From Russia, with love: quand Moscou vend des armes aux partenaires des États-Unis

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Accord d’armement Moscou et Ankara sur, notamment, l’achat par la Turquie de systèmes de défense antiaérienne S-400 russes. (Sputnik)

Alors que les tensions entre la Russie et l’OTAN restent élevées, on note un phénomène particulier depuis quelques mois, alors que Moscou aura signé des contrats de ventes d’armements avec plusieurs partenaires et alliés de Washington. Bref portrait d’une industrie militaire russe qui cherche à diviser pour mieux protéger.

Le contexte général

Si le conflit en Syrie aura été marqué par plusieurs tensions entre les différentes puissances de la région, il aura aussi été une formidable opportunité pour la Russie de montrer au monde entier l’efficacité de certains de ses nouveaux systèmes d’armement (phénomène qu’on aura aussi vu, à plus petite échelle, dans la guerre civile en Ukraine). Parallèle intéressant à noter, les deux guerres en Irak (et celle en Afghanistan) auront aussi le même rôle… mais pour les États-Unis. Bref, ce qui est bon pour l’un, l’est pour l’autre. Et dans le cas de la Russie, c’est même un très bon commerce. Sans atteindre les chiffres astronomiques des ventes américaines, les ventes russes dépassent quand même les 15 milliards $US annuellement, une source de revenus très appréciable pour un pays qui est ciblé par plusieurs sanctions internationales. Mais au-delà de la question des chiffres, c’est l’identité des clients de la Russie qui est particulièrement intéressante. En plus de ses clients traditionnels (avec la Chine en tête), la Russie cible maintenant des partenaires et alliés des États-Unis.

Déjà l’an dernier, et juste avant son sommet de Varsovie, l’OTAN a été plongé dans l’émoi par l’annonce de la Russie pour la production, en Grèce, de fusils d’assaut kalachnikov. Si le sommet de Varsovie aura été conclu avec un appel aux alliés de geler les contrats militaires avec la Russie, il faut garder à l’esprit que plusieurs alliés est-européens maintiennent des liens avec l’industrie militaire russe, leurs armées étant équipées par du matériel soviétique (avions, véhicules terrestres, etc.). En parallèle, trois contrats d’armement depuis un an retiennent l’attention : avec le Pakistan (décembre 2016), la Turquie et l’Arabie saoudite.

Il est assez facile de comprendre la motivation de Moscou derrière ses liens avec les anciennes républiques soviétiques : préserver un certain levier pour atténuer les sanctions européennes. Ce levier reste assez efficace, puisque l’Europe (que ce soit au sein de l’OTAN ou de l’Union européenne) est quasi-systématiquement divisée lorsque vient le temps d’imposer des sanctions à la Russie. Du côté des trois autres ventes, la raison est un peu moins évidente et s’inscrit davantage dans une logique géopolitique où Moscou cherche à redéfinir le jeu des alliances au Moyen-Orient.

Les trois contrats plus particuliers

Tous les observateurs de l’OTAN vous le diront, la Turquie a toujours fait un peu cavalier à part au sein de l’OTAN. Son admission dans l’alliance en était davantage une de raison que de cœur, tant pour les alliés que la Turquie. En effet, le pays contrôle l’unique détroit menant à la Mer noire, qui permet d’accéder directement à la Russie (et, à l’époque, au cœur de l’Union soviétique). Pour l’OTAN, il s’agissait d’un point stratégique vital à contrôle. Pour la Turquie, rejoindre l’alliance dans une période de perturbations régionales aura apporter une certaine garantie de stabilité. Ça n’aura cependant jamais empêché Turcs et Grecs de pratiquement se déclencher la guerre au sujet de la question de Chypre. Plus récemment, plusieurs tensions et divisions auront été relevées entre la Turquie et l’Europe, la première désirant rejoindre la seconde… mais pas à n’importe quel prix. La crise des réfugiés syriens n’aura fait que renforcer ces divisions. C’est donc dans ce contexte qu’on retrouve depuis quelques années des discussions entre Moscou et Ankara pour que la défense turque se procure des systèmes anti-missiles russes. Le retrait de certaines batteries anti-missiles Patriot depuis deux ans aura vraisemblablement précipité les discussions et après des rumeurs très fortes l’an dernier, la vente de systèmes russes aura été confirmée.

Le contrat avec l’Arabie saoudite survient dans un contexte similaire. Ici encore, nous avons un partenaire de longue date des États-Unis, mais sur une base de raison. Pour l’Arabie saoudite, ce partenariat avec les États-Unis est une façon de faire face aux ambitions de l’Iran, d’assurer la sécurité de la région du Golfe persique (nécessaire pour le transport par navires de pétrole saoudien) et, éventuellement, d’éviter une trop grande escalade avec Israël. De ces trois grands intérêts, celui qui domine actuellement l’agenda saoudien est l’Iran. C’est une des raisons derrière le blocus diplomatique du Qatar (mais pas la seule) et c’est aussi une des raisons ayant amené l’Arabie saoudite à acheter des véhicules blindés au Canada. Bref, pour Riyad, la base de ses partenariats est celle de ses intérêts, avec l’Iran en tête. C’est là que Moscou s’est immiscé, en venant conclure une vente de divers systèmes d’armements (systèmes anti-missile, lance-rockets, etc.). Ce qui est intéressant avec cette vente, c’est qu’elle permet tant à l’Arabie saoudite qu’à la Russie de faire pression sur le gouvernement iranien. En effet, la Russie est, d’abord et avant tout, un partenaire de l’Iran dans la région par la force des choses (et on pourrait dire de même pour la relation Russie/Syrie). Ce contrat est donc une façon pour le président Poutine d’envoyer un message à Téhéran de ne pas faire montre de trop d’ambitions régionales.

Il reste encore la question du Pakistan. Ici encore, un partenaire américain qui n’est pas acquis. On ne compte plus les différents entre l’OTAN et le Pakistan au sujet des diverses factions talibanes (les frappes de l’OTAN au Pakistan, Islamabad qui protège des leaders talibans, etc.). De même, le Pakistan, par son statut nucléaire et sa rivalité avec l’Inde, refuse d’être « dirigé » par un autre pays. Oui rejoindre un camp, mais toujours avec un pied dans la porte, prêt à reculer au besoin. C’est ce qui est arrivé avec le contrat pour la vente d’hélicoptères de combat russes. Ces appareils s’inscrivent dans un besoin plus large pour l’armée pakistanaise de renouveler sa flotte aérienne pour le combat rapproché au sol. Un contrat en avril 2015 avait déjà été signé avec les États-Unis et le Pakistan regarde actuellement pour se procurer d’autres appareils, de la Turquie ou de la Chine. Bref, on est ici en mode achat compulsif. C’était donc une occasion en or pour Moscou de venir réaliser une vente, surtout dans un contexte où des discussions ont lieu depuis quelques années déjà pour un éventuel contrat d’avions de chasse militaires russes.

En conclusion

Que retenir de ces ventes militaires par la Russie? Comme il a été mentionné, Moscou en retire évidemment de l’argent, mais en profite pour augmenter sporadiquement son influence. Ce n’est clairement pas assez pour lui permettre d’avoir la main haute en Europe ou au Moyen-Orient, mais cette influence augmente suffisamment pour redistribuer les cartes un peu plus à son profit.

Christian Picard est à la maîtrise en Science politique de l’Université Laval (Québec). Bilingue, il est un globe-trotter assumé, ayant été jusqu’en Corée du Nord! Ses intérêts incluent l’OTAN et l’actualité internationale.

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