Trump exclut tout retrait d’Afghanistan, intensifie l’effort militaire, mais refuse de donner des chiffres

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Des soldats afghans en patrouille à Kandahar, le 23 mai 2017. (AFP/Archives/JAVED TANVEER)
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Donald Trump a ouvert lundi la porte à l’envoi de soldats américains supplémentaires en Afghanistan tout en accentuant la pression sur le Pakistan accusé d’être un repaire pour « des agents du chaos » et évoquant un possible dialogue entre Kaboul et les talibans.

Dans un discours à la tonalité solennelle d’une vingtaine de minutes, le président américain n’a donné aucun chiffre ou aucune échéance dans le temps, jugeant que c’était « contre-productif », mais martelé sa conviction qu’un retrait précipité d’Afghanistan créerait un vide qui profiterait aux « terroristes », d’Al-Qaïda comme du groupe Etat islamique.

Seize ans après les attentats du 11-septembre qui avaient poussé les États-Unis à lancer une vaste offensive pour déloger le régime taliban au pouvoir à Kaboul, le fragile édifice démocratique afghan est menacé par une insurrection déstabilisatrice.

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Rappel des principales étapes de l’intervention militaire des États-Unis en Afghanistan, alors que le président Donald Trump doit présenter lundi sa nouvelle stratégie pour ce pays.

Actuellement, 8.400 Américains participent à l’opération de l’Otan en Afghanistan, qui compte plus de 13.000 militaires au total. La plupart d’entre eux sont chargés d’encadrer et d’entraîner les forces afghanes.

Le 7 octobre 2001, moins d’un mois après les attentats du 11-Septembre aux États-Unis, le président George W. Bush lance une vaste offensive militaire en Afghanistan, après le refus du régime taliban de livrer le chef d’Al-Qaïda, Oussama Ben Laden. Quelques semaines suffiront à la coalition occidentale menée par Washington pour renverser les talibans.

Outre l’opération aérienne, les États-Unis soutiennent l’avancée des Afghans de l’Alliance du Nord au moyen d’équipes paramilitaires de la CIA et de forces spéciales.

Quelque 1.000 soldats américains sont déployés en novembre. Ils seront environ 10.000 l’année suivante.

La guerre en Irak en 2003 détourne l’attention de Washington de l’Afghanistan. Les talibans et d’autres groupes islamistes réapparaissent dans leurs bastions du Sud et de l’Est, d’où ils peuvent gagner les sanctuaires des zones tribales pakistanaises.

En 2008, le commandement américain sur place réclame des moyens humains pour mener une réelle stratégie de contre-insurrection. George W. Bush accepte d’envoyer des troupes supplémentaires, et à la mi-2008, quelque 48.500 militaires sont envoyés sur le sol afghan.

En 2009, dans les premiers mois de la présidence de Barack Obama, élu sur la promesse de mettre fin aux deux guerres d’Irak et d’Afghanistan, le nombre de soldats américains avoisine 68.000 hommes.

Le 1er décembre, Barack Obama annonce l’envoi prochain de 30.000 soldats supplémentaires en Afghanistan, qui feront passer le contingent américain à quelque 100.000 hommes jusqu’en 2011.

L’objectif est de « briser l’élan » des talibans et de renforcer les institutions afghanes.

Dans la nuit du 1er au 2 mai 2011, Oussama Ben Laden est tué lors d’une opération des forces spéciales américaines sur sa résidence à Abbottabad, au Pakistan, où il vivait caché.

En septembre 2014, l’Afghanistan signe un accord de sécurité bilatéral avec les États-Unis et un texte similaire avec l’Otan: 12.500 soldats étrangers, dont 9.800 Américains, resteront dans le pays en 2015, après la fin de la mission de combat de l’Alliance atlantique.

Les troupes américaines seront alors chargées de deux missions: la poursuite d' »opérations antiterroristes contre les restes d’Al-Qaïda » et l’entraînement des forces afghanes.

Fin décembre, la mission de combat de l’Otan prend fin, remplacée par une mission d’assistance baptisée « Soutien résolu ».

Mais la situation sécuritaire va nettement se détériorer. Et en juillet 2016, Barack Obama ralentira une nouvelle fois le rythme de retrait des troupes américaines, annonçant le maintien de 8.400 soldats jusqu’à 2017.

Le 3 octobre 2015, en plein combat entre insurgés islamistes et armée afghane, soutenue par les forces spéciales de l’Otan, un avion des forces spéciales américaines bombarde l’hôpital de Médecins sans frontières (MSF) à Kunduz (nord). Le drame fait 42 morts, dont 24 patients et 14 membres du personnel de l’ONG.

Le 13 avril, les forces américaines larguent la plus puissante de leurs bombes conventionnelles contre un réseau de tunnels et de grottes emprunté par le groupe État islamiste (EI) dans l’Est, faisant 96 morts dans les rangs djihadistes.

En juillet, l’armée américaine tue le nouveau chef du groupe, 3e « émir » de l’EI en Afghanistan à être abattu par Washington et Kaboul.

Le 1er février, un rapport gouvernemental américain indique que les pertes des forces de sécurité afghanes ont grimpé de 35% en 2016 par rapport à l’année précédente.

Le 9, le commandant des forces américaines en Afghanistan plaide pour un renforcement des troupes de l’Otan, évoquant « l’impasse » dans laquelle se trouvent les troupes afghanes face aux talibans.[/toggle]

« Mon instinct initial était de se retirer (…) mais les décisions sont très différentes lorsque vous êtes dans le Bureau ovale », a d’entrée souligné le président américain dans une allocution très attendue depuis la base de Fort Myer, au sud-ouest de Washington.

