Avec les déploiements de l’OTAN en Europe, est-ce le retour de la Guerre froide?

Des militaires polonais et canadiens du groupement tactique PAR de l'OTAN en Lettonie ajustent les positions, le 23 août 2017, lors de l'exercice de certification organisé au Camp Adazi, en Lettonie, dans le cadre de l'opération REASSURANCE. (Caporal Jordan Lobb/MDN)
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Des militaires polonais et canadiens du groupement tactique PAR de l’OTAN en Lettonie ajustent les positions, le 23 août 2017, lors de l’exercice de certification organisé au Camp Adazi, en Lettonie, dans le cadre de l’opération REASSURANCE. (Caporal Jordan Lobb/MDN)

En ayant complété le déploiement des groupes tactiques de sa Présence avancée rehaussée (NATO Enhanced Forward Presence), l’OTAN a maintenant finalisé le déploiement de l’ensemble de ses opérations et exercices en Europe du nord et centrale, pour sécuriser ses alliés de la région. Évidemment, un tel déploiement déplaît au plus au point à Moscou. Alors, retour de la Guerre froide? Non, mais les tensions vont rester fortes.

Les déploiements

Depuis la guerre civile en Ukraine, les alliés du « nord » de l’OTAN (pays baltes et Pologne en tête) expriment ouvertement la crainte d’être victimes, à leur tour, de la guerre hybride de la Russie. D’ailleurs, les évènements en Ukraine ayant débuté en 2014, la même année que le sommet de l’OTAN du pays de Galles, on aura vu la pression des alliés du nord sur cette question, alors que l’article 1 de la déclaration finale du sommet parle des « actions agressives de la Russie ». Au sommet de Varsovie, l’article 5 va plus loin en mentionnant qu’un « arc d’insécurité et d’instabilité » entoure l’Europe, notamment à cause de la Russie. Et cette année, pour la rencontre de Bruxelles, quatre bataillons auront été annoncés pour former la Présence avancée rehaussée de l’OTAN, l’un de ceux-ci étant commandé par le Canada. Cette présence vient s’ajouter à d’autres exercices d’envergures qui ont eu lieu dans les États baltes et en Pologne, en plus de ceux en cours. L’OTAN est aussi présente en Ukraine pour diverses opérations plus « défensives ». Et il faut aussi considérer la mission de patrouille aérienne des pays baltes, ainsi que les exercices navals dans les mers Baltique et du Nord. Bref, le déploiement militaire de l’OTAN en Europe atteint un sommet depuis la fin de la Guerre froide.

Évidemment, ce déploiement ne s’est pas fait sans heurts au sein de l’alliance. La raison pour laquelle on parle des alliés du « nord », c’est que les alliés du « sud » (disons de l’Allemagne en descendant à la mer Méditerranée) ont d’autres préoccupations sécuritaires plus urgentes, la crise des migrants et réfugiés en Europe étant en tête, avec les attentats terroristes du groupe armée État islamique. Et dans un contexte économique toujours précaire en Europe (pour ne pas dire très difficile dans certains pays), ces déploiements entraînent des coûts supplémentaires pour les alliés qui fournissent des troupes. Au-delà, tous les alliés en Europe n’ont pas la même crainte de la Russie, certains ayant encore plusieurs liens économiques (notamment via le gaz naturelle). Cette dissension au sein de l’alliance est l’une des raisons expliquant pourquoi il aura fallu tant de temps pour que l’alliance décide de et déploie cette présence avancée.

Les relations OTAN/Russie

Suite à la crise entre la Russie et l’Ukraine (avec, notamment, l’annexion illégale de la Crimée par la Russie), l’OTAN aura suspendu, en 2014, ses relations diplomatiques formelles avec la Russie, notamment le fameux conseil OTAN-Russie. Il aura fallu attendre 2016 pour que trois rencontres du conseil prennent place, ainsi qu’une autre rencontre en mars 2017. Avec le déploiement militaire défensif de l’OTAN dans plusieurs pays limitrophes de la Russie, Moscou voit évidemment le tout comme étant plus agressif que défensif par nature. Et sa réponse est à la hauteur de cette perception, avec notamment un exercice regroupant 100 000 soldats russes à la frontière balte durant l’été 2017.

