L’EI a perdu sa toute dernière localité en Irak

Des soldats irakiens près de la localité de Rawa, à proximité de la frontière syrienne, le 8 novembre 2017. (AFP/Archives/Suleiman al-ANBARI)
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Des soldats irakiens près de la localité de Rawa, à proximité de la frontière syrienne, le 8 novembre 2017. (AFP/Archives/Suleiman al-ANBARI)

L’Irak a repris vendredi en quelques heures la toute dernière localité tenue par le groupe État islamique (EI) sur son territoire, Rawa, infligeant une nouvelle défaite à l’organisation djihadiste qui ne contrôle plus que quelques zones désertiques à la frontière syrienne.

En Syrie, ravagée depuis 2011 par la guerre, l’EI est aussi dans une position critique, acculé dans son dernier bastion urbain, Boukamal, par les forces du président Bachar al-Assad.

En un peu plus de trois ans, l’organisation ultraviolente responsables d’exactions et d’attentats sanglants, a vu son « califat » autoproclamé à son apogée en 2014 s’écrouler quasiment totalement.

Cette année-là, elle régnait sur un territoire de sept millions d’habitants aussi grand que l’Italie à cheval sur la Syrie et sur un tiers de l’Irak. Elle y contrôlait de nombreuses et grandes villes.

Mais après Rawa, elle a désormais été chassée de tous les centres urbains d’Irak où elle exerçait un pouvoir militaire et administratif, et ses hommes ne tiennent plus que 4% du pays, selon un spécialiste irakien de l’EI interrogé par l’AFP.

« Ce qui a été libéré ce sont des zones délimitées administrativement et peuplées. Mais les oueds, les oasis, les étendues désertiques vides qui toutes ensemble représentent 4% du territoire irakien, sont encore entre les mains de l’EI », a expliqué Hicham al-Hachemi.

[toggle title= »APRÈS RAWA, LE CALIFAT NE RÉGENTERA PLUS LA VIE DES IRAKIENS » load= »hide »]

« État islamique – Province de l’Euphrate »: sous une couche de sable, les panneaux du groupe État islamique (EI) racontent une administration disparue. C’est dans la localité de Rawa, que le « califat », ses « provinces » et ses « ministères » ont rendu leur dernier souffle en Irak.

Cette bourgade enserrée dans l’une des boucles du fleuve Euphrate, au beau milieu du désert, était la dernière localité contrôlée par les jihadistes en Irak. Elle a été reprise vendredi par les forces irakiennes qui ont trouvé des habitants aux vies bouleversées par le « règne » brutal de l’EI.

Hamza Mahmoud, 13 ans, a ainsi quatre années de retard à rattraper à l’école. Depuis l’arrivée des jihadistes en 2014 dans Rawa, il n’a pas pu faire une seule rentrée scolaire.

Son quotidien d’enfant, déjà chamboulé par cette école buissonnière forcée, a été pendant plus de trois ans rythmé par les décisions, les interdits et autres activités imposées par les jihadistes de l’EI et leurs « diwan », ces ministères des premiers temps de l’islam, et autres « wilayas », ces provinces du « califat » redessinées à cheval sur la Syrie et l’Irak.

Régulièrement, les 20.000 habitants de Rawa et des hameaux environnants devaient se rendre au préfabriqué situé à l’entrée de la localité aux rues battues par les vents et couvertes de sable.

Comme le proclame le panneau qui le surmonte, ici se dressait un « point d’information ». Les dernières attaques menées par l’EI, ses prises de nouveaux territoires, les faits d’armes en tout genre du groupe ultraviolent y étaient annoncés à la population.

Si les jihadistes ne contrôlent plus aujourd’hui que des zones désertiques où quasiment personne ne vit, leur « califat » autoproclamé s’étendait sur près d’un tiers de l’Irak en 2014.

Du temps de l’EI tout puissant à Rawa, les règles étaient aussi rappelées aux habitants au « point d’information », relatent-ils.

– ’20 coups de fouet’ –

« Les hommes devaient avoir de longues barbes et porter des robes traditionnelles, mais au-dessus de la cheville, sous peine de vingt coups de fouet », raconte Hamza, gilet jaune fluo frappé d’un écusson de l’équipe de foot d’Italie.

« Pendant plus de trois ans, ils nous ont privés d’électricité, de téléphone et de télévision », soupire Aref Aïd, 67 ans, barbe et jellaba blanche.

Vendredi, les troupes gouvernementales –appuyées par des combattants des tribus locales– ont reconquis Rawa en quelques heures. La « libération » s’est faite sans grand combat, après la désertion des jihadistes.

Plusieurs jours avant l’entrée des troupes, le maire, Hussein Ali, affirmait à l’AFP que des convois entiers de combattants jihadistes quittaient Rawa en direction de la frontière syrienne où l’EI, bien qu’en net recul, tient encore des territoires.

Ils fuyaient les raids de la coalition internationale antijihadistes emmenée par les Etats-Unis. Les frappes aériennes s’étaient récemment intensifiées en prévision de l’entrée des chars et de l’artillerie.

