Aung San Suu Kyi s’adressera mardi à la Nation (et au monde) sur les Rohingyas

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Aung San Suu Kyi à Kawhmu dans la banlieue de Rangun en Birmanie, le 24 octobre 2015. (AFP/Archives/Romeo Gacad)

Quelques heures avant l’ouverture de l’Assemblée générale de l’ONU à New York, la dirigeante birmane Aung San Suu Kyi s’adressera pour la première fois mardi à ses concitoyens sur la crise des musulmans rohingyas – un message aussi destiné à la communauté internationale.

Après avoir annoncé qu’elle ne se rendrait pas à New York, Aung San Suu Kyi a décidé de parler, non pas depuis la tribune de l’ONU, mais depuis Naypyidaw, la capitale administrative birmane.

Tout un symbole, alors que le nationalisme birman est attisé par les critiques internationales sur le sort des plus de 400.000 Rohingyas, réfugiés au Bangladesh, qui ont fui l’État Rakhine (ouest de la Birmanie) où l’armée mène une vaste opération de représailles depuis des attaques, le 25 août, de rebelles rohingyas. L’ONU parle d' »épuration ethnique ».

Son discours télévisé à la Nation, prévu à 10H00 locales (03H30 GMT), est très attendu, la Prix Nobel de la paix ayant apporté jusqu’ici son soutien sans faille à l’armée, accusée de mener des exactions sous couvert d’opération anti-terroriste.

Aung San Suu Kyi n’a jusqu’ici que mollement appelé l’armée à la retenue et à épargner les civils.

Depuis trois semaines, elle ne s’exprime d’ailleurs que via son service de presse et n’a donné qu’une brève interview à la télévision indienne.

Il y a peu de chance que le discours d’Aung San Suu Kyi mardi s’inspire de celui qu’elle a tenu l’an dernier à la tribune de l’assemblée générale de l’ONU, promettant à l’époque de défendre les droits de cette minorité considérée comme l’une des plus persécutées au monde.

Aung San Suu Kyi avait alors promis de « s’opposer fermement aux préjugés et à l’intolérance ».

Voilà trois semaines que Dil Mohammad et sa famille sont coincés avec des milliers d’autres réfugiés Rohingyas sur un bout de territoire entre la Birmanie où ils ne peuvent plus retourner et le Bangladesh où ils ne veulent pas aller.

Plus de 400.000 membres de cette minorité musulmane sont passés au Bangladesh depuis fin août pour échapper à une campagne de répression de l’armée birmane consécutive à des attaques de rebelles rohingyas.

Mais contrairement à ceux qui traversent aujourd’hui la frontière, les premiers à fuir le mois dernier n’eurent initialement pas le droit d’entrer au Bangladesh.

Ils se sont installés sur une portion de territoire coincé entre les deux pays, attendant que la communauté internationale fasse pression sur la Birmanie pour les autoriser à revenir.

« Nous n’avons aucune intention de partir au Bangladesh. Nous voulons retourner dans notre pays », explique Dil Mohammad. « La Birmanie est mon pays. Ma famille y est depuis des générations. »

Le paysan de 51 ans rapporte que 150 familles de son village de Mae Di, dans l’État Rakhine, vivent désormais dans le campement installé sur ce qui était auparavant un no man’s land.

Blessé par balle pendant la fuite, son fils est actuellement soigné au Bangladesh. Mais si les Rohingyas peuvent désormais librement entrer dans ce pays, Mohammad n’a aucune intention d’y aller.

Les milliers de personnes installées dans ce campement situé à quelques centaines de mètres d’une clôture barbelée signifiant le territoire birman reçoivent de la nourriture, des médicaments et ont accès à de l’eau propre.

– « La brise de mon pays » –

« Ces gens pourraient rester ici très longtemps », s’inquiète le lieutenant-colonel Manzurul Hasan Khan, du corps des garde-frontières du Bangladesh.

« Le Bangladesh est un pays pauvre. Mais nous leur avons tendu la main et j’en suis fier. »

Cet officier est probablement un des premiers Bangladais à avoir pris conscience du drame qui se nouait en Birmanie quand des gardes postés à la frontière ont entendu des tirs d’armes automatiques et de mortiers de l’autre côté de la démarcation en août.

