Birmanie: l’ONU évoque une stratégie «délibérée» pour chasser les Rohingya

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Des réfugiés rohingyas traversent le fleuve Naf pour se rendre au Bangladesh, le 9 octobre 2017 à Whaikhyang. (AFP/FRED DUFOUR)

La violence dont sont victimes les Rohingya en Birmanie témoigne d’une stratégie «de peur et de traumatisme» pour les convaincre de ne jamais revenir chez eux, a dénoncé mercredi l’agence onusienne des droits de la personne.

Le rapport dévoilé mercredi s’appuie sur 65 entrevues réalisées avec des Rohingya au milieu du mois de septembre, individuellement et en groupe. Plus d’un demi-million de membres de cette minorité ethnique ont fui vers le Bangladesh voisin.

Les attaques perpétrées par les forces de l’ordre et des foules de bouddhistes contre les Rohingya dans l’État du Rakhine, dans le nord de la Birmanie, étaient «coordonnées et délibérées», dans le but non seulement de les chasser vers le Bangladesh, mais aussi de les empêcher de revenir, selon le document.

La campagne de répression « systématique » contre les Rohingyas a été conçue pour expulser définitivement la minorité musulmane de l’Etat Rakhine (ouest de la Birmanie), a déclaré mercredi l’ONU.

« Les attaques brutales contre les Rohingyas dans la partie septentrionale de l’État Rakhine ont été bien organisées, coordonnées et systématiques, avec l’intention non seulement de pousser la population en dehors de la Birmanie, mais aussi de les empêcher de revenir chez eux », a conclu une enquête de l’ONU.

Une équipe d’enquêteurs a interviewé des dizaines de réfugiés ayant fui vers le Bangladesh voisin après le déclenchement le 25 août d’attaques par des activistes rohingyas contre les forces de sécurité birmanes dans l’État Rakhine, qui ont provoqué la campagne de répression de l’armée.

Plus d’un demi-million de Rohingyas ont fui depuis la fin août, selon l’ONU, soit la moitié de cette communauté musulmane apatride, installée en Birmanie depuis des décennies.

L’enquête a montré que la dernière vague d' »opérations de nettoyage » militaires dans cet Etat de l’ouest du pays avait en fait commencé avant le 25 août, peut-être début août, ce qui contredit les affirmations des autorités birmanes selon lesquelles la campagne de répression visait uniquement à répondre aux attaques des activistes.

Les enquêteurs ont dessiné les grandes lignes d’une campagne militaire destinée à éradiquer les Rohingyas de la Birmanie bouddhiste, où ils ont souffert de persécutions depuis des décennies.

« Dans certains cas, avant et pendant les attaques, des mégaphones ont été utilisés pour annoncer: +Vous n’êtes pas d’ici – allez au Bangladesh. Si vous ne partez pas, nous allons brûler vos maisons et vous tuer+ », a indiqué l’ONU dans son rapport.

Des enseignants, ainsi que des responsables culturels, religieux et communautaires ont également été visés dans la récente campagne de répression « avec la volonté de rabaisser l’histoire, la culture et les connaissances des Rohingyas », poursuit le rapport.

« Des efforts ont été entrepris pour effectivement effacer des repères dans la géographie du paysage et de la mémoire rohingyas de telle façon qu’un retour sur leurs terres n’aboutirait à rien d’autre qu’un terrain désolé et méconnaissable. »

Les conclusions de l’enquête sont basées sur les interviews de réfugiés arrivés au Bangladesh entre le 14 et le 24 septembre.

L’ONU a précisé que les enquêteurs avaient parlé à des centaines de personnes au cours de 65 interviews, certaines individuelles et d’autres avec des groupes allant jusqu’à 40 personnes.

Certaines victimes des violences ont raconté que des mégaphones étaient utilisés pendant les attaques pour leur ordonner de partir vers le Bangladesh et les prévenir qu’elles seraient «tuées» et leurs maisons «incendiées» si elles décidaient de rester.

Les enquêteurs de l’ONU affirment que les mesures contre les Rohingya ont commencé près d’un mois avant le 25 août, quand des militants musulmans ont attaqué les forces de l’ordre birmanes. L’armée du pays a utilisé ces attaques comme prétexte pour lancer des «opérations de nettoyage» dans le Rakhine.

Une membre de la mission onusienne a expliqué que les autorités birmanes ont restreint l’accès aux marchés, aux cliniques médicales, aux écoles et aux sites religieux environ un mois avant les attaques du 25 août. Les hommes rohingyas âgés de 15 à 40 ans auraient été arrêtés et détenus sans accusation.

Le chef onusien des droits de la personne, le prince jordanien Zeid Ra’ad al-Hussein, a estimé que la décision du gouvernement birman de brimer les droits des Rohingya, notamment en faisant fi de leur citoyenneté, semble s’inscrire dans le cadre d’un «complot cynique pour chasser par la force un grand nombre de personnes, sans possibilité de retour».

Il a ensuite qualifié les attaques systématiques et l’incendie de villages comme «des exemples classiques de nettoyage ethnique».

