Je Me Souviens Encore: Sainte-Anne, priez pour nous

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L’Hôpital des vétérans de Saite-Anne de Bellevue. (Archives/BPA)

Il y a quelques semaines, j’ai partagé sur ma page Facebook un article du Montreal Gazette portant sur un évènement organisé le 9 septembre soulignant la participation des vétérans issus des communautés autochtones. La population était également invitée à participer à une marche d’honneur de 1,58 km -en mémoire des 158 militaires ayant perdu la vie en Afghanistan- tout en accompagnant les vétérans résidents à Sainte-Anne-de-Bellevue – qui se déplacent en fauteuil roulant ou en «marchette», à réaliser le parcours.

«On a besoin de vos papattes pour une bonne cause à l’hôpital Sainte-Anne le 9 septembre prochain», que j’ai écrit en français. Est-ce qu’un article francophone a également paru sur l’évènement? Je ne saurais vous le dire.

Je n’y étais pas. Ce que je vous rapporte, c’est à Josée que je le dois.

J’admets qu’au départ, je ne prévoyais pas écrire sur le sujet. Mais après l’avoir écoutée, j’ai été inspirée à le faire afin de mettre mon grain de sel à voir un tel évènement se reproduire l’an prochain.

Je ne connais pas vraiment Josée, outre le fait que nous nous sommes rencontrées une fois à une manifestation pour l’accès au cannabis médicinal aux vétérans à Ottawa, il y a de cela quelques temps. Je ne pourrais même pas vous nommer la nature de son lien ou de son intérêt avec la communauté des militaires et des vétérans. Mais depuis peu, elle a fait la connaissance d’un vétéran de l’Afghanistan qui vit dans la rue. Elle veut l’amener aux bonnes ressources, mais elle est aussi consciente qu’avant que ça se fasse, elle doit continuer de gagner sa confiance. Et pour ce faire, ça peut prendre du temps.

N’en demeure pas moins qu’elle s’est sentie interpellée par l’idée de participer à la marche et d’accompagner les vétérans. Elle a donc conduit 2 heures pour s’y rendre.

Tsé quand la vie te parles? Ce qu’elle y a vécu mérite d’être partagé.

Au départ, la cérémonie était importante: oui, il est primordial de reconnaître la contribution militaire autochtone. Parmi la communauté des vétérans autochtones, j’ai quelques amis (anglophones…) qui sont également «advocates» que je croise occasionnellement lors d’activités à caractère politique. Chacun d’eux, selon leur perspective, m’éduquent sur les grandes lignes de ce qui touche leur réalité politique canadienne (et de ce qui caractérise leurs principales associations…) mais j’ai aussi rencontré quelques vétérans Québécois qui m’ont exprimé leur conflit interne/malaise au moment de leur participation à la crise d’Oka: il est vrai que je ne connais pas grand-chose à l’histoire, à la contribution et à la participation militaire autochtone. Toutefois, j’apprécie et reconnais leur spécificité culturelle (puis-je rajouter respectueusement «et spirituelle»?) quand on aborde la question des traitements associés au SPT: à titre de militante, c’est cette communauté qui m’a fait réaliser à quel point le rétablissement et le maintien d’un vétéran blessé ne passe pas nécessairement par le chemin-collectif-déterminé-par-nos-bureaucrates-et-par-le-système-en-général.

Dans le débat du SPT et des services d’aide, les vétérans autochtones nous rappellent l’importance de mettre le vétéran au cœur de son rétablissement et celle de l’accès à des ressources qui font du sens et qui sont significatives pour eux. De la même façon que le reste du Canada doit comprendre la spécificité culturelle des Québécois, expliquant pourquoi recevoir des services en anglais – même pour quelqu’un de parfaitement bilingue- n’a pas la même résonance émotionnelle: même si on dit la même chose, nous n’avons pas le même «wirering» pour l’exprimer. Je n’ai qu’à faire référence à notre façon de sacrer et d’utiliser les sacres sous toutes ses formes –en verbe, adverbe, qualificatif…- pour comprendre l’importance de la distinction, non?

Fin de la parenthèse, revenons au 9 septembre:

Une autre partie importante de la cérémonie fût aussi la remise d’une médaille au caporal-chef Fitzgerald (ret) et, selon l’article de journal, coorganisateur de l’évènement. Un homme pour lequel j’ai beaucoup de respect que j’ai eu le privilège de voir témoigner à un comité parlementaire des anciens combattants où, faute de gardienne, sa fillette l’accompagnait: au-delà de gagner le cœur de tous, elle nous rappelait à quel point les enfants sont les victimes silencieuses, dont on ne parle jamais assez. Déjà, à cette époque, il rappelait et reconnaissait l’importance de la famille quand tout devient noir et embrouillé.

Quand Josée m’a appris que lors de la cérémonie, sa fillette a également reçu une médaille et que sa femme (ou est-ce son ex-femme?) a eu l’opportunité de faire un partage, je n’ai pu que m’en réjouir: quels beaux gestes symboliques et quelles belles façons de reconnaître concrètement la famille. MERCI de faire une place à ceux et à celles qui supportent le sacrifice et qui servent, à leur façon, leur pays.. notre pays.

Josée en a été émue. Mais ce qui est surtout venu la chercher au fond des trippes, c’est le contact qu’elle a eu avec nos anciens combattants, désormais résidents de l’Hôpital Sainte-Anne-de-Bellevue , au moment de la marche d’honneur. De l’extérieur, j’ai senti une femme tomber en amour avec une cause: celle de l’Hôpital Sainte-Anne et de ses résidents.

