Perpétuité pour Mladic: à Srebrenica, les applaudissements et larmes des femmes

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Photo montage de Ratko Mladic à gauche le 15 février 1994 quand il était chef militaire des Serbes de Bosnie et à droite quand il entre au tribunal à La Haye le 22 novembre 2017. (AFP)

Remis à jour 22/11/2017 à 19h05

Elles ont écouté le verdict les mains parfois tournées vers le ciel, serrées les unes contre les autres: quand la perpétuité a été annoncée pour Ratko Mladic, les mères de Srebrenica ont applaudi, pleuré, se sont agrippées.

« Je rends grâce à Dieu, au nom de nos fils! », lâche Nedziba Salhovic une de celles qui s’étaient réunies mercredi devant une des télévisions installées au mémorial de Potocari. Si à La Haye des responsables des associations se sont dites « partiellement satisfaites », celles qui étaient restées à Srebrenica exprimaient leur soulagement.

C’est là que sont érigées des milliers de stèles en hommage à leurs fils, frères, maris. Ils furent plus de 8.000 assassinés par les forces serbes de Mladic en quelques jours de juillet 1995 alors qu’ils tentaient de fuir l’enclave musulmane de Srebrenica.

Un acte de génocide, a répété mercredi la justice internationale. Le seul commis en Europe depuis la Seconde guerre mondiale. Et le guerrier Mladic, 74 ans, en a été jugé coupable, tout comme en 2016 le propagandiste fanatique Radovan Karadzic, 72 ans.

« Mladic mourra à La Haye! Je suis heureuse, heureuse de cette justice », dit Nedziba Salhovic.

‘Le Tchetnik a fait dans son froc!’

Dès le début de la lecture, les premières larmes ont coulé. Et les cris de colère se sont élevés quand Mladic s’énervait. « Qu’un chien baise ta mère! », crie une de ces femmes voilées. « Tu n’es pas un homme mais une ordure! »

Quand le criminel demande une interruption de séance pour aller aux toilettes, le mépris fuse: « Le Tchetnik a fait dans son froc! »

Ces femmes n’attendaient que la perpétuité. « Mes photos sont des preuves irréfutables », dit l’une en les brandissant.

Toutes étaient venues pour entendre que le « Boucher des Balkans » mourrait bien en prison. « Quand bien même justice ne serait pas rendue même s’il vivait 1.000 fois et écopait d’autant de peines à perpétuité », avait dit Ajsa Umirovic, 65 ans, qui a perdu 42 membres de sa famille.

« Regardez là-bas », dit-elle en montrant l’alignement de stèles, « il devrait recevoir la perpétuité ne serait-ce que pour une seule famille ».

A Sarajevo, autre ville-martyre, le vendeur de vêtements Safet Kolic estime que ce « jugement arrive trop tard ». A ses yeux, Mladic « a détruit un peuple en lui faisant commettre un génocide, et un autre en lui faisant subir un génocide ».

Dans la capitale bosnienne, de nombreuses façades sont encore trouées d’impacts d’obus, rappel d’un siège de 44 mois, l’un des plus longs de l’histoire.

Plus de 10.000 personnes, dont 1.500 enfants, y sont tombés entre 1992 et 1995, tués par les balles des snipers et les obus qui pleuvaient des hauteurs tenues par les forces de Mladic.

Le marché de Markale fonctionne normalement ce mercredi. Il fut le théâtre de deux bains de sang avec 68 morts en février 1994 et 37 en août 1995. Les noms des victimes sont inscrits sur un mur rouge. « Si ça ne tenait qu’à moi, je le pendrais, parce que j’ai souffert comme personne, je ne peux même pas en parler », dit une femme âgée, vendeuse de légumes, qui refuse de donner son nom.

Ratko Mladic s’imaginait héros du peuple serbe mais son nom restera associé aux crimes de la guerre de Bosnie, du siège de Sarajevo au massacre de Srebrenica, pour lesquels il a été condamné mercredi à la prison à perpétuité par la justice internationale.

Surnommé le « Boucher des Balkans », il a été reconnu coupable de génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), basé à La Haye.

Agité et énervé, il a été évacué de la salle d’audience du TPIY après avoir traité ses juges des menteurs, et n’était pas présent dans le box des accusés au moment de l’énoncé du verdict.

Arrêté en 2011 après 16 ans de cavale, le soldat massif et arrogant est devenu un vieil homme malade. Mais son procès n’a pas ébranlé sa conviction exprimée dès sa première apparition devant le TPIY: « Je suis le général Mladic. J’ai défendu mon pays et mon peuple ».

Pour le reste, cet homme tantôt colérique et brutal tantôt jovial et truculent selon ceux qui l’ont approché, a un jour expliqué que « les frontières ont toujours été tracées avec du sang et les États délimités par des tombes ».

Il est considéré comme le troisième architecte de l’épuration ethnique durant un conflit intercommunautaire (1992-95) qui a fait plus de 100.000 morts et 2,2 millions de déplacés.

Depuis Belgrade, le président Slobodan Milosevic, mort à 64 ans en détention en 2006, enflammait les Balkans avec sa rhétorique « grand serbe » tout en manoeuvrant avec la communauté internationale; dans sa « capitale » de Pale, le psychiatre Radovan Karadzic, 72 ans, idéologue des Serbes de Bosnie, condamné en 2016 à 40 ans de détention, déversait sa propagande fanatique.

