Irak: les dirigeants kurdes choisissent d’ignorer les exigences de Bagdad

Des soldats des forces irakiennes prennent position face aux peshmergas aux abords de Kirkouk, le 14 octobre 2017. (AFP/AHMAD AL-RUBAYE)
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Des soldats des forces irakiennes prennent position face aux peshmergas aux abords de Kirkouk, le 14 octobre 2017. (AFP/AHMAD AL-RUBAYE)

Les dirigeants kurdes ont ignoré dimanche l’appel de Bagdad à retirer leurs peshmergas de Kirkouk avant la nuit et à annuler le référendum d’indépendance comme conditions à des négociations, alors que sur le terrain les troupes se font toujours face.

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Mise à jour 15/10/2017 à 13h05

Le gouvernement irakien a déclarer considérer dimanche comme une « déclaration de guerre » la présence de combattants kurdes, notamment du PKK turc, dans la province disputée de Kirkouk où l’armée entend reprendre aux peshmergas les zones qu’elle a perdues il y a trois ans.

Le Conseil de la sécurité nationale, plus haute instance de la Défense en Irak, présidée par le Premier ministre Haider al-Abadi, a dit dans un communiqué considérer comme « une escalade dangereuse » et « une déclaration de guerre » la présence « de combattants n’appartenant pas aux forces de sécurité régulières à Kirkouk », citant notamment des hommes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), considéré comme « terroriste » en Turquie.

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À l’issue de quatre heures de négociations, le communiqué qu’ils ont diffusé ne fait aucune mention d’un retrait des milliers de peshmergas qu’Erbil dit avoir mis en état d’alerte depuis plusieurs jours.

Et ce, alors même que des renforts des troupes irakiennes continuaient d’arriver dimanche dans le sud de la province de Kirkouk, où se trouve les ressources pétrolières, désormais quadrillée par les chars, les blindés et l’artillerie, selon un photographe de l’AFP.

Dimanche, le président de l’Irak, le Kurde Fouad Massoum avait fait le déplacement depuis Bagdad jusqu’au Kurdistan, tandis qu’un nouveau délai était accordé aux forces kurdes pour quitter les positions prises il y a trois ans et où Bagdad souhaite désormais réinstaller ses forces.

Il expirera dans la nuit, a indiqué un responsable kurde, faisant de nouveau planer la menace de violences, après un premier ultimatum prolongé dans la nuit de samedi à dimanche.

Dans leur communiqué en cinq points, le Parti démocratique kurde (PDK) du président de la région autonome Massoud Barzani et son rival l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), le parti de M. Massoum, mettent en garde contre « les interventions militaires ou les mouvements de troupes » qui « constituent une menace pour tout effort sérieux de règlement pacifique des problèmes ».

Ils se disent « entièrement prêts au dialogue ». Mais, a prévenu sur Twitter Hemin Hawrami, conseiller de M. Barzani, ils « refusent des conditions préalables » à ces discussions.

« Le PDK et l’UPK rejettent toutes les demandes d’annuler les résultats du référendum », a-t-il précisé, répondant aux déclarations la veille d’une source proche du Premier ministre irakien Haider al-Abadi qui avait estimé qu' »aucun dialogue ne serait mené tant que les résultats du référendum ne sont pas annulés ».

Les peshmergas –les combattants kurdes– se divisent entre les deux partis. Les forces kurdes présentes dans la province de Kirkouk, que les forces irakiennes cherchent à déloger, dépendent de l’UPK.

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La crise aiguë que traversent les relations entre le gouvernement central irakien et la région autonome du Kurdistan a remis au premier plan la question des territoires qu’ils se disputent depuis 2003 et la chute du régime de Saddam Hussein.

Il s’agit d’une bande longue de plus de 1.000 km partant de la frontière syrienne jusqu’à celle avec l’Iran, et qui s’étend ainsi sur 37.000 km2. Située au sud des trois provinces (Erbil, Dohouk et Souleimaniyeh) qui forment la région autonome du Kurdistan, elle recouvre des portions des provinces de Ninive, de Salaheddine et de Diyala. Toute la riche province de Kirkouk est elle considérée comme « disputée ».

Selon le géographe français spécialiste du Kurdistan, Cyril Roussel, ces territoires disputés « concentrent les principaux paramètres de la discorde entre le pouvoir central irakien et la région kurde ».

Il s’agit « de la question de l’unité territoriale irakienne, des enjeux énergétiques, de la problématique communautaire et du retour des personnes déplacées, avec en arrière-plan le processus d’arabisation » mené sous Saddam Hussein, explique-t-il à l’AFP.

