Conflit au Yémen: Al-Qaïda et les chefs de guerre sont les seuls gagnants

0
Des membres des forces fidèles au président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi lors de l’opération destinée à déloger les rebelles de la région de Dhubab, le 7 janvier 2017. (Archives/AFP/SALEH AL-OBEIDI)

Dans le conflit au Yémen, les seuls vrais gagnants sont le réseau djihadiste Al-Qaïda et certains chefs de guerre, explique à l’AFP April Longley Alley, experte associée à l’International Crisis Group (ICG).

Q: Trois après la conquête de la capitale yéménite Sanaa par des rebelles houthis pro-iraniens, alliés à l’ex-président Ali Abdallah Saleh, qui sont les gagnants et les perdants de cette guerre?

R: « Aqpa (Al-Qaïda dans la péninsule arabique, ndlr) et un petit groupe de chefs de guerre, qui recouvre les différentes factions en conflit, sont indéniablement les seuls gagnants ».

Q: Pensez-vous que l’alliance tiendra entre les Houthis et M. Saleh, qui se sont combattus dans le passé et qui ont vécu des tensions ces dernières semaines?

Q: « Il est difficile de prédire mais, dans le contexte de la guerre (qui les oppose aux forces progouvernementales soutenues par l’Arabie saoudite), le plus probable, c’est qu’ils trouvent un moyen de gommer leurs différences face à leurs ennemis communs. Les divergences idéologiques et politiques entre eux sont réelles et de longue date. Mais ils savent aussi que leurs ennemis profiteraient de leur divorce militaire et que cela entraînerait des combats à grande échelle dans les montagnes du nord. Ces deux (alliés) se sépareront un jour mais, plus vraisemblablement, dans le contexte d’un accord politique ».

Q: Quelles seraient les conditions susceptibles de permettre une reprise du processus de paix, actuellement au point mort?

R: « Le désaccord public entre M. Saleh et les Houthis devrait fournir une occasion pour la paix. Au lieu d’attendre que les deux parties entrent en guerre –ce qui pourrait ne pas se produire et, si ça se produit, cela pourrait entraîner un conflit dévastateur dans les montagnes (du nord) ou une victoire des Houthis–, au lieu de cela, l’Arabie saoudite, en concertation avec le Koweït et Oman, devrait appeler toutes les parties yéménites à la table de négociations. Actuellement, le processus onusien est totalement bloqué. Relancer un processus de paix exigera certainement de nouvelles initiatives d’Etats régionaux et de Yéménites ».

Au Yémen, des cris de victoire étouffent des souffrances humaines

20/09/2017 10h01 GMT

Trois ans après être tombée aux mains des rebelles houthis du Yémen, Sanaa offre à première vue l’aspect d’une ville normale. Mais la capitale et le reste du pays vivent une catastrophe humanitaire sans précédent, alimentée par une guerre sans fin.

La seule capitale arabe contrôlée par un mouvement de rébellion armée est sous la menace des frappes aériennes d’une coalition arabe sous commandement saoudien. Elle regorge de personnes déplacées et est l’épicentre d’une épidémie de choléra, alors qu’une partie de la population se trouve au seuil de la famine.

Sanaa est également le théâtre d’une sourde rivalité entre les alliés qui la contrôle: les miliciens chiites houthis, soutenus par l’Iran, et les partisans de l’ex-président Ali Abdallah Saleh.

Mourad, artiste plasticien qui avait participé à la contestation de 2011 ayant chassé du pouvoir M. Saleh, dit avoir rêvé d’une « ville pacifiée et libre ».

Mais cet espoir s’est vite estompé lorsque les Houthis ont déferlé du nord pour s’emparer le 21 septembre 2014 de la capitale.

« Nous avions connu entre 2011 et 2014 un véritable climat de liberté, une liberté qu’on avait forgée de nos mains. Mais depuis trois ans, les choses ont changé avec la dégradation des conditions de vie et le retour de la peur », explique-t-il à l’AFP.

« La Sanaa d’aujourd’hui n’est plus celle de 2014. C’est une ville qui vit à l’ombre des avions de guerre et des kalachnikov ».

Opération éclair

Le dimanche 21 septembre 2014, les Houthis ont réussi, en l’espace d’un après-midi, avec le soutien de forces fidèles à M. Saleh, à occuper les bâtiments publics.

Selon des habitants, la chute de la capitale a suscité des espoirs, notamment celui de voir leur régime stabiliser le plus pauvre des pays de la péninsule arabique.

Mais la situation a évolué vers le pire avec une escalade militaire le 26 mars 2015, marquée par l’intervention de la coalition arabe, menée par Ryad, pour sauver les forces progouvernementales qui s’étaient regroupées dans le sud du Yémen.

« On avait bon espoir », résume Yasser al-Matari, chauffeur de taxi de 24 ans. « Mais la situation n’a cessé de se dégrader. Les prix de l’essence et des produits alimentaires n’ont cessé d’augmenter et les salaires ne sont plus versés ».

« Ils (les Houthis) le justifient par l’état de guerre, mais pourquoi les Syriens continuent d’avoir des salaires alors qu’ils sont en guerre? »

Après la chute de Sanaa, l’aéroport international a été fermé, la Banque centrale s’est déplacée à Aden (sud), siège du gouvernement internationalement reconnu, les services publics se sont effondrés et les prix ont grimpé en flèche.

Sanaa connaît une crise alimentaire majeure en raison du blocus de la coalition arabe, alors que dans le pays, sept millions de Yéménites sont au bord de la famine.

Les rues de la capitale grouillent d’enfants mendiant argent et nourriture.

Dans les écoles encore ouvertes, les élèvent s’entassent en raison de la fermeture de nombreux établissements qui servent d’abris pour les déplacés ou sont exposés aux raids de l’aviation arabe car ils sont occupés par des rebelles.

Au total, 1.640 écoles sur les 16.000 du Yémen ont été fermées, ce qui prive 1,8 million d’enfants de scolarité. Ils viennent s’ajouter à 1,6 million d’autres qui n’ont jamais fréquenté l’école, selon l’Unicef.

Seigneurs de guerre

La dégradation des conditions d’hygiène a provoqué une épidémie de choléra dans la capitale qui a ensuite affecté plusieurs régions, faisant plus de 2.000 morts.

Un travailleur humanitaire souligne la « difficulté de vivre à Sanaa où les habitants sont à la recherche constante de nourriture, d’abris et d’eau potable ».

« Le Yémen traverse une grave crise humanitaire et une crise alimentaire encore plus grave ».

Sanaa se transforme la nuit en une ville des ombres, parsemée de points de contrôle des services de sécurité.

Le 25 août, 14 civils, dont cinq enfants d’une même famille, ont péri dans une attaque aérienne qui a touché par « erreur » un bâtiment du sud de la capitale.

Samedi, 12 civils, y compris cinq enfants et trois femmes, ont trouvé la mort près de Sanaa dans un raid attribué à la coalition arabe.

Depuis mars 2015, plus de 8.400 personnes, en majorité des civils, ont été tués et quelque 48.000 blessés dans le conflit.

Les Houthis s’apprêtent à célébrer leur « victoire » jeudi à Sanaa.

Des voitures, munies de haut-parleurs, sillonnent la capitale et appellent la population à un grand rassemblement.

Les commentaires sont fermés.