Corée du Nord: la recherche d’une solution diplomatique compliquée par les tweets incendiaires de Trump

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Le secrétaire américain à la Défense Jim Mattis le 26 septembre 2017 à New Dehli. (AFP/PRAKASH SINGH)

Le secrétaire américain à la Défense Jim Mattis a assuré mardi que Washington voulait une solution diplomatique à la crise du nucléaire nord-coréen tandis que Pékin prévenait qu’il n’y aurait « aucun vainqueur » à une guerre sur la péninsule.

Les tensions ont encore redoublé après que Pyongyang a accusé Washington de lui avoir « déclaré la guerre ».

La Corée du Nord a aussi déclaré être prête à se défendre en abattant des bombardiers américains, dans une spirale d’échanges belliqueux avec le président Donald Trump.

Mais la Maison Blanche a pris l’initiative inhabituelle de démentir avoir ouvert la porte au conflit avec ce pays doté de l’arme nucléaire.

Quelques heures plus tard à New Delhi, M. Mattis enfonçait le clou: « Notre but est de résoudre ça diplomatiquement », a-t-il dit.

« Nous gardons les capacités de contrer les menaces les plus dangereuses de la Corée du Nord, mais également d’appuyer nos diplomates de manière à cantonner cela le plus longtemps possible dans l’arène diplomatique ».

L’accent mis sur la diplomatie survient en pleine guerre verbale entre M. Trump et le dirigeant nord-coréen Kim Jong-Un, après le sixième essai nucléaire de la Corée du Nord et ses multiples tirs de missiles. Le Nord justifie ses ambitions militaires par la nécessité de se protéger de Washington.

Le chef de la diplomatie nord-coréenne, Ri Yong Ho, a convoqué lundi une conférence de presse à New York pour répliquer à une mission de bombardiers américains près des côtes nord-coréennes et aux avertissements grandiloquents de M. Trump.

M. Ri s’est offusqué d’un tweet du président américain prévenant que le régime nord-coréen ne ferait pas long feu s’il continuait à se montrer menaçant. Il a également déclaré que la communauté internationale souhaitait que « la guerre des mots » ne « se transforme pas en véritables actions ».

– « Absurdité » –

« Tous les États membres (de l’ONU) et le monde entier devraient clairement se rappeler que ce sont les États-Unis qui ont les premiers déclaré la guerre à notre pays », a-t-il lancé.

« Nous n’avons pas déclaré la guerre à la Corée du Nord et, franchement, une telle suggestion est absurde », a rétorqué Sarah Huckabee-Sanders, porte-parole de l’exécutif américain.

Les craintes suscitées par les programmes balistique et nucléaire de Pyongyang ont dominé les débats à l’assemblée générale de l’ONU. S’y ajoute la peur que cette surenchère rhétorique ne déclenche une guerre accidentellement.

« Personne ne sortirait vainqueur d’une guerre dans la péninsule coréenne », a averti la Chine, voisine de la Corée du Nord dont elle est le principal allié.

« Les provocations mutuelles ne peuvent qu’accroître le risque d’une confrontation », s’est-t-elle inquiété, plaidant à nouveau pour « des efforts internationaux » afin de trouver une solution au dossier du nucléaire nord-coréen.

Séoul a également appelé à calmer le jeu. Il faut « éviter une escalade ultérieure des tensions ou des affrontements militaires accidentels qui pourraient rapidement dégénérer », a dit la ministre sud-coréenne des Affaires étrangères, Kang Kyung-Wha.

Samedi, dans une démonstration de force, les États-Unis ont fait voler leurs avions près de la Corée du Nord, ajoutant la pression militaire aux tensions verbales.

– « Homme-fusée » –

« Depuis que les États-Unis ont déclaré une guerre à notre pays, nous avons tous les droits pour prendre des contre-mesures, y compris d’abattre des bombardiers stratégiques, même s’ils ne se trouvent pas encore dans l’espace aérien de notre pays », a menacé le ministre nord-coréen.

« Nous avons le droit de voler, de naviguer et d’opérer partout dans le monde où c’est légalement permis », a fait valoir le Pentagone.

D’après le renseignement sud-coréen (NIS), cette présence des bombardiers B-1B Lancer ne semblait pas avoir été décelée par Pyongyang. Mais depuis, le Nord a renforcé ses défenses côtières.

