À quand le véritable retour du Canada dans les missions de paix?

En 20 ans, la contribution canadienne en personnels aux opérations de maintien de la paix a diminué de près de 96%. (Archives/Jamie in Bytown)
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En 20 ans, la contribution canadienne en personnels aux opérations de maintien de la paix a diminué de près de 96%, mais, à leur arrivée au pouvoir, les libéraux ont promis que le Canada ferait un grand retour dans les missions de maintien de la paix. Depuis, on attend. (Archives/Jamie in Bytown)

Depuis l’arrivée au pouvoir des libéraux, le gouvernement Trudeau a promis que le Canada ferait un grand retour dans les missions de maintien de la paix. Deux ans plus tard, et à deux semaines du sommet de Vancouver sur le maintien de la paix, la concrétisation de cette promesse se fait toujours attendre. Retour sur comment coûts, agenda et indécisions expliquent cette situation.

Bref retour en arrière

À l’été 2016, plusieurs signes donnaient pourtant l’impression que ce retour au rôle de « gardien de la paix » allait enfin être concrétisé. Le ministre de la Défense Sajjan avait annoncé que le Canada pourrait mener une force de l’ONU en Afrique. Le ministre avait d’ailleurs conduit une mission canadienne dans plusieurs pays africains pour mieux comprendre la réalité locale. Puis, fin août 2016, ce sont quatre ministres qui ont officiellement dévoilé les ressources que le gouvernement Trudeau entendait déployer pour le maintien de la paix en Afrique : jusqu’à 600 soldats et 150 policiers, avec une enveloppe de 450 M$ sur trois ans. Une semaine plus tard, on apprenait que le gouvernement envoyait une équipe de reconnaissance au Mali.

En parallèle, la Défense nationale confirmait à 45eNord.ca que le Canada s’apprêtait à soutenir de nouveau les opérations françaises au Mali. Toujours en 2016, le ministre Sajjan a rencontré les gouvernements malien et sénégalais, réaffirmant au passage la volonté canadienne d’envoyer des Casques bleus en Afrique.

Où en sommes-nous aujourd’hui?

Contribution du Canada aux missions onusiennes, au 30 septembre 2017.

Depuis, le gouvernement canadien n’a plus fait de réelle annonce en la matière, restant dans les déclarations à l’effet que les scénarios de mission étaient toujours à l’étude. Même les nouvelles politiques étrangère et de défense en juillet 2017 n’auront, à toute fin pratique, fourni aucune réponse supplémentaire. Bien au contraire, la ministre Freeland aura davantage mis l’accent sur le « hard power » et son discours, s’il mentionnait le maintien de la paix, laissait une place plus grande grande à l’OTAN. Même scénario du côté du ministre Sajjan, avec la politique de défense canadienne, où l’ONU et le maintien de la paix sont mentionnés, mais en termes génériques.

Encore aujourd’hui, le pays se fait tirer l’oreille, notamment par la France qui souhaite voir les troupes canadiennes rejoindre la MINUSMA au Mali. Et la France n’est pas la seule à exprimer sa frustration, certains diplomates étrangers mentionnant que même un simple « non » du Canada sur le Mali serait apprécié, puisque l’indécision canadienne met tous les partenaires de la MINUSMA sur les dents. Il faut noter que cette impatience internationale survient alors que le Canada s’apprête à accueillir la conférence 2017 de l’ONU sur le maintien de la paix. Le ministre Sajjan a d’ailleurs indiqué au Toronto Star que le pays ne prendrait pas de décision avant la tenue de la conférence.

Pourquoi une réflexion si longue?

C’est l’indécision qui explique le temps qu’Ottawa met à faire une annonce, indécision provoquée par les coûts financiers et humains d’une telle mission, ainsi que l’agenda (le timing) « militaire » du Canada depuis deux ans.

Sans être opposée à l’envoi de troupes à l’étranger (on se rappellera qu’une majorité de la population désirait préserver la mission de bombardements contre le groupe État islamique), il faut se rappeler que les dernières missions « Casques bleus » de grande envergure du Canada ont laissé des traces pas toujours positives dans l’imaginaire des Canadiens. Plusieurs connaissent personnellement des soldats atteints du syndrome de choc post-traumatique, suite à la Bosnie-Herzégovine, au Kosovo ou au Rwanda. Même si le contexte était différent pour l’Afghanistan, cette mission (la plus longue de l’histoire du Canada) aura aussi marqué une nouvelle génération de Canadiens.

Ce qui nous amène au Mali et à la MINUSMA. Cette opération de l’ONU est actuellement considérée comme étant la plus dangereuse des opérations de maintien de la paix au monde, avec déjà plus de 80 Casques bleus tués. Pour le gouvernement canadien, envoyer des soldats canadiens dans un tel théâtre d’opérations, sans prendre la pleine mesure de la situation, risque d’être assez difficile à justifier si des militaires devaient être tués. D’ailleurs, un des qualificatifs employés par le gouvernement pour expliquer les délais dans sa prise de décision est que de déployer des soldats canadiens est une « décision importante ».

Si les coûts humains sont évidemment une considération majeure, les coûts monétaires le sont aussi. Déployer des troupes demande des ressources importantes. Avec sa nouvelle politique de défense, le gouvernement Trudeau a promis d’augmenter substantiellement le budget de la Défense pour assurer aux troupes un équipement adéquat. Mais le processus d’acquisition reste long et complexe et, aujourd’hui encore, certains équipements de base viennent parfois à manquer (parlez-en aux recrues qui ont manqué de bottes et de sac-à-dos cet été…) Déployer 600 soldats et 150 policiers va évidemment demander un équipement adéquat, d’autant plus que le gouvernement canadien ne voudra pas répéter l’expérience malheureuse du déploiement initial en Afghanistan, avec la saga des uniformes verts en milieu désertique…

Aux coûts humains et matériels, il y a finalement la question du timing. N’importe quel expert en défense vous dira que déployer 600 soldats représente un très grand effort pour le Canada. Or, depuis l’élection des libéraux, l’armée canadienne a été passablement sollicitée avec les missions contre le groupe État islamique, de formation en Ukraine et dans le cadre la force avancée de l’OTAN en Lettonie. À ces missions il faut ajouter aussi les différents entraînements des Forces canadiennes, ainsi que les opérations sur le territoire national (comme lors des inondations printanières au Québec). Bref, la logistique militaire du pays roule déjà à pleine vapeur, y ajouter un déploiement aussi important que celui envisagé doit se faire avec une planification minutieuse.

Toutes ces raisons expliquent en partie pourquoi le gouvernement Trudeau prend autant de temps à se décider. Les partenaires du Canada en sont vraisemblablement conscients, ce qui ne réduit en rien leur impatience. Après tout, comme la politique étrangère a rarement un écho déterminant auprès de la population canadienne, le gouvernement n’a pas un grand incitatif à se décider rapidement.