Dans un premier temps, si le transfert de l’hôpital au provincial depuis 2016 à eu des impacts perceptibles à certains égards, Josée tenait absolument à ce que je souligne le travail du personnel infirmier qui s’occupe des nos vétérans. «On est habitué à les voir courir constamment et à être essoufflés par leur charge de travail. Mais là, c’est différent et ça faisait du bien à voir: il s’occupe des vétérans avec attention et respect et ça se ressent. J’ai aussi posé la question à des résidents à savoir s’ils y sont bien et tous s’estiment être vraiment bien traités : ils ont de bons soins, mangent bien et ont accès à plein d’activités…».

Lorsque mon ex-mari et moi traversions l’hôpital afin de nous rendre à la clinique TSO entre 2007 et 2015, le bien-être des résidents nous semblait apparent. je me suis souvenu de ses incontournables commentaires remplis de respect à l’égard des résidents, de ces hommes et de ces femmes désormais âgés qui ont porté l’uniforme à une époque différente de la sienne: «Imagines-tu ce qu’ils ont vécu, des conditions dans lesquelles ils ont servi?», qu’il me répétait.

Je me suis souvenu avoir lu les babillards qui indiquaient la panoplie d’activités offertes. Je me suis souvenu que nous dînions occasionnellement à la cafétéria de l’hôpital et que j’étais agréablement surprise du menu disponible aux résidents et aux employés/visiteurs (ainsi que du prix). Je me suis souvenu que mon ex-mari appréciait pouvoir faire prendre sa prise de sang sans chi-chi inutile et sans attente. Je me suis souvenue du professionnalisme des spécialistes qui l’ont traité pour ses autres conditions (ostéopathe, physiothérapeute, médecin de la clinique de la gestion de la douleur,.. etc..)

« Ils méritent d’avoir des bons soins, que mon ex-mari me répétait. Moi aussi, un jour, quand je serai vieux, je vais pouvoir venir ici. » Et ça me faisait du bien de l’entendre être rassuré par rapport à l’avenir.

Entre hier et demain, il y a ces vétérans qui étaient fiers de porter leur veston et leurs médailles. Josée raconté avoir dit à un vétéran qu’elle a appelé «Blue Eyes» à quel point il sentait bon le parfum:

« Le parfum va avec l’uniforme », qu’il lui a répondu, tout heureux.

Mais elle m’a surtout parlé de ce monsieur, un vétéran âgé, qui présentait des signes de fatigue évidents, calé dans son fauteuil roulant. Elle m’a expliqué s’en être occupé Elle m’a parlé de leur regard qui s’est croisé et de la façon dont ils se sont compris sans se parler. «C’est comme si l’instant de quelques secondes, je plongeais dans son monde, dans les années 40» m’a-t-elle exprimé, la voix remplie d’émotions.

Elle m’a aussi parlé de ses efforts à l’encourager tandis qu’elle poussait son fauteuil roulant:

«On est presque arrivés! Vous allez la réaliser, votre marche! On ne lâche pas!»

Puis, un groupe d’enfants du primaire, présents pour la cérémonie, s’est approché du vieux vétéran.

Un après l’autre, chacun lui a répété:

«Merci de votre service».

Imaginez : vous êtes dans votre fauteuil roulant, vidé, presque coupé du monde… quand 5-10-15 voix d’enfants vous remercient, à tour de rôle, pour votre service. Vous, vétérans québécois, combien de fois vous a-t-on remercié pour votre service?

Le vieux vétéran est demeuré silencieux tandis que des larmes roulaient doucement le long des joues.

Josée savait qu’il vivait un moment magique… de la même façon qu’elle en a vécu un. D’ailleurs, son expérience l’a tellement (positivement) bouleversée qu’elle s‘est offerte pour devenir bénévole à l’hôpital: elle prend une journée de congé ce jeudi pour aller participer à une autre activité des résidents (qui n’est pas publique).

Des cérémonies et des évènements de cet ordre et de cette nature –qui impliquent aussi la communauté- sont importantes afin de nous éduquer, de nous sensibiliser et surtout, afin de créer les ponts entre les générations et de souder les liens de respect et de gratitude entre les communautés militaire et civile. Au-delà du blablabla politique, ce sont les contacts avec les militaires et les vétérans qu’ils génèrent qui contribuent à souder des liens.. et à changer des vies, comme pour Josée.

N’oublions jamais le sacrifice de ces hommes, de ces femmes… et de leur famille.. qui ont servi à une toute autre époque et assurons-nous qu’ils puissent tous mourir dans la dignité. Surtout, apprenons collectivement à mieux connaître, reconnaître, supporter et apprécier nos militaires et vétérans, d’hier et d’aujourd’hui, pour leur service au nom du Canada (même si ça ne veut rien dire pour certains..).

Un bon point de départ est tout simplement d’apprendre à dire : « À vous et à votre famille, merci de votre service ».

Jenny Migneault est une activiste, militante et «advocate». Elle est également membre du comité aviseur sur les familles d'Anciens Combattants Canada et a recu la Mention élogieuse de l'Ombudsman des vétérans. Elle est actuellement en tournée pan-canadienne pour mieux comprendre les enjeux touchant les familles des militaires et des vétérans.

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