« La Corée du Nord a déplacé ses avions de guerre et a renforcé ses défenses sur sa côté orientale », a déclaré Lee Cheol-Woo, président de la Commission parlementaire du renseignement.

À l’ONU, Donald Trump avait aussi qualifié Kim Jong-Un « d’homme fusée » embarqué dans une « mission suicide ».

Au même endroit, Ri Yong Ho avait déjà dénoncé ces propos, qualifiant le président américain de « personne dérangée » et « mégalomane ».

Kim Jong-Un lui-même s’est livré à une attaque personnelle contre M. Trump, accusé d’être « un gâteux mentalement dérangé ».

Les relations entre les États-Unis et la Corée du Nord sont tendues actuellement, mais cette atmosphère « chargée » reste davantage politique que militaire, a assuré mardi le chef d’état-major américain, le général Joe Dunford.

« L’espace politique est clairement très chargé à l’heure actuelle, mais nous n’avons constaté aucun changement dans la position des forces nord-coréennes », a-t-il indiqué au cours d’une audition devant la Commission des forces armées du Sénat américain.

« Nous observons cela avec beaucoup d’attention », a souligné le général Dunford, questionné par le sénateur républicain John McCain sur les tensions avec le régime de Pyongyang. « Compte tenu des déclarations échangées par les dirigeants des deux pays, compte tenu de notre opération aérienne sur la côte et compte tenu de la réponse d’hier qui pourrait provoquer une réaction des Nord-Coréens », a-t-il ajouté.

Le président américain a menacé la semaine dernière devant l’Assemblée générale de l’ONU de « détruire totalement » la Corée du Nord. Il avait aussi qualifié Kim Jong-Un « d’homme-fusée » embarqué dans une « mission suicide ». Kim Jong-Un s’est de son côté livré à une attaque personnelle contre le président américain, accusé d’être « un gâteux mentalement dérangé ».

Les tensions ont atteint un nouveau sommet lundi, quand Pyongyang a accusé Washington de lui avoir « déclaré la guerre ».

Les craintes d’un affrontement accidentel – alors que les nerfs sont à vif – sont d’autant plus fortes, notamment en Asie, que, pour montrer qu’ils disposent d’options militaires face aux ambitions nucléaires de Pyongyang, les Etats-Unis ont fait voler durant le week-end des bombardiers stratégiques près des côtes nord-coréennes. La Corée du Nord s’est déclarée prête à les abattre à l’avenir.

« Nous avons évidemment positionné nos forces pour répondre à une éventuelle provocation ou un conflit », a répondu le général Dunford. « Nous avons aussi pris les mesures adéquates pour protéger nos alliés – les Sud-Coréens, les Japonais -, nos forces ainsi que les ressortissants américains dans la région. Mais ce que nous n’avons pas constaté, c’est une activité militaire qui refléterait l’atmosphère politique chargée que vous décrivez ».

Corée du Nord: les tweets incendiaires de Trump inquiètent l’Asie

Donald Trump s’est peut-être aventuré en terrain dangereux en lançant sur Twitter des tirades interprétées par Pyongyang comme une déclaration de guerre, inquiétant une région habituée à vivre sur le fil du rasoir mais qui envisage désormais la possibilité d’un conflit.

La propension du président américain à la diplomatie du tweet crée, d’après des analystes, une situation volatile que les erreurs d’interprétation pourraient enflammer.

M. Trump, qui est engagé dans une querelle de plus en plus personnelle avec Kim Jong-Un, a alarmé Pyongyang en assurant que le régime n’en aurait plus pour « très longtemps ». Le Nord a réagi en accusant Washington de lui avoir « déclaré la guerre ».

Si la Maison Blanche a qualifié ces propos d' »absurdes », le mal est peut-être fait. La Corée du Nord ne prend jamais très bien ce qu’elle perçoit comme des menaces contre le régime.

« Si on a une guerre, ça sera à cause de perceptions fallacieuses. Dans la vraie vie, il n’y a aucun besoin de conflit », juge Robert Kelly, professeur de sciences politiques à l’Université nationale de Pusan.

Il n’empêche que c’est l’inflation des tensions, déjà à des sommets après le sixième essai nucléaire mené le 3 septembre par la Corée du Nord, qui vient aussi de tirer deux missiles au dessus du Japon.