Devant eux le fleuve s’étale, infranchissable: l’odyssée vers le Bangladesh s’est arrêtée sur la plage pour des milliers de Rohingyas qui ne peuvent ni traverser faute d’argent, ni reculer puisqu’ils n’ont plus rien à manger.

Ils attendent pour certains depuis une semaine, pour d’autres déjà deux, face à l’embouchure du fleuve Naf, frontière naturelle entre la Birmanie et le Bangladesh.

« Nous voulons aller au Bangladesh. Si nous restons, nous allons mourir de faim. Mais nous n’avons pas d’argent » pour payer les passeurs, explique une femme rohingya rencontrée par l’AFP lors d’une rare visite dans cette zone de conflit bouclée par l’armée, organisée par le gouvernement pour des diplomates et des médias.

Plus d’un demi-million de Rohingyas (sur un total d’un million vivant en Birmanie) ont réussi à se réfugier depuis fin août au Bangladesh pour fuir ce que les Nations unies qualifient d’épuration ethnique.

Selon le Haut commissariat aux réfugiés de l’ONU, près d’un réfugié sur cinq arrivant au Bangladesh est en état de « malnutrition grave ». Et malgré les promesses du gouvernement birman, l’aide humanitaire internationale est réduite à la portion congrue.

Sur la plage de sable noir de Gaw Du Thar Ya, les plus pauvres attendent qu’un miracle se produise, les yeux fixés vers les rives du Bangladesh, de l’autre côté de l’estuaire.

– Camp de fortune –

Les garde-côtes du Bangladesh ont repêché mercredi onze Rohingyas qui tentaient de franchir la rivière à la nage, avec des jerricans comme flotteurs de fortune.

Partis en éclaireurs, ils ont expliqué qu’ils avaient l’intention de louer des bateaux pour transporter familles et proches coincés sur la rive côté birman.

Le camp de fortune de la plage de Gaw Du Thar Ya compte une majorité d’enfants, que leurs mères tentent de protéger du soleil de plomb comme elles peuvent à l’aide de parapluies.

Les villages alentour sont réduits à des tas de cendres, où l’on ne rencontre plus que des chiens errants.

Dans le district de Maungdaw, au coeur de la zone de conflit entre rebelles rohingyas et armée birmane, des dizaines de villages ont été anéantis. Et des dizaines d’autres sont à l’abandon: chaises renversées et casseroles abandonnées témoignent d’une fuite précipitée.

La crise a débuté fin août par l’attaque de postes de police par les rebelles de l’Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan (ARSA), qui dénonce les mauvais traitements subis par la minorité rohingya.

Les premiers réfugiés arrivés au Bangladesh expliquaient fuir les combats et les exactions de l’armée birmane, mais les nouveaux arrivants invoquent la faim.

« Nous sommes obligés de manger le riz qui avait été mis au rebut. Il n’y a plus assez pour tout le monde », raconte Khin Khin Wai, 24 ans, du village de Ah Nout Pyin. Autour d’elle, les enfants font des cercles de la main sur leur ventre au passage de la délégation, mendiant de la nourriture.

Ce petit village au milieu des rizières se trouve maintenant encerclé par des villages de l’ethnie rakhine, bouddhiste. Déjà avant la crise, les Rohingyas ne pouvaient se déplacer que sur autorisation. De toute façon, « les bus ne circulent plus, nous ne pouvons plus sortir de notre village », déplore-t-elle.

– 74% sous le seuil de pauvreté –

Dans cette région misérable et reculée, 74% de la population vit sous le seuil de pauvreté et une partie des habitants vivent grâce à l’aide humanitaire internationale.

« Nous sommes dans une situation très complexe. Les rares villages auxquels on a pu apporter de l’aide ont été ensuite la cible d’attaques parce qu’ils avaient reçu des vivres », explique un responsable humanitaire sous couvert d’anonymat.

Ces dernières semaines, les intimidations de ce genre de la part de l’ethnie rakhine se sont multipliées, d’après de nombreux témoignages recueillis par l’AFP.

Pour les nouveaux réfugiés arrivés ces derniers jours au Bangladesh, la faim est la nouvelle arme de l’ethnie bouddhiste, dont certains groupes sont accusés d’exactions aux côtés de l’armée.

Accroupi à l’ombre d’un sous-bois, face au gigantesque camp de réfugiés de Balukhali, Rafir Ahme, un ouvrier agricole de 50 ans, est exténué par son périple.

Dans son village du district de Buthidaung, les Rohingyas ne pouvaient plus s’approvisionner au marché voisin. Avec sa famille de huit enfants, ils ont dû tenir sur leurs maigres provisions de poisson et de riz emportées dans leur fuite: « Heureusement, des voisins nous ont donné un peu de nourriture, c’est grâce à cela que nous avons survécu ».

De nombreux témoignages de réfugiés au Bangladesh font état de restrictions systématiques de déplacements et de l’impossibilité d’accéder aux commerces dans les zones de Maungdaw et Buthidaung. « Les bouddhistes rakhine nous empêchaient de quitter le village. Ils nous tiraient dessus lorsqu’on arrivait au bout » de la route, raconte Mohammed Nur, 25 ans.

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