La première réaction du lieutenant-colonel fut d’appeler ses homologues birmans pour proposer une réunion à la frontière.

Mais avant même que celle-ci ne soit organisée, il a vu des femmes et des enfants descendre des collines birmanes dans la vallée, à la frontière.

Ses hommes ont tenté de rassurer ces civils qui sont finalement repartis de leur plein gré en Birmanie. Mais le lendemain, des coups de feu ont à nouveau retenti et les réfugiés sont revenus en bien plus grand nombre.

« C’est là que j’ai compris que nous étions face à une crise humanitaire », confie-t-il.

Il a donc permis aux plus malades d’entrer au Bangladesh, organisant des distributions d’eau et de nourriture aux autres.

Dans les jours qui ont suivi, le nombre de réfugiés n’a fait que grandir, certains arrivant blessés.

Des organisations humanitaires et des responsables bangladais affirment que la Birmanie a miné la frontière pour dissuader les réfugiés de revenir.

Traités comme des étrangers en Birmanie, un pays à plus de 90% bouddhiste d’Asie du Sud-Est, les Rohingyas sont apatrides, même si certains y vivent depuis des générations. Ils sont victimes de multiples discriminations: travail forcé, extorsion, restrictions à la liberté de mouvement, règles de mariage injustes et confiscation des terres.

Pour le lieutenant-colonel Khan, les réfugiés ne pourront demeurer éternellement sur le no man’s land à la frontière. A l’en croire, il leur faudra entrer au Bangladesh quand le gouvernement aura fini d’installer des campements susceptibles de les accueillir.

Une perspective qui est loin de plaire à tous les réfugiés.

« J’aime bien ici », confie Mohammad Arif, 42 ans. « Je peux regarder par dessus les collines et ressentir la brise qui vient de mon pays. »

« Ça me fait me sentir bien. »

– Tous derrière Suu Kyi –

Depuis le début de la crise, la population soutient massivement le régime, gouvernement civil mais aussi armée.

« Nous sommes derrière notre Conseillère d’État » (le titre officiel d’Aung San Suu Kyi), titrait ce week-end en Une le journal officiel New Light of Myanmar, au-dessus d’une photo de membres de la diaspora birmane manifestant à Londres, des portraits d’Aung San Suu Kyi à la main.

D’autres photos, cette fois de manifestants brûlant ses portraits dans des pays musulmans, ont suscité la colère sur les réseaux sociaux de ce pays bouddhiste à plus de 90%, où les musulmans sont vus comme une menace à l’identité nationale.

Reflétant l’opinion de tant d’autres dans le pays, Mayzin Aye, une femme d’affaires birmane connue pour son engagement de longue date en faveur de Aung San Suu Kyi, s’est adressée à la communauté internationale sur facebook.

« Elle n’est pas votre leader, elle est NOTRE leader », a-t-elle écrit, ajoutant: « Elle a des millions de filles, de fils et de soeurs qui sont derrière elle à 100% ».

Aung San Suu Kyi, fille du père de l’Indépendance birmane et icône dans son pays, a elle-même dénoncé « l’iceberg de désinformation » véhiculé par les médias internationaux sur la crise, et entend dire mardi « sa » vérité.

Il s’agit aussi de s’afficher comme celle qui tient le gouvernail alors que le chef de l’armée, le général Min Aung Hlaing, est, dans l’ombre, l’homme clef dans ce dossier.

« Elle signale que sa priorité est la relation entre le gouvernement et l’armée, et que le pogrom (anti-rohingya) est une question secondaire », analyse Francis Wade, auteur du livre « Myanmar’s enemy within » (« l’ennemi de l’intérieur de la Birmanie »), consacré au racisme anti-musulman.

Les généraux restent très puissants malgré la dissolution en 2011 de la dictature militaire qui a joué sur la peur de l’islamisation de la Birmanie pendant ses décennies au pouvoir.

La question des Rohingyas « est une cause nationale et nous devons être unis dans l’établissement de la vérité », à savoir que cette communauté apatride n’a rien de birman, a averti samedi le chef de l’armée sur Facebook, donnant ainsi le « la » avant le discours d’Aung San Suu Kyi.

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