Un haut responsable américain a souligné que M. Trump avait donné son feu vert au Pentagone pour le déploiement de jusqu’à 3.900 soldats supplémentaires.

Si la hausse n’est pas spectaculaire (les États-Unis comptaient 100.000 soldats sur place il y a sept ans), elle marque cependant une inversion de tendance par rapport aux dernières années.

Le secrétaire américain de la Défense Jim Mattis a de son côté immédiatement annoncé qu’il consulterait le secrétaire général de l’Otan et les alliés, soulignant que plusieurs d’entre eux s’étaient également engagés à augmenter le nombre de soldats déployés.

Quelque 8.400 soldats américains sont actuellement déployés en Afghanistan au sein d’une force internationale qui compte au total 13.500.

Revenant sur la plus longue guerre de l’histoire des États-Unis, M. Trump a lancé une vive mise en garde à Islamabad, accusé de servir de facto de base arrière aux talibans.

« Le Pakistan a beaucoup à gagner en collaborant à nos efforts en Afghanistan. Il a beaucoup à perdre en continuant à abriter des terroristes », a-t-il asséné. « Cela doit changer et cela va changer immédiatement! ».

Consciente que Washington pourrait une nouvelle fois durcir le ton, l’armée pakistanaise avait pris les devants. Quelques heures avant le discours présidentiel, elle avait martelé que le Pakistan n’abriterait plus « aucune structure organisée d’aucun groupe terroriste ».

Le mois dernier, le département américain de la Défense a suspendu 50 millions de dollars d’aide militaire, jugeant qu’Islamabad ne faisait pas assez contre le réseau Haqqani, allié des talibans afghans. Ce réseau basé à la frontière pakistano-afghane, a longtemps été considéré comme lié aux services secrets pakistanais, l’ISI.

Mais le président américain a aussi lancé un avertissement au régime de Kaboul.

« Notre engagement n’est pas illimité, notre soutien n’est pas un chèque un blanc », a-t-il martelé. « Les Américains veulent de vraies réformes et de vrais résultats », a-t-il lancé dans ce discours qui lui offrait une occasion d’adopter une posture plus présidentielle après deux semaines chaotiques qui ont considérablement terni son image.

Quelque 2.400 soldats américains sont morts en Afghanistan depuis 2001, et plus de 20.000 y ont été blessés. En 16 ans, les Etats-Unis ont versé plus de 110 milliards de dollars d’aide à la reconstruction.

Donald Trump a laissé la porte ouverte à un dialogue avec certains rebelles: « à un moment donné, après un effort militaire efficace, peut-être qu’il sera possible d’avoir une solution politique incluant une partie des talibans en Afghanistan ». « Mais personne ne sait si ou quand cela arrivera », a-t-il ajouté.

Son secrétaire d’État Rex Tillerson a précisé peu après que les États-Unis étaient prêts à soutenir des pourparlers de paix entre le gouvernement afghan et les talibans « sans condition préalable ».

Il s’agissait de la première annonce présidentielle depuis le départ, vendredi, de Steve Bannon, conseiller stratégique très controversé. Ce dernier, chantre de « L’Amérique d’abord » et avocat d’une ligne résolument isolationniste, était opposé à un nouveau déploiement de soldats dans la région.

Avant d’accéder à la Maison Blanche, Donald Trump avait plusieurs fois exprimé sa préférence pour un retrait du pays. « Quittons l’Afghanistan », écrivait-il sur Twitter en janvier 2013. « Nos troupes se font tuer par des Afghans que nous entraînons et nous gaspillons des milliards là-bas. Absurde! Il faut reconstruire les USA ».

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Avant la présentation lundi par le président Donald Trump de la nouvelle stratégie américaine en Afghanistan, voici les chiffres-clés de l’intervention des États-Unis dans le pays depuis 2001.

Environ 5.000 sont impliqués dans la formation des troupes afghanes dans le cadre de l’opération de l’Otan Resolute Support, qui compte plus de 13.000 militaires en incluant les autres pays partenaires.

Le reste appartient à l’opération américaine Freedom’s Sentinel.

Ce chiffre du département de la Défense inclut militaires et employés civils du Pentagone, en Afghanistan et les pays alentours depuis 2001.

Le pic de tués a été atteint dans les années 2009-2012, mais les attaques se poursuivent, notamment de la part de soldats afghans retournant leurs armes. Cette année, 10 soldats américains ont été tués en action en Afghanistan.

Le gros des dépenses engagées depuis 2001 concerne l’armée américaine, mais parmi ces 714 milliards, les contribuables américains ont payé environ 119 milliards pour reconstruire les forces de sécurité afghanes et l’État afghan, ainsi que pour divers projets civils de reconstruction.

Le budget baisse depuis plusieurs années. En 2016, Washington a injecté 5,66 milliards de dollars pour la reconstruction, une somme à comparer au budget de l’Etat afghan de 6,4 milliards cette année.

La manne américaine a conduit à de nombreuses fraudes et gabegies, souvent révélées par les audits de l’inspecteur général spécial pour la reconstruction de l’Afghanistan, un poste créé par le Congrès en 2008.

Les Etats-Unis ont par exemple acheté 20 avions cargos pour l’armée de l’air afghane, pour un demi-milliard de dollars, qui n’ont finalement jamais servi et ont été vendus pour leur poids de métal, pour 32.000 dollars en 2014.

Washington a aussi payé 94 millions de dollars d’uniformes avec un motif forestier pour habiller les soldats afghans… dans un pays qui ne compte que 2% de forêts. Aucune étude n’avait été menée pour déterminer quel serait le camouflage le plus efficace.[/toggle]