L’OTAN maintient son discours officiel que son déploiement est défensif et que si la Russie est une menace à la paix, la sécurité et la stabilité en Europe, elle n’est pas une menace pour l’OTAN même. L’alliance continue à affirmer qu’elle est ouverte à un dialogue constructif et « réciproque » avec la Russie. Autrement dit, que si Moscou veut simplement parler pour parler, alors l’OTAN va se contenter de parler et ne posera aucun acte. Si les Russes veulent que l’alliance réduise son déploiement militaire, ils devront aussi mettre en place des mesures pour diminuer la tension militaire de leur côté.

Si les relations diplomatiques reprennent doucement, elles sont à risques d’être suspendues à tout moment, les deux protagonistes s’observant minutieusement, prêt à recourir à une rhétorique forte dans les discours officiels.

Les tensions États-Unis/Russie

Un autre enjeu dont il faut tenir compte est la relation entre les États-Unis et la Russie. En effet, les États-Unis étant la première puissance de l’OTAN, sa relation avec la Russie vient forcément influencer la relation de l’OTAN avec la Russie. Et avec les temps qui courent, cette relation américano-russe est plutôt mouvementée!

D’une part, il faut garder à l’esprit qu’il est difficile de savoir la position réelle du président Trump sur la Russie, sa position évoluant constamment. Il faut donc regarder du côté du Congrès américain, du vice-président Mike Pence et du secrétaire d’État Rex Tillerson. Ici, la position est beaucoup plus stable et unifiée, alors que tous s’entendent pour condamner les actions hostiles russes en Europe. De plus, l’interférence de la Russie dans les élections présidentielles américaines de 2016 aura contribué à envenimer davantage les relations entre les deux pays, alors que les États-Unis auront adopté de nouvelles sanctions contre la Russie dans ce dossier en août 2017.

Les relations entre les deux pays sont aussi tendues ailleurs dans le monde. Sans entrer dans le détails de toutes les régions en cause, on relèvera évidemment la situation en Ukraine et, surtout, le conflit en Irak et en Syrie. On se rappellera que Russes et Américains sont aux antipodes dans cette région, alors que chacun tente d’influencer le résultat final du conflit pour asseoir fermement ses intérêts et son influence dans la région.

Alors, pourquoi pas de Guerre froide?

Contrairement à l’époque de l’URSS, la Russie d’aujourd’hui n’est plus un superpuissance mondiale. Elle est redevenue une grande puissance régionale, mais sans plus. D’ailleurs, la majorité des actions « perturbantes » de sa politique étrangère se font dans sa périphérie. La raison est relativement simple, les Russes n’ont pas les ressources (économique, militaire, etc.) pour aller plus loin. Au demeurant, comme plusieurs de ces actions sont motivées par des intérêts politiques intérieurs (avec, au premier plan, le besoin du président Poutine de maintenir sa mainmise sur le pouvoir), la Russie cherche à créer des tensions avec le reste du monde au coût le plus faible possible.

Ça ne veut pas dire qu’il ne s’agit que d’un simple jeu d’échecs géopolitiques, les tensions avec les États-Unis et l’OTAN sont bien réelles. Mais contrairement aux années de la Guerre froide, on n’assiste pas ici à la confrontation de deux blocs aspirant chacune à imposer un ordre international. On a plutôt une Russie qui veut se rasseoir dans le concert des (grandes) nations, face à une Europe qui n’est pas complètement fermée à accueillir les anciennes républiques soviétiques, avec les États-Unis dans le décor qui veulent maintenir leur suprématie face à une Chine en pleine montée.

Ce qui fait craindre à certains une Guerre froide est en fait une situation mondiale générale plus tendue, où de nombreux pôles de pouvoir cherchent à voir le jour. Dans ce contexte, si les intérêts de la Russie et ceux des membres de l’OTAN se retrouvent en face-à-face à plusieurs endroits, ça ne veut pas dire qu’il y a un réel conflit pour déterminer la suprématie de l’un ou de l’autre. Est-ce que les tensions pourraient déboucher sur un tel conflit? Probablement pas, mais elles ne sont pas prêtes de se calmer de sitôt.