-fonctionnaires de recourir aux services de compagnies militaires privées pour assurer la sécurité en Afghanistan. Malgré ces tentatives, une privatisation de la guerre en Afghanistan n’est pas pour tout de suite. Ni dans le reste de la région.

Présenté dans ses grandes lignes, le plan d’Erik Prince est d’envoyer 5500 mercenaires en Afghanistan, en remplacement des forces américaines (sauf les forces spéciales). Ces mercenaires seraient sous la responsabilité d’un « vice-roi », qui lui-même ne dépendrait que du président des États-Unis. Au-delà des divers problèmes légaux majeurs que ce plan possède, il ne semble pas prévoir de conditions de succès de l’opération, ni d’échéancier précis. Le problème soulevé par ces absences tient dans le fait que la Maison Blanche elle-même est à la recherche d’une nouvelle stratégie pour l’Afghanistan. Si on parle du plan d’Erik Prince six mois après l’entrée en fonction de l’administration Trump, c’est justement parce que le président américain veut changer cette stratégie. Bref, la proposition de Prince revient à proposer un plan militaire qui n’est rien de plus qu’un plan de déploiement d’effectifs, alors que le président Trump désire une stratégie en bonne et due forme.

Mais au-delà de cette considération stratégique, est-ce qu’Erik Prince a une chance de voir son idée se concrétiser? Probablement non. D’une part, il n’a toujours pas été capable de rencontrer des conseillers du président Trump et parmi ces derniers, on notera une opposition farouche à ce plan (avec, au premier plan, le secrétaire à la Défense Mattis et le conseiller à la sécurité nationale McMaster). De plus, le seul conseiller proche de Donald Trump qui aurait pu prêter une oreille attentive à Erik Prince a ses jours comptés à la Maison Blanche puisqu’il s’agit… de Steve Bannon! Le New York Times a en effet révélé ce vendredi que le départ de Steve Bannon était prévu. Or, ce dernier était le principal adversaire du plan afghan proposé par James Mattis (une augmentation des troupes américaines). Bref, dans la nouvelle reconfiguration qui se dessine à la Maison Blanche, les conseillers militaires du président semblent avoir une fenêtre d’opportunité pour imposer leurs idées, écartant du même coup celles d’Erik Prince.

Mais si Erik Prince échoue avec son idée pour l’Afghanistan, est-ce qu’il pourrait l’exporter dans d’autres pays? Après tout, avec la fin de la guerre contre le groupe État islamique en vue, les besoins sécuritaires sur le terrain vont être criant pour permettre de stabiliser l’Irak (et la Syrie) pendant la reconstruction. On peut étendre cette réflexion à la situation sur le terrain en Lybie et au Yémen (voire même le Liban si on veut vraiment pousser l’idée au maximum!) D’ailleurs, les compagnies militaires privées sont déjà bien présentes dans ces pays (et d’autres de la région), soit pour protéger des installations privées (champs pétroliers, usines, etc.) ou à contrat avec les gouvernements locaux. Par chance diront certains (dont moi), le plan de Prince a peu de chances de voir le jour même dans d’autres pays puisqu’il est encore empêtré dans des controverses en Irak.

Suite au scandale de la tuerie de la Place Nissour de Bagdad, en 2007, Erik Prince aura fini par renommer Blackwater sous le nom de Xe Services en 2009. En 2010, Xe aura été vendu à un fonds d’investisseurs et est maintenant connu sous le nom d’Academi. Si cette dernière est toujours sous contrat avec le gouvernement américain, on notera aussi qu’elle fait désormais partie d’un même conglomérat de compagnies militaires et de sécurité privées, Constellis Group, qui a divers contrats avec le gouvernement irakien. Or, un de ces contrats fait actuellement débat au parlement irakien alors que plusieurs parlementaires se demandent si Blackwater ne serait pas de retour dans le pays par celui-ci. Il s’agit du contrat de sécurisation et reconstruction de l’autoroute entre Anbar et la Jordanie, octroyé à deux compagnies. La première est Olive Group, une compagnie britannique et division de Constellis Group. La deuxième compagnie est Reflex Responses… Qui a été fondée par Erik Prince suite à la vente de Xe.

Ce genre de questions de parlementaires surviennent alors qu’une Cour d’appel fédérale américaine vient d’annuler la condamnation de trois mercenaires de Blackwater impliqués dans la tuerie de la Place Nissour. Même si les compagnies militaires privées ont dû relever leur standards professionnels suite au scandale Blackwater, des liens commerciaux comme ceux entre Blackwater, Olive Group et Reflex Responses ne peuvent que projeter une image trouble. D’un point de vue politique, cette image peut rapidement devenir intolérable, surtout que les gouvernements du Proche et Moyen-Orient tentent de venir à bout des conflits qui traversent la région. L’utilisation massive de mercenaires et de gardes de sécurité privés aura un impact négatif sur la perception du grand public envers leurs gouvernements.

À travers tout cela, il semble assez certain que le plan d’Erik Prince pour l’Afghanistan ne verra pas le jour. Au demeurant, ce plan est très difficilement exportable dans la région. Ça ne veut pas dire que les compagnies militaires et de sécurité privées vont disparaître du décor, loin de là! Les gouvernements occidentaux ont encore énormément d’impératifs sécuritaires et politiques au Moyen-Orient, mais ont aussi une opinion publique épuisée suite à une quinzaine d’années de conflits en Afghanistan et en Irak. Ces soldats privés seront donc toujours embauchés par divers gouvernements, mais sans jamais remplacer une armée conventionnelle complète. C’est un délicat équilibre entre soldats réguliers et privés qui doit être trouvé.

Christian Picard détient une maîtrise en Science politique de l'Université Laval (Québec). Bilingue, il est un globe-trotter assumé, ayant été jusqu'en Corée du Nord! Ses intérêts incluent l'OTAN et l'actualité internationale.

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