À ce jour, le territoire autonome kurde, né après la première guerre du Golfe de 1990 et confirmé dans la Constitution de 2005, s’étend sur 75.000 km2. Il abrite 5,5 millions d’habitants.

Mais, pour les Kurdes, il ne représente pas la réalité historique. Selon eux, près d’un tiers du peuple kurde s’en trouve exclu, tout comme les gisements pétroliers de la région de Kirkouk.

Aussi, progressivement, les peshmergas –les combattants kurdes– se sont installés dans les territoires disputés où vivent 1,2 million de Kurdes, au sud de leur région autonome, en profitant de l’extrême faiblesse des forces armées irakiennes.

Ces dernières ont en effet peiné à se reconstituer après leur démantèlement par l’administrateur américain de l’Irak, Paul Bremer, faisant suite à l’invasion du pays en 2003 par une coalition montée par les Etats-Unis.

Les combattant kurdes se sont emparés progressivement de 23.000 km2 de territoire: 9.000 km2 dans la province de Ninive, 6.500 dans celle de Kirkouk, 1.500 dans celle de Salaheddine, 3.200 dans la province de Dyala et 2.500 autres qui correspondent au district de Makhmur. Les Kurdes considèrent ce territoire comme faisant partie de la province d’Erbil alors que Bagdad l’a rattaché à celle de Ninive dans les années 1990.

« Les peshmergas étaient déjà présents dans les territoires disputés sous forme de contrôle mixte avec les troupes de Bagdad avant 2014 », relève M. Roussel.

En juin 2014, policiers et soldats irakiens ont fui en pleine débâcle face à la percée fulgurante des djihadistes du groupe État islamique (EI), qui s’est alors emparé de près d’un tiers du pays.

« Le retrait de l’armée irakienne à cette date a permis aux Kurdes de contrôler seuls les zones dans lesquelles ils étaient déjà », poursuit ce spécialiste.[/toggle]

Alors que les politiques tentent de reprendre langue, des milliers de combattants se font face dans cette province située au nord de Bagdad, trois semaines après la tenue d’un référendum au Kurdistan qui a exacerbé les tensions.

Saad al-Hadithi, porte-parole du Premier ministre irakien Haider al-Abadi, a affirmé à l’AFP que « les forces gouvernementales irakiennes ne veulent pas et ne peuvent pas porter atteinte aux citoyens, qu’ils soient kurdes ou autres, mais elles doivent faire appliquer la Constitution ».

La loi, a-t-il poursuivi, prévoit que « le gouvernement central exerce sa souveraineté sur les zones que la Constitution définit comme disputées (dont la province de Kirkouk fait partie, NDLR), de même qu’en matière de commerce extérieur, notamment de production et d’export de pétrole ».

L’Irak exige de reprendre le contrôle des positions tenues par les peshmergas depuis la débâcle de l’armée et de la police irakiennes face à la percée fulgurante du groupe Etat islamique (EI) en juin 2014.

Outre des bases militaires, les combattants du Kurdistan –région qui bénéficie depuis 1991 d’une autonomie étoffée au fil des ans– se sont également emparés d’infrastructures et de champs pétroliers de la province disputée de Kirkouk.

Jusqu’à présent, les forces irakiennes n’ont pas entamé de combat, se contentant de progresser et de reprendre certaines bases désertées peu avant par les peshmergas.

Leur objectif n’est pas la ville de Kirkouk, indiquent même les autorités à Erbil. Elles veulent reprendre « les champs pétroliers, une base militaire et un aéroport » mitoyen.

En outre, Bagdad, dont le budget est grévé par la chute des cours du pétrole et trois années de mobilisation et de combats contre l’EI, entend reprendre la main sur les 250.000 b/j de pétrole des trois champs de la province de Kirkouk: Khormala, pris par les Kurdes en 2008, et Havana et Bay Hassan, pris en 2014.

Le Kurdistan, qui traverse la plus grave crise économique de son histoire, pourrait lourdement pâtir de la perte de ces champs qui assurent 40% de ses exportations pétrolières.

Bagdad, en crise ouverte avec Erbil depuis la tenue le 25 septembre du référendum d’indépendance y compris dans des zones disputées comme Kirkouk, a multiplié les mesures économiques et judiciaires pour faire plier le Kurdistan.

Autre mesure de rétorsion, l’Iran, hostile au référendum, a fermé dimanche trois postes-frontières permettant le passage de biens et de personnes du Kurdistan irakien à son territoire, a indiqué à l’AFP un responsable kurde. Le ministère des Affaires étrangères iranien a toutefois démenti.

Washington, allié à la fois des Kurdes et des forces irakiennes dans la lutte contre l’EI, a affirmé vouloir « calmer les choses ».