Après le test nucléaire, des universitaires chinois ont appelé ouvertement Pékin, qui soutient Pyongyang de longue date, à revoir sa position.

Pyongyang a « largement ignoré les efforts de la Chine » pour résoudre la crise par le dialogue, constate Jia Qingguo, de l’Université de Pékin, dans un article intitulé « Il est temps de se préparer au pire avec la Corée du Nord ».

Dans ce commentaire, le premier d’une série d’interventions d’universitaires chinois perçues comme des avertissements à Kim Jong-Un, M. Jia appelle Pékin à envisager des pourparlers d’urgence avec Washington et Séoul.

– ‘Gâteux’ –

« Quand la guerre devient une possibilité réelle, la Chine doit se tenir prête », dit M. Jia.

Pour M. Kelly, l’interprétation la plus positive des propos belliqueux de M. Trump est qu’ils visent en fait à persuader la Chine, principal allié et partenaire économique de la Corée du Nord, « d’arrêter de détourner le regard ».

La Chine protège traditionnelle son voisin reclus et imprévisible de peur des conséquences déstabilisante d’un effondrement du régime ou d’un conflit.

Mais Pékin a voté les dernières sanctions très dures contre Pyongyang.

Malgré tout, M. Trump continue de souffler sur les braises.

Les deux pays n’entretiennent pas les contacts qui mettraient normalement de l’huile dans les rouages – pas d’ambassades, peu d’occasions de rendez-vous diplomatiques. Les relations entre les Etats-Unis et la Corée du Nord se jouent souvent au grand jour.

M. Trump est « un gâteux mentalement dérangé », « Kim est un Petit Homme-Fusée »: que ces relations en soient réduites au niveau des insultes de cour d’école rend la situation dangereuse, souligne Kim Hyun-Wook, professeur à l’Académie diplomatique nationale de Corée.

« Les Etats-Unis et la Corée du Nord ne veulent pas transformer ceci en conflit militaire mais si la guerre psychologique se poursuit, l’une des parties pourrait franchir par inadvertance une ligne rouge qui conduirait l’autre à lancer une contre-opération, débouchant sur un conflit armé », a-t-il dit.

La semaine dernière, Pyongyang a laissé entendre qu’il pourrait répliquer aux insultes de M. Trump en menant un essai nucléaire dans l’atmosphère. La prochaine fois que le Nord tire un missile, les enjeux s’en trouveront accrus de même que les risques d’une erreur de calcul.

– Angoisse –

En Corée du Sud et au Japon, où sont déployés des dizaines de milliers de soldats américains qui seraient en première ligne en cas d’attaque nord-coréenne, c’est le règne de l’angoisse.

À Séoul, où des millions d’habitants sont à la merci d’une attaque conventionnelle, voire chimique, sans parler d’une attaque nucléaire, la possibilité de guerre est un mode de vie.

Les stations de métro font aussi office d’abri et des masques à gaz y sont disponibles. Il y a des exercices de simulation d’attaque à peu près quatre fois l’an.

De l’autre côté de la mer, le Japon s’inquiète non seulement de la possibilité de tirs de missiles balistiques qui pourraient transporter des charges chimiques, biologiques ou nucléaires mais aussi du risque « d’attaques aux impulsions électro-magnétiques (IEM) » qui pourraient anéantir ses infrastructures électroniques.

Le ministre japonais de la Défense, Itsunori Onodera, dont le budget vient d’augmenter, a déclaré récemment que le Japon considérait comme « important de renforcer sa résistance aux armes IEM ».

En cas de tirs de missiles, l’archipel dispose d’un système d’alerte bien rodé, avec des messages texto et par haut-parleurs.

Ce qui n’empêche que les Japonais n’auraient que quelques minutes pour réagir à une attaque et beaucoup ont un sentiment d’impuissance.

Au bout du compte, dit M. Kelly, si la rhétorique s’apaisait et si M. Trump restait à l’écart de son clavier, la fragile détente qui règne en Asie du Sud-Est depuis des décennies, pourrait être rétablie. A une condition toutefois.

« Nous avons appris à apprendre avec les armes nucléaires soviétiques, chinoises maoïstes, pakistanaises. Nous pouvons aussi nous adapter aux armes nucléaires nord-coréennes ».

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