Corée du Nord : pour avancer, il faut accepter qu’elle n’abandonnera pas ses missiles et ses armes nucléaires

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Le numéro un nord-coréen Kim Jong-Un (c), le 14 août 2017 dans un lieu non précisé par l’agence officielle nord-coréenne qui a diffusé la photo. (KCNA VIA KNS/AFP/STR)

Ce jeudi, la Corée du Nord a procédé à de nouveaux tirs de missiles au-dessus du Japon. Ces tirs sont en réaction aux dernières sanctions que le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté, pour condamner le test nucléaire nord-coréen de la semaine dernière. Ces récents tests démontrent une seule chose : Kim Jong-un n’est pas près de renoncer à ses controversés programmes militaires.

Dès mercredi, Pyongyang avait déjà déclaré qu’il poursuivrait ses programmes. Moins de 24 heures plus tard, c’était parole tenue, le tout accompagné d’une déclaration semblable à celle du président Trump (« fire and fury »), menaçant de réduire en cendres les adversaires du royaume hermite. Comment expliquer que malgré les sanctions de plus en plus sévères, le régime nord-coréen continue à développer ses programmes militaires? Est-ce qu’il y a une solution possible? La réponse courte est possiblement, mais pas avec des sanctions économiques et diplomatiques contre la Corée du Nord.

Le Nord n’abandonnera pas ses programmes militaires

Il y a deux principaux problèmes avec les programmes militaires nord-coréens. Le premier est que ces programmes ne sont plus de simples programmes expérimentaux, mais des programmes opérationnels bien implantés. Bref, ils sont là pour rester, le régime ayant déjà payé très cher pour les développer (le fameux phénomène des « coûts irrécupérables »). Le deuxième problème est que le programme nucléaire est, pour le régime de Kim Jong-un, une sorte de garantie de survie. À tort ou à raison, Kim Jong-un regarde le sort de Saddam Hussein (Irak) et Mouammar Kadhafi (Libye), deux chefs d’État renversés (et tués) par des actions américaines. Mais surtout, deux chefs d’État qui avaient, à l’origine, renoncé à des programmes d’armes massives, en échange de ne pas être renversés. Et c’est sans compter que le régime nord-coréen sait que pour survivre à sa population, il doit maintenir un niveau d’alerte élevé dans le pays. Renoncer à l’arme nucléaire serait une sorte d’aveu, face à sa population, que toute la rhétorique anti-américaine n’était pas fondée, ce qui remettrait potentiellement en cause toute l’idéologie du régime.

Dans ce contexte, l’ajout de sanctions, les condamnations internationales imagées, tout cela ne fait que renforcer la logique nord-coréenne justifiant les programmes de missiles et nucléaire. Et il ne faut pas se leurrer, même si les sanctions ont des effets très négatifs sur l’économie nord-coréenne, celle-ci continue à s’améliorer, lentement, mais sûrement. Oui, le niveau de vie de la population est généralement difficile, mais tant que ce n’est pas la famine, les Nord-Coréens vont considérer qu’il y a de l’espoir, justement parce que l’économie s’améliore. Et si vraiment ils ont besoin de protester contre le régime, celui-ci possède suffisamment d’intermédiaires (maires, gouverneurs, etc.) pour que la population puisse trouver un exutoire autre que les hauts dirigeants.

Le problème de la position du président Trump

Aussi étrange que ça puisse paraître, la position du président Trump d’abandonner la politique de la « patience stratégique » du président Obama est une bonne idée. Cette patience stratégique est très simple : rompre les relations diplomatiques avec la Corée du Nord tant et aussi longtemps qu’elle n’accepte pas de geler, au minimum, son programme nucléaire et, en parallèle, écraser le régime de sanctions. Cette politique d’Obama était en place depuis 2012/2013, avec, visiblement, aucun effet. Bref, abandonner cette ligne de conduite est une bonne chose de la part de Donald Trump. Ce qui l’est moins, ce sont ses déclarations incendiaires, tant au sujet de la Corée du Nord que de la Corée du Sud.

