L’arbre qui fait pousser le coquelicot (2e partie)

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«On dirait que par rapport à l’armée, il ne faut pas parler de ce qui s’est passé et le prix qu’on a payé. Notre liberté et notre confortable existence, on les doit aux gens qui se sont levés, qui se sont armés de courage et qui ont avancé. Ce n’est pas juste aux coureurs des bois qu’on doit tout ça.» Né d’un père militaire qui a participé à la guerre de Corée, Antonio-Luc Pelchat est un homme reconnaissant, surtout aux FAC: «ces gens-là m’ont donné une éducation que personne d’autre n’aurait pu me donner: celle du respect et de faire ce que tu as à faire dans la vie.»

Dans la première partie de ce blogue, je l’ai comparé à «l’Homme qui plantait des arbres» de Jean Giono. Sauf que lui, il sème des coquelicots par le biais de son action. «L’Arbre du Souvenir» est une initiative née de la fierté de son service, de son respect pour le coquelicot et surtout, de l’amour qu’il éprouve pour ses enfants.

Mais avant d’en parler plus longuement, je me dois de vous présenter l’homme-vétéran qu’il est devenu car son processus est profondément inspirant. Aujourd’hui, fier de son service et de l’uniforme qu’il a porté 14 ans (dont 6 ans dans la réserve) comme blindé, il voudrait ne plus avoir à vivre avec le militaire qui sommeille toujours en lui et qui refait surface ponctuellement: son combat quotidien est avec lui-même. Ses blessures physiques et son SPT sont reliés à un accident de Léopard durant lequel le chef de char a été éjecté, le chauffeur, inconscient en raison d’un traumatisme crânien, et le «loader» lourdement blessé après être tombé sur des racks de bombes: il y avait du sang partout. C’est un démineur (une espèce de «grosse fourchette») qui les a sauvés en empêchant le véhicule de basculer complètement dans un ravin. Au moment du choc initial, il y est presque lui-même tombé lorsqu’il a voulu s’extirper du véhicule, ne réalisant pas sur le coup que c’était la cime des arbres qu’il voyait. Au final, il a sorti ses collègues du véhicule dans des conditions périlleuses et c’est lorsque l’adrénaline s’est mise à redescendre qu’il a lui-même réalisé l’ampleur de ses propres blessures.

À cette époque, il était dans la réserve. Il m’explique que les réservistes présentant du potentiel allaient travailler avec les soldats de la force régulière: c’était un honneur. Mais quand il en parle, il s’offusque de l’attitude de la régulière face aux réservistes de fin de semaine (j’ai entendu plusieurs vétérans utiliser l’expression «weekend warriors»). Féru d’histoire, il explique que «lors de la 1re et de la 2e guerre mondiale, ce sont les volontaires, ces «soldats de fin de semaine», comme ils les appelaient, qui ont permis la victoire parce que la force régulière n’était pas assez nombreuse. Ce sont les volontaires qui ont fait la différence. Bien cette fois-là, c’est un p’tit réserviste-pas-de-barres qui a sorti d’un char d’assaut 2 gars de la force régulière.»

Il n’a jamais eu de merci, de personne. «Il y a un lien entre le remerciement que tu n’as pas eu et le remerciement que tu donnes?», que je lui ai demandé. Il a réfléchi quelques secondes: «J’ai longtemps pensé que c’était du «rachetage» à cause de ce qui s’est passé dans ma vie, par rapport à ma sortie. Mais je réalise que c’est tout simplement ce que j’ai à faire. Je pense que c’est ça qu’on m’a enseigné, comme au moment de l’accident: cette journée-là, j’ai eu un gros moment de conscience à l’effet qu’il fallait que j’agisse pour mon prochain. Je l’ai fait, à m’en rendre malade aujourd’hui et à boiter tous les jours. De l’accident de Léopard, je m’en souviens à chaque instant.»

L’intensité de ce qu’il a vécu au moment de l’accident ne l’a pas arrêté: il a poursuivi sa carrière et a joint la force régulière par la suite. Mais les années subséquentes, malgré les succès professionnels, ce sont avérées désastreuses. Il a pris des années avant d’être diagnostiqué. Entre ses dépendances à la drogue et à l’alcool et 4 cures de désintox, après avoir vécu une fin de carrière particulièrement difficile, il a rencontré celle qui allait devenir des années plus tard, sa femme, Karine.

