Mosquée de Québec: Alexandre Bissonnette ne sera finalement pas accusé de terrorisme

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Alexandre Bissonnette.

La Couronne a déposé ce matin tel qu’elle s’y était engagée en septembre dernier l’ensemble de sa preuve dans le dossier d’Alexandre Bissonnette et la liste des 12 chefs d’accusation qu’elle porte contre celui qui a abattu six musulmans en prière à la mosquée de Québec le 29 janvier 2017, mais qui ne sera finalement pas accusé de terrorisme.

Les accusations contre le jeune homme de 27 ans sont: six chefs de meurtre au premier degré et six chefs de tentative de meurtre avec usage d’une arme à autorisation restreinte, mais aucune accusation de terrorisme ne sera portée: «La preuve a été rigoureusement analysée et les accusations portées sont le fruit et de la preuve et de l’état actuel du droit au Canada», a expliqué sommairement Me Thomas Jacques qui occupe pour la Couronne et qui a bien précisé que l’acte d’accusation était complet.

La Couronne a par ailleurs déposé un acte d’accusation direct, ce qui accélérera les procédures. La date de début du procès, qui aura lieu devant jury, devrait être déterminée le 11 décembre prochain.

La décision de ne pas porter d’accusations de terrorisme a toutefois été accueillie avec incompréhension et indignation par la communauté musulmane de Québec.

En avril dernier, plus de trois mois après la tuerie à la mosquée, Mohamed Yangui, un leader de la communauté musulmane de Québec, avait déclaré que «Tous les fidèles vivent dans une situation de terreur. On est terrifiés, on est terrifiés, vraiment. Même lorsque nos enfants sont là, normalement nos enfants viennent à la mosquée, ils viennent jouer, chacun de nous essaie d’avoir son fils près de lui.»

Les plaies ne sont pas refermées, la douleur est encore vive et le souhait le plus cher de la communauté musulmane était que la société québécoise reconnaisse que cet assassinat de six fidèles musulmans était bel et bien un acte de terrorisme.

Plusieurs veuves de l’attentat du 29 janvier, au Palais de Justice de Québec pour la première fois aujourd’hui, ont pleuré dans la salle d’audience, rapportent les médias locaux et le vice-président du Centre culturel islamique de Québec, sur place également, a déploré que Bissonnette ne soit pas accusé de terrorisme. «Il visait clairement une communauté, des musulmans en prière», s’est indigné Boufeldja Benabdallah.

Les 35 fidèles survivants, dont quatre enfants de 8 à 12 ans, « ne doivent pas être laissés pour compte », a-t-il plaidé. « Ils étaient sur place, ils ont été blessés dans leur corps, leur moral, leur psychique. La justice est en train de jouer un rôle fondamental pour soigner ces blessures ».

Mais l’article 83.01 du Code criminel définit le terrorisme comme un acte commis «au nom — exclusivement ou non — d’un but, d’un objectif ou d’une cause de nature politique, religieuse ou idéologique» en vue d’intimider la population «quant à sa sécurité, entre autres sur le plan économique, ou de contraindre une personne, un gouvernement ou une organisation nationale ou internationale à accomplir un acte ou à s’en abstenir».

L’utilisation du terme « terrorisme » à des fins purement politiques a pu cacher la complexité des enquêtes pour terrorisme et la difficulté d’obtenir une condamnation pour terrorisme. Dans ce cas-ci, il semble bien que que la Couronne, partant d’un point de vue strictement juridique, comme il se doit, ait décidé après avoir examiné la preuve de ne pas pas porter de telles accusations.

Si on n’avait pas pas dans notre société galvaudé le concept de « terrorisme » en l’utilisant à toutes les sauces, on pourrait sans doute mieux faire comprendre aux membres de la communauté musulmane pourquoi cet acte, aussi horrible soit-il, n’a pas donné lieu à des accusations de terrorisme. Mais aujourd’hui, la communauté musulmane de Québec n’est pas rassurée et a beaucoup de difficulté à comprendre qu’on ne voit pas un acte terroriste dans le meurtre délibéré de musulmans un soir de prière par un jeune nationaliste aux idées d’extrême-droite.

Alexandre Bissonnette, était étudiant en sciences politiques à l’université Laval, toute proche de la mosquée Sainte-Foy quand il a pénétré armé le 29 janvier dans le lieu de culte et a tiré dans le dos des fidèles rassemblés pour la prière du soir.

C’est un quartier qu’il connaissait bien, il y a vécu dans la coquette maison familiale jusqu’à l’automne avant d’emménager dans un petit appartement avec son frère jumeau à quelques centaines de mètres du centre culturel islamique de Québec.

Introverti, éduqué, sans histoire particulière, l’étudiant présumé meurtrier de six musulmans à la mosquée de Québec est séduit par les discours et les idées nationalistes mais affiche finalement un profil tout à fait banal.

Ses messages sur son compte Facebook, fermé depuis, sont principalement apolitiques et concernent la famille, les amis ou la gastronomie.

Les pages qu’il suit par contre « révèlent une sympathie apparente pour les groupes et les idéologies nationalistes », selon l’analyse du Site intelligence group, spécialisé dans le suivi des profils radicalisés et extrémistes.

«C’est un profil cruellement banal qui ressemble à bien d’autres et dont il est extrêmement difficile de percevoir l’évolution», expliquait en janvier David Morin, codirecteur de l’Observatoire sur la radicalisation et l’extrémisme violent (OSR).

Sans être passionné, Bissonette suit ses cours de politique à la faculté des sciences sociales, lit Baudelaire et travaille à l’organisme de collecte de sang Héma-Québec.

Sans avoir d’appartenance avérée à un groupe nationaliste, Alexandre Bissonnette a «un discours de droite, un peu réactionnaire, un peu anti-immigrant, antiféministe», analysait David Morin.

Il aime, d’après son profil Facebook, les positions de Donald Trump contre les immigrants mais aussi Marine Le Pen, présidente du Front national, parti d’extrême droite en France, ou encore Génération nationale, groupe identitaire nationaliste québécois.

Difficile, selon l’expert, de détecter dans un parcours aussi lisse «le point de rupture» d’un individu qui peut souffrir d’une crise existentielle, identitaire ou d’un désir d’affirmation.

En fait, le jeune homme «n’est peut-être même pas radicalisé» aux idées nationalistes et à un moment précis «la lumière s’est éteinte» et un retour en arrière s’est amorcé, souligne-t-il.

C’est ce qui expliquerait le comportement de l’étudiant qui après avoir perpétré son geste meurtrier, s’enfuit et appelle une demi-heure après la police pour se rendre en s’accusant de la tuerie.

Le codirecteur de l’OSR fait le parallèle avec Dylann Roof, partisan de la suprématie blanche ouvertement raciste, qui avait abattu neuf paroissiens noirs dans une église dans le sud-est des Etats-Unis en 2015.

Ces profils sont totalement différents des fanatiques qui, après le passage à l’acte, vont se faire sauter ou se suicider, analysait David Morin en janvier.

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