Le Kurdistan irakien menacé d’un blocus aérien, appel au «calme» de Washington

Des passagers à l'aéroport d'Erbil, au Kurdistan irakien, le 28 septembre 2017. (AFP/SAFIN HAMED)
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Des passagers à l’aéroport d’Erbil, au Kurdistan irakien, le 28 septembre 2017. (AFP/SAFIN HAMED)

Washington a appelé les deux parties au « calme » et au « dialogue », alors qu’un blocus aérien devait commencer à toucher le Kurdistan irakien vendredi, Erbil refusant d’obéir à Bagdad après le « oui » massif de ses citoyens au référendum sur l’indépendance.
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Mise à jour 29/09/2017 à 13h04

Les liaisons aériennes entre le Kurdistan irakien et l’étranger ont cessé vendredi à 18H00 (15H00 GMT) pour une durée indeterminée sur ordre de Bagdad, a-t-on indiqué de source officielle.

Il s’agit de la première mesure de rétorsion concrète prise par le gouvernement irakien après le référendum d’indépendance qui a eu lieu lundi à l’initiative de Massoud Barzani, président de la région autonome, et qui s’est soldé par un « oui » massif.

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« Nous voudrions voir un peu de calme de tous les côtés », a insisté la porte-parole du département d’État, Heather Nauert, jeudi à Washington, rappelant que « les États-Unis ne veulent rien faire qui aggraverait les tensions ».

« Nous pensions que (ce référendum de lundi) serait déstabilisateur, malheureusement c’est ce qui se produit, c’est déstabilisateur », a poursuivi la porte-parole de la diplomatie américaine, soulignant que « les États-Unis sont disposés à faciliter une conversation » entre Bagdad et Erbil, la capitale de la province autonome du Kurdistan irakien.

Mais le ton n’est pas à la conciliation entre les deux parties.

« Il n’y a aucune négociation, ni officielle, ni secrète, avec les responsables kurdes. Et il n’y en aura pas tant qu’ils ne déclareront pas les résultats du référendum caducs, et ne remettront pas aux autorités de Bagdad leurs postes-frontières, leurs aéroports et les régions disputées où ils ont déployé leurs forces », et notamment la province multi-ethnique de Kirkouk, riche en pétrole.

Mettant son ultimatum de mardi à exécution, le pouvoir central irakien a confirmé la suspension à partir de vendredi 18h00 (15h00 GMT) de tous les vols internationaux en provenance du Kurdistan ou vers ses deux aéroports de Erbil et Souleimaniyeh.

Il s’agit de la première mesure de rétorsion concrète de Bagdad après le « oui » massif à l’indépendance des Kurdes irakiens lundi, à près de 93%, lors d’un scrutin rejeté à la fois par l’Irak et les autres pays voisins comptant des minorités kurdes, l’Iran, la Turquie ou la Syrie.

Les députés irakiens ont appelé à deux reprises le Premier ministre Haider al-Abadi à envoyer l’armée dans les zones disputées avec les Kurdes. Mais celui-ci s’est gardé de se prononcer dans l’immédiat.

« Quant aux vols intérieurs, la décision sera prise après vendredi », a déclaré jeudi un haut responsable de l’Aviation civile à Bagdad, dont dépend le trafic au Kurdistan.

Cette menace de fermeture totale des frontières aériennes de la région a poussé de nombreux étrangers à se précipiter dans les avions encore disponibles, pour ne pas rester coincés.

Une fermeture prolongée du trafic aérien aurait des conséquences potentiellement dramatiques, un grand nombre d’étrangers travaillant au Kurdistan. Or ces étrangers entrent au Kurdistan avec un visa délivré par les autorités kurdes, visa non reconnu par Bagdad, et ils ne peuvent donc se rendre ailleurs en Irak.

« Je retourne aux États-Unis car ça devient tendu ici et j’ai deux enfants », expliquait Zenat Drown, accompagnée de ses jeunes bambins, jeudi, à Erbil. « Je reviendrai quand ce sera calmé », ajoutait cette Américaine d’origine afghane qui s’occupait depuis trois ans de femmes victimes des exactions du groupe jihadiste Etat islamique (EI).

« Nous avons ici des consulats, des compagnies et du personnel international, cela va affecter tout le monde. Ce n’est pas une bonne décision », a regretté jeudi auprès de l’AFP la directrice de l’aéroport d’Erbil, Talar Faiq Saleh.

