La saga Bombardier/Boeing : quand l’avion CSeries menace le chasseur Super Hornet!

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Un F/A -18 Super-Hornet décolle à l’aéroport de St-Louis, aux États-Unis, le 25 janvier 2017. (Nicolas Laffont/45eNord.ca)

Qui aurait cru, l’été dernier, que le développement au Québec du CSeries, un avion commercial régional, allait très sérieusement menacer la commande d’Ottawa, l’hiver suivant, du chasseur Super Hornet? C’est pourtant ce qui est arrivé, grâce aux méandres des marchés internationaux et de la politique étrangère! À moins d’un mois de la décision finale des États-Unis sur la plainte de Boeing, voici un portrait de cette saga.

Les débuts de la saga

À l’automne 2015, le gouvernement du Québec et Bombardier ont annoncé être en discussion pour que la province investisse 1 G $US dans le développement du programme de la CSeries. Le fleuron aéronautique québécois était alors en difficultés financières et le programme de la CSeries en retard sur les échéanciers du projet de développement. À la même période, la Caisse de dépôt et placements du Québec (CDPQ) a annoncé un investissement de 2 G $US dans la division Transports de Bombardier. Un an plus tard, en juin 2016, Québec et Bombardier confirme l’entente où Québec allait investir dans le projet en échange d’actions dans le programme de la CSeries. Ottawa fera une annonce similaire peu après, quoique à un niveau moins élevé que Québec.

Pour Québec (et Ottawa), un tel investissement était l’occasion de sauver le fleuron de l’industrie aéronautique québécoise et canadienne. Si le tout aura donné lieu à plusieurs débats sur les scènes politiques québécoise et canadienne, du côté international, il ne semblait pas y avoir de critique face à toute l’opération. En fait, les eaux étaient suffisamment tranquilles pour que le gouvernement fédéral annonce, en novembre 2016, que Boeing fournirait 18 Super Hornet afin que l’aviation royale canadienne bénéficie d’une flotte intérimaire de chasseurs le temps de remplacer sa flotte de CF-18.

Coup de théâtre en avril 2017, alors que Boeing annonce avoir déposé une plainte au département du Commerce américain pour concurrence déloyale de la part de Bombardier, du Canada et du Québec. Le département, dès la première semaine de mai, annoncera qu’il retient la plainte pour étude. L’argumentaire de Boeing est plutôt simple : Ottawa et Québec, en investissant dans la CSeries, auront permis à Bombardier de vendre ses appareils à un coût plus bas et, ainsi, obtenir un contrat de Delta Air Lines, un transporteur aérien américain. Boeing considère donc ce soutien gouvernemental comme étant une concurrence déloyale et demande au département du Commerce américain d’imposer une surtaxe sur les appareils que Bombardier vendra aux États-Unis. De leurs côtés, les autorités canadiennes et québécoises se sont défendues d’avoir subventionné Bombardier, mais bien d’avoir effectué des investissements sous la forme d’achats d’actions, ce que n’importe quel investisseur dans le monde aurait pu faire.

Ottawa entre dans la danse

A priori, le tout semblait confiné à l’univers du commerce international, jusqu’à ce qu’Ottawa décide de faire pression pour que Boeing retire sa plainte, en rappelant que l’achat des Super Hornet pouvait très bien être suspendu. Boeing, profitant du contexte où l’administration Trump souhaite renégocier l’ALÉNA, décide d’aller de l’avant avec sa plainte. Même si Ottawa ne fera aucune annonce officielle à ce sujet, le résultat sera clairement visible en juin 2017, alors que la nouvelle stratégie de défense du Canada, en parlant de la flotte aérienne intérimaire, ne mentionne nulle part les Super Hornet de Boeing. Face à une telle fin de non-recevoir, Ottawa ne sera pas resté de main-morte. Conjointement avec Québec, le fédéral aura mené une offensive « diplomatique » auprès de divers élus américains cet été. En parallèle, l’analyste politique Bernard Drainville révélait au micro de Cogeco le 23 août dernier qu’Ottawa avait entrepris des discussions informelles auprès de l’Australie pour acheter des F-18 australiens, en remplacement du Super Hornet, une information confirmée par Daniel Leblanc une semaine plus tard, dans The Globe and Mail.

Les intérêts de Boeing et de Bombardier

Si le tout peut sembler logique jusqu’ici, un fait détonne, et de façon importante : les deux versions du CSeries (CS100 et CS300) occupent un marché différent des avions de Boeing. Alors que le CSeries occupe le segment 100-130 sièges, les appareils de Boeing sont dans le segment 126 sièges et plus. Ce qui inquiète Boeing ici n’est donc pas le fait que Delta ait acheté 75 CSeries à Bombardier, puisque Boeing n’aurait pas pu vendre un appareil équivalent à Delta. Ce qui est un souci beaucoup plus grand pour le fabricant américain sont les rumeurs d’un éventuel CS400, qui occuperait le segment 130-150 places, segment que le nouveau 737 MAX de Boeing occupe.

Un autre aspect dont il faut tenir compte est la présence de Bombardier dans le marché des avions militaires et sécuritaires. Sans proposer des avions de chasse, Bombardier fournit différents appareils spécialisés qui peuvent être utilisés pour la recherche et sauvetage, la reconnaissance, l’évacuation médicale, etc. Bref, le fabricant québécois est un concurrent potentiel de Boeing dans le civil, mais aussi un concurrent direct dans le militaire. D’ailleurs, et Bombardier, et Boeing ont tout deux entrepris des procédures auprès du gouvernement américain, après que le programme Compass Call cross deck de l’U.S. Air Force ait été attribué à Gulfstream, sans appel d’offres. Ce programme prévoit le remplacement des avions de surveillance espions EC-130.

Pour Boeing, affaiblir les ventes de CSeries de Bombardier permettrait de porter un dur coup à l’entreprise québécoise, dont les problèmes financiers ne sont pas encore résolus. Cela permettrait à Boeing d’éviter un potentiel avion civil concurrent, en plus d’affaiblir un concurrent militaire.

Comment peut se terminer cette saga?

Il faut être réaliste, les chances que Boeing retire sa plainte sont minces, voire inexistantes, puisque le département du Commerce américain va se prononcer sur celle-ci sous peu.

La seule raison pour laquelle Boeing retirerait sa plainte avant cette date serait si Ottawa fermait définitivement la porte au F35. À ce moment-là, Boeing devra se poser une question sérieuse : éliminer Bombardier et perdre assurément un futur contrat très payant avec la défense canadienne ou non. Il est aussi évident que si Bombardier s’engageait à ne pas développer un CS400, Boeing pourrait être plus ouvert aux discussions.

Bref, ici, comme ailleurs, c’est l’argent qui parle. Boeing a fait le calcul qu’il est plus rentable de sacrifier un contrat de 18 Super Hornet afin de tenter d’éliminer un concurrent gênant. Une partie de ce calcul vient du fait que Boeing ne pense probablement pas que le Canada va sortir du programme F35 et que malgré l’appel d’offres annoncé par le fédéral pour le renouvellement de sa flotte, c’est probablement l’avion de Lockheed Martin qui va équiper les forces canadiennes dans le futur.

Christian Picard est à la maîtrise en Science politique de l'Université Laval (Québec). Bilingue, il est un globe-trotter assumé, ayant été jusqu'en Corée du Nord! Ses intérêts incluent l'OTAN et l'actualité internationale.

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