Derrière eux, les membres de l’EI ont laissé, comme partout où ils s’étaient installés, leurs ateliers d’artificiers pour fabriquer en série bombes et autres véhicules piégés. Aujourd’hui, ces ateliers ne sont plus qu’un tas de ruines, écrasés par les bombardements aériens.

Ailleurs, d’énormes cratères sont toujours béants entre les constructions traditionnelles en pierre accrochées au flanc des roches surplombant l’Euphrate.

– Sunnites contre l’EI –

Mais au-delà des dégâts matériels, d’autres plaies restent ouvertes dans l’immense province d’Al-Anbar, peuplée uniquement de sunnites dans un pays, l’Irak, à majorité chiite.

Parce que cette province désertique, qui s’étend de la frontière syrienne aux environs de Bagdad, a de longue date été un bastion des groupes extrémistes qui se sont succédé en Irak depuis des années, les habitants se disent aujourd’hui montrés du doigt.

« Ils ont dit de nous que les gens d’ici étaient avec l’EI, mais c’est l’exact contraire », s’emporte Aref. « Si on était avec l’EI, on ne serait pas restés » à l’arrivée des troupes gouvernementales, assure-t-il.

D’ailleurs, lors de l’offensive sur le bastion d’al-Anbar, les forces irakiennes, dominées par les chiites, se sont adjointes les services des unités paramilitaires du Hachd al-Achaïri, des combattants des tribus sunnites des environs qui se sont ligués contre l’EI.

« Nous avons gagné à Rawa », assure, foulard bédouin sur la tête et sourire aux lèvres, Mohammed al-Jougheifi, l’un de ces combattants.

« Et si jamais il y a d’autres batailles à mener contre l’EI, nous sommes prêts ».[/toggle]

– À l’assaut des ‘résidus’ –

Ainsi, après la « libération » de Rawa, les forces irakiennes doivent ratisser de larges pans du désert le long de la frontière poreuse avec la Syrie pour en chasser les derniers jihadistes.

« Militairement, l’EI est défait, mais nous allons maintenant poursuivre ses résidus pour éradiquer leur présence », a expliqué à l’annonce de la victoire à Rawa, le général Yahya Rassoul, porte-parole du commandement militaire irakien.

« Les jours du faux califat sont comptés », a écrit sur Twitter l’émissaire du président américain, Brett McGurk.

Comme il y a exactement deux semaines à Al-Qaïm, gros bourg voisin proche, les troupes gouvernementales et paramilitaires ont progressé en rapidement à Rawa, ne rencontrant quasiment pas de résistance.

Les djihadistes, assurent militaires et responsables locaux, fuient généralement vers la Syrie peu avant l’arrivée des troupes irakiennes.

Cette fois-ci, celles-ci se sont annoncées, depuis l’autre rive de l’Euphrate, en appelant les habitants à hisser des drapeaux blancs et en multipliant les appels à la reddition des jihadistes via une chaîne de radio.

Moins de trois heures après l’annonce du début de l’assaut, le commandement irakien annonçait « la libération de l’ensemble de Rawa où le drapeau irakien a été hissé sur les bâtiments officiels ».

Mais les opérations de « nettoyage et de déminage » des bombes et autres explosifs laissés par les djihadistes, comme à chaque bataille, se poursuivent, a indiqué à l’AFP le général Nomane al-Zobaï, commandant de la 7e division de l’armée irakienne, depuis Rawa, à 350 kilomètres à l’ouest de Bagdad.

– Acculé en Syrie

Le Premier ministre Haider al-Abadi, commandant en chef des armées, a salué « une libération en un temps record » et souligné que les forces « poursuivent les opérations de ratissage du désert pour sécuriser la frontière avec la Syrie ».

Exactement de l’autre côté de cette frontière, l’EI est aussi en posture difficile avec un nouvel assaut des forces du régime syrien contre son dernier fief urbain en Syrie, Boukamal, situé dans la riche province pétrolière de Deir Ezzor (est).

L’armée syrienne avait annoncé il y a une semaine avoir conquis Boukamal mais les jihadistes avaient réussi quelques jours plus tard à la reprendre.

L’EI contrôle toujours 25% de la province de Deir Ezzor, ainsi que certaines poches dans les provinces de Hama (centre), Damas, et dans le sud du pays.

Dans la province de Deir Ezzor frontalière d’Al-Anbar en Irak, une autre offensive distincte est menée contre l’EI par les combattants kurdes et arabes des Forces démocratiques syriennes (FDS), soutenus par Washington.

En resserrant l’étau autour de l’EI des deux côtés de la frontière, l’Irak et la Syrie sont en passe d’en finir avec le contrôle territorial des djihadistes mais doivent se préparer à voir resurgir combattants et kamikazes djihadistes ailleurs dans les deux pays, préviennent les experts.

Car si les forces irakiennes ont redoré leur blason en remportant la bataille de Mossoul, la deuxième ville d’Irak, après une offensive dévastatrice de neuf mois, le désert d’Al-Anbar est un théâtre d’opérations bien différent, connu de longue date pour être un lieu de passage des djihadistes comme des contrebandiers.