« Nous avons aussi un grand nombre de réfugiés qui utilisent l’aéroport, et nous étions un pont entre la Syrie et l’ONU pour l’envoi de l’aide humanitaire. Et il y a aussi des forces de la coalition (internationale antidjihadistes), ce qui veut dire que l’aéroport servait pour tout », ajoutait-elle.

Le porte-parole de la Coalition internationale, le colonel Ryan Dillon, a souligné de son côté l’impact de ce référendum sur les opérations en cours contre les djihadistes.

« L’objectif, qui était comme un rayon laser dirigé contre l’EI, ne l’est plus à 100% », a-t-il regretté au cours d’une téléconférence au Pentagone jeudi.

Ne montrant aucune volonté de céder, le gouvernement du Kurdistan irakien a une nouvelle fois rejeté jeudi les décisions prises par Bagdad à son encontre, dénonçant une « punition collective ».

Mais ces mesures de rétorsion pourraient bientôt dépasser le cadre irakien. Jeudi, le Premier ministre turc Binali Yildirim a demandé la tenue d’un sommet Ankara-Téhéran-Bagdad afin de coordonner les mesures à prendre.

Après le transport aérien, l’autre moyen de pression sur les autorités kurdes est le pétrole, et la clef se trouve en Turquie.

Ankara est le premier concerné par la question, 550.000 des 600.000 barils produits quotidiennement par le Kurdistan irakien étant exportés via un oléoduc reliant Kirkouk au site turc de Ceyhan (sud). Si la Turquie ferme le robinet menant à ce terminal, le Kurdistan serait asphyxié car son économie dépend quasi-exclusivement de l’or noir.

Pour le moment, la Turquie a certes menacé mais n’a encore pris aucune mesure concrète. Mais en attendant, M. Yildirim a réaffirmé le soutien de son pays au gouvernement irakien.

« Aux postes-frontières, notre interlocuteur sera l’Irak. Dans les aéroports, notre interlocuteur sera Bagdad et dans toutes les activités économiques, notre interlocuteur direct sera le gouvernement central irakien », a dit le Premier ministre turc, sans mentionner spécifiquement la question du brut du Kurdistan.

Ruée vers les aéroports avant l’arrêt des vols

Les étrangers se pressaient vendredi dans les aéroports d’Erbil et de Souleimaniyeh, quelques heures avant l’arrêt des vols internationaux depuis et le Kurdistan irakien, imposé par Bagdad en réponse au référendum d’indépendance dans cette région.

Pour tenter d’empêcher un blocus contre cette région indépendantiste, le ministère des Transports du Kurdistan a demandé dans une lettre au pouvoir central à Bagdad « d’ouvrir des négociations sur sa décision au sujet des vols », selon un communiqué. « On attend toujours une réponse ».

À Souleimaniyeh, « il y a foule depuis deux jours. Ceux qui partent sont des étrangers, des Arabes et des Kurdes ayant une autre nationalité », a affirmé à l’AFP Dana Mohammad Saïd, porte-parole de l’aéroport.

« Ceux qui arrivent sont des Kurdes qui se trouvaient à l’étranger pour affaires ou tourisme. Ils rentrent précipitamment pour éviter » d’être bloqués à l’étranger, a-t-il dit, précisant qu’après 18H00, il n’y aurait plus que des vols intérieurs.

À Erbil, une centaine de personnes étaient agglutinées aux guichets.

Le panneau d’affichage indiquait que le dernier vol serait pour Vienne à 16H00 (13H00 GMT) mais en revanche ceux pour Ankara à 17H50 et Doha à 19H00 étaient annulés.

La décision de suspendre les vols internationaux pour une période indéterminée a poussé les nombreux étrangers à se précipiter dans les avions encore disponibles. Les étrangers entrent au Kurdistan avec un visa délivré par les autorités kurdes, qui est non reconnu par Bagdad, et ils ne peuvent donc se rendre ailleurs en Irak.

Une fermeture prolongée du trafic aérien aurait en outre des conséquences potentiellement dramatiques pour les organisations humanitaires.

« Un grand nombre de réfugiés utilisent l’aéroport et nous étions un pont entre la Syrie et l’ONU pour l’envoi de l’aide humanitaire », a expliqué la directrice de l’aéroport d’Erbil, Talar Faiq Saleh. Elle a aussi ajouté que l’aéroport était fréquenté par des membres des forces de la coalition internationale antijihadistes.