Au moment de leur rencontre, elle était déjà mère d’une fillette de 3 mois, Mélodie, qui est maintenant âgée de 12 ans. Puis, 2 enfants sont nés de leur union: Luka, 10 ans et Marie, 3 ans. Mélodie est autiste, déficiente intellectuelle et non verbale, ce qui a profondément forcé la famille à s’organiser autour du peu de ressources de répit qui existent. Mais Antonio-Luc est celui qui est capable d’aimer et de se dévouer bien plus que bien des gens seraient capables de le faire. Il est impliqué dans la vie de Mélodie: il est présent, du maquillage le matin de l’Halloween au changement de couche. Il est surtout patient, très patient. Comme il arrive à Mélodie de s’esquiver en douce, il a même entraîné, en allemand, son chien Deutch à la rechercher. Et surtout, du mieux qu’il le peut, il épaule sa Karine, sa femme, qu’il aime par-dessus tout.

Au-delà des défis quotidiens qui la caractérisent, la famille doit aussi composer avec les traces des blessures d’Antonio-Luc, comme en témoignent les rideaux du salon qui font face à la rue, qui sont constamment clos. Il raconte la crise d’angoisse qui l’a atterré chez l’optométriste, sans comprendre pourquoi: «c’est quand j’ai regardé l’appareil que j’ai réalisé que ça me rappelait un épiscope», qu’il explique. Pendant longtemps, il a été incapable de tondre son immense terrain avec un tracteur à gazon, incapable de sentir le petit véhicule basculer même très légèrement. Encore aujourd’hui, il doit constamment se battre contre l’anxiété qui lui serre la gorge à tout moment et qui l’empêche de dormir. Mais il avance. Il est «clean» depuis 3 ans et il a même réussit à embarquer dans un char d’assaut avec son fils. Investit dans sa thérapie, il n’a que de bons mots pour son psychologue qui a réussi à gagner sa confiance par ses mots justes et qui l’aide vraiment à faire le bout chemin qu’il fait.

L’idée du projet a commencé à germer quand il a réalisé que l’école primaire que fréquente son fils ne faisait rien pour souligner le jour du Souvenir: inacceptable pour ce père de famille qui a enseigné à son fils, dès l’âge de 4 ans, à aller serrer la main des militaires et des vétérans qu’il croise pour les remercier de leur service. D’ailleurs, j’ai eu le privilège de voir Luka serrer spontanément la main de deux hommes qu’il savait être vétérans. Et même s’il ne veut pas devenir militaire plus tard, le «Merci de votre service» est ressenti sincèrement. C’est par conviction profonde qu’Antonio-Luc a approché le directeur de l’école primaire de St-Jacques-Le-Mineur et lui a offert de présenter une petite conférence à la classe de son fils.

Ce dernier, M. Gino Jean, un homme sympathique et ouvert, a accueilli de bon œil le projet. Même son de cloche chez les professeurs qui ont estimé l’initiative fort pertinente, notamment pour l’une d’elle dont le père est militaire. C’est donc grâce à l’ouverture et à la collaboration de l’école que bien humblement, dans l’anonymat, qu’Antonio-Luc a commencé à offrir ses petites conférences pour parler du coquelicot, la seule exigence étant qu’il soit «pédagogique» afin de respecter le mandat de l’école.

Mais en quoi consiste exactement «L’Arbre du Souvenir»? Le concept est simple, ingénieux et parfaitement symbolique. En résumé, les écoles ont reçu chacun arbre (un vrai!) qu’elles ont installé à l’entrée. Au moment de la conférence, les élèves reçoivent chacun un carton sur lequel est inscrit le nom d’un soldat décédé au moment d’un conflit (par exemple, à Passchendaele). A la fin de la conférence, les élèves sont invités à faire une recherche sur le site de commémoration d’Anciens Combattants Canada pour en savoir plus sur le soldat puis, s’ils le désirent, peuvent inscrire un remerciement sur la carte à l’intention du soldat qu’ils ont appris à connaître. Finalement, ils apposent le coquelicot qui leur a été donné sur le coin gauche de la carte qu’ils suspendent à l’arbre. «Merci de notre liberté de vivre notre vie», que l’un d’eux a écrit.