De prime abord, lorsque le président Trump avait menacé de détruire, sous la « fureur et le feu comme le monde n’en n’avait jamais vu », la Corée du Nord si Pyongyang attaquait les États-Unis, on a cru assister à une victoire diplomatique du président américain. En effet, peu après, le Nord annonçait qu’il n’attaquerait pas la base américaine de Guam. Cependant, cette victoire aura été de courte durée et éclipsée par le premier tir de missile nord-coréen au-dessus du Japon. Pour le régime nord-coréen, reculer devant une déclaration aussi forte du président américain était simplement impossible, au risque de perdre la face et de décrédibiliser partiellement, auprès de sa population, toute sa rhétorique. C’est dans cette perspective qu’il faut aussi prendre le test nucléaire de la semaine dernière.

Mais c’est dans une autre perspective qu’il faut prendre les derniers tirs de missiles au-dessus du Japon, comme une façon pour le Nord de ridiculiser et le Japon et la Corée du Sud, de démontrer la « faiblesse » de leurs alliances avec les États-Unis. Après le test nucléaire, le président Trump a en effet ouvertement critiqué l’offre de la Corée du Sud de rouvrir les discussions avec le Nord (en plus d’avoir, juste avant le test, menacé de briser l’accord de libre-échange États-Unis/Corée du Sud). En parallèle, du côté du Japon, le premier test de missile était resté sans réelle réponse « dure » (sanctions ou autre). Bref, pour la Corée du Nord, les tirs de missiles d’hier représentait une occasion parfaite pour oui, dénoncer les sanctions onusiennes suite au test nucléaire, mais aussi pour attaquer symboliquement les alliances régionales des États-Unis.

Alors que faire?

La première chose à faire est d’abord, pour les États-Unis, de montrer un front uni avec ses alliés. Par la suite, reconnaître que la Chine ne détient pas un levier d’action si puissant que cela sur la Corée du Nord, même si Pékin doit obligatoirement faire partie de la solution. Et surtout, peu importe la solution retenue, les Américains devront se coordonner avec les Chinois (et les Russes), pas uniquement tenter d’avoir leur support pour adopter des résolutions onusiennes.

Il y a essentiellement deux réponses possibles qui présentent une certaine chance de succès pour stopper les programmes militaires nord-coréens. La première est de simplement ignorer complètement la Corée du Nord et ses provocations. Silence radio suite à un tir de missile ou un test nucléaire, aucune discussion au Conseil de sécurité de l’ONU. Pourquoi? Parce que ces divers tests servent à Pyongyang à provoquer un tollé international pour accroitre sa propre reconnaissance internationale et nourrir sa propagande auprès de sa population. Sans le tollé international, ces deux objectifs ne peuvent être atteints. Sauf que le problème d’une telle réponse est qu’elle viendrait affaiblir tout le régime international juridique et politique sur la non-prolifération nucléaire. En effet, si la communauté internationale ferme les yeux sur la Corée du Nord, qu’est-ce qui empêcherait d’autres États, comme l’Iran, de se lancer dans une course aux armements similaires?

L’autre solution est celle de la négociation. Accepter de rouvrir les discussions diplomatiques avec le Nord et négocier un gel de ses programmes militaires en échange d’aide humanitaire et de levées de sanctions. Ici encore, le régime international de non-prolifération serait affecté, mais à un niveau moindre (on obtient quand même un gel des programmes). De plus, les « gains » possibles permettraient de largement compenser l’impact négatif (incluant politique) de telles négociations. Non seulement ces négociations permettraient de geler, au minimum, les programmes militaires du Nord, mais aussi d’accélérer la transformation économique du pays, transformation qui voit l’émergence d’une « classe moyenne au noir ». Cette transformation, combinée à une diminution de l’intensité de la propagande nord-coréenne, aurait des effets politiques sur le régime notable. Pas demain, mais à moyen terme. Ce qui est déjà une perspective plus positive qu’actuellement, alors que seul un écrasement du régime pourrait amener un changement réel dans le pays.

Bref, la Corée du Nord pose un problème particulièrement aigu, où aucune bonne solution n’existe. Il faut être réaliste et accepter de renoncer à certains principes si on veut faire avancer les choses, autrement la situation ne changera pas.

Christian Picard est à la maîtrise en Science politique de l'Université Laval (Québec). Bilingue, il est un globe-trotter assumé, ayant été jusqu'en Corée du Nord! Ses intérêts incluent l'OTAN et l'actualité internationale.

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