En fait, c’est aussi le contenu de ce qu’il partage qui est fascinant et sa façon de transmettre l’information. À la fin du 50 minutes, les élèves se sont amusés à répondre «à ses ordres» (ex: «Tout le monde debout!») afin de leur apprendre le travail d’équipe et de leur rappeler «qu’on apprend mieux quand on a fait travailler notre corps». D’une façon interactive, il présente des vidéos qu’il a trouvées sur le site officiel d’ACC, distribue la documentation qu’il reçoit de La Légion. Il explique le symbolisme des couleurs du coquelicot (rouge pour le sang, noir pour la tristesse); il rappelle les conditions de la guerre, les difficultés vécues par les soldats de l’époque. Aux 6e année, il a même apporté une couverture de laine dont le tissu est similaire à celui avec lequel on fabriquait les costumes de combat. Il parle de la différence entre un «cessez-le-feu» et un «armistice». Il demande aux filles de se lever debout et il explique à la classe le rôle de la femme pendant la guerre, à titre de «munitionnettes» ou d’infirmières. En plus de connaître les dates de la 1ere guerre, ils savent également ce qu’est que le traité de Versailles de 1919.

Quand il a fini, il rappelle à son auditoire de ne pas se gêner à aller remercier un militaire pour son service. D’ailleurs, encore une fois, j’ai pu constater l’efficacité de son enseignement quand, à la fin des conférences, les enfants se sont spontanément levés pour aller remercier Klode, un ami vétéran (et mon ex-mari!), qui l’accompagnait et qui a d’ailleurs expliquer aux enfants comment les lits devaient être faits pour passer l’inspection: «il fallait qu’une pièce de 10 sous rebondisse», qu’il leur a dit.

Ils étaient fascinés. «Merci de votre service» que lui ont répété, un à un, les enfants.

Cette année, à l’an 3 de son initiative, Antonio-Luc s’est adressé à un total de 120 élèves. Pendant 50 minutes, il a rencontré individuellement les classes de 4e, 5e et 6e année des écoles primaires de St-Jacques-Le-Mineur ainsi que de St-Blaise. D’ailleurs, je vous invite à regarder les photos qui accompagnent ce texte où vous verrez Antonio-Luc en action.

Suite au succès et à l’intérêt que suscite l’Arbre du Souvenir, il espère pouvoir élargir son initiative à d’autres écoles primaires et permettre à d’autres vétérans (et/ou militaires) de «sortir de leur cave» (ce sont ses mots) pour vivre le défi, le plaisir, la satisfaction et la récompense de ce partage avec les enfants.

Si vous êtes militaire/vétéran et que vous avez un intérêt à voir L’Arbre du Souvenir naître dans l’école de votre quartier et/ou contribuer à son projet (en offrant une conférence à l’école de votre localité, ou en fournissant des «récompenses» qu’il pourrait offrir aux élèves pour les remercier de leur participation, par exemple), contactez-moi à jenny_migneault@yahoo.ca et je vous mettrai en contact avec lui.

Sa récompense ultime, c’est quelques jours plus tard qu’il l’a reçue, quand il s’est arrêté au kiosque de vente de coquelicots de son coin. La dame lui a raconté, toute émue, qu’un jeune est allé la voir pour la remercier de son service. Il lui a aussi parlé du lieutenant-colonel John McCrae et de son poème, de l’origine du coquelicot rouge… et du vétéran qui est passé à l’école leur en parler.

Il ne lui pas dit que c’était lui, le vétéran qui a parlé à la classe.

Depuis quelques années, au jour du Souvenir, Antonio-Luc Pelchat, un blindé des FAC à la retraite, prépare des tourtières pour faire passer son anxiété. Et s’il est encore incapable d’assister à une cérémonie, il sait que «ça s’en vient». Et le plus beau, c’est qu’autour de lui, il fait pousser des coquelicots rouges.

À toi, Antonio-Luc, ainsi qu’à Karine, Mélodie, Lucas et Marie,
À vous et à votre famille,
merci de votre service.




Jenny Migneault est une activiste, militante et «advocate». Elle est également membre du comité aviseur sur les familles d’Anciens Combattants Canada et a recu la Mention élogieuse de l’Ombudsman des vétérans. Elle est actuellement en tournée pan-canadienne pour mieux comprendre les enjeux touchant les familles des militaires et des vétérans.

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