Mladic, 74 ans, était leur bras armé, seul du trio né en Bosnie, à Bozanovici, village de paysans pauvres du sud.

Très tôt orphelin d’un partisan tué par les Croates oustachis pronazis, il intègre l’armée yougoslave. Quand la guerre éclate, après avoir combattu les Croates, il est vite transféré à Sarajevo, soumise à un interminable siège de près de quatre ans. Plus de 10.000 habitants, dont environ 1.500 enfants, seront tués par les balles des snipers ou les obus qui pleuvaient des hauteurs tenues par les forces de Mladic.

– ‘Les faire entièrement disparaître’ –

Pourtant, des tee-shirts frappés de son visage sont toujours en vente à Belgrade, ses partisans continuent de véhiculer l’image d’un soldat paysan amoureux de sa terre, respectueux des codes d’honneur de la guerre, n’ayant pour objectifs qu’une Yougoslavie unie puis la protection de « son » peuple contre ceux qu’il désignait comme les « Turcs », les Bosniaques musulmans.

Une description balayée à La Haye par le procureur Alain Tieger qui avait réclamé la perpétuité: « Son souci n’était pas que les musulmans pourraient créer un État, son souci était de les faire entièrement disparaître ».

« Sa guerre était une guerre de lâche », écrit le journaliste britannique Tim Judah, dans son ouvrage « The Serbs ». Pour quelques vrais combats, il a surtout chassé « des centaines de milliers de gens non armés de leurs foyers. »

En 1994, sa fille Ana s’était suicidée. Pour beaucoup, cette étudiante en médecine ne supportait plus le poids des crimes imputés à son père, thèse réfutée par sa famille. Un an plus tard, c’est le massacre de Srebrenica, le pire en Europe depuis la Deuxième guerre mondiale, acte de génocide selon la justice internationale.

– Rosiers et football –

Sur des images d’époque, on voit Mladic s’adresser à des civils, femmes et vieillards, après la prise de l’enclave musulmane par ses troupes en juillet 1995. « N’ayez pas peur. Doucement, doucement, laissez les femmes et les enfants partir d’abord », leur dit-il. On le voit tapoter la joue d’un petit Bosniaque, paternel.

D’autres images le montrent martial dans Srebrenica, se félicitant de cette « revanche contre les Turcs ». Dans les alentours, en quelques jours, ses hommes ont assassiné plus de 8.000 hommes et adolescents bosniaques qui fuyaient.

Après l’accord de paix de Dayton qui fait taire les armes, Mladic reste en Bosnie, à l’abri dans son repaire de Han Pijesak, base à moitié enterrée dans une forêt de pins de l’est du pays.

Puis il s’installe à Belgrade, protégé par l’armée. Officiellement recherché, il ne se cache guère, taille des rosiers, va à la boulangerie, dîne au restaurant, assiste à un match de football. Mais Milosevic est chassé du pouvoir en 2000, Mladic entre en clandestinité. Les arrestations affaiblissent ses réseaux et pour la Serbie, qui aspire à entrer dans l’Union européenne, Mladic devient un problème.

Le 26 mai 2011, il est acueilli chez un cousin, dans le village de Lazarevo (nord) avant d’être livré à la justice internationale. Son procès s’était ouvert en 2012 pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre.

A 5 km de Srebrenica, des portraits de Mladic

Chez les Serbes de Bosnie, qui pèsent pour un peu moins d’un tiers des 3,5 millions de Bosniens, on ne se faisait guère d’illusion sur l’issue de ce procès. Mais l’heure n’est pas à la contrition.

À cinq kilomètres seulement du mémorial de Srebrenica, des portraits de Mladic en uniforme ont été posés dans les rues de la ville serbe de Bratunac. « Tu es notre héros! », pouvait-on lire.

À Sokolac, des militants de l’association Honneur de la Patrie, certains revêtus de T-shirt à l’effigie de Ratko Mladic, ont accueilli le verdict en silence.

« L’histoire montrera peut-être un jour que la vérité est celle à laquelle nous croyons », dit l’ancien combattant Zeljko Dacic, 51 ans.

La veille, leur chef politique Milorad Dodik, le patron de la « Republika Srpska », avait donné le ton: « Ratko Mladic reste une légende du peuple serbe ».

La guerre de Bosnie (1992-1995) a fait plus de 100.000 morts et 2,2 millions de déplacés.

Le major général (ret) Lewis MacKenzie se réjouit de la condamnation

Le major général (ret) Lewis MacKenzie, qui a dirigé la mission des Nations unies à Sarajevo dans les années 1990 a félicité le Tribunal pénal international pour la condamnation de Mladic.

Le major général canadien, qui a rencontré plusieurs fois Ratko Mladic lorsqu’il dirigeait l’opération de maintien de paix en Bosnie-Herzégovine, se dit toutefois «stupéfait» qu’il ait fallu six ans pour traduire en justice «le boucher des Balkans».

Le général à la retraite estime que ces longs délais ne représentent pas un «grand gage de confiance» pour le tribunal de l’ONU sur les crimes de guerre en ancienne Yougoslavie alors qu’il existait, selon le militaires canadien, de multiples preuves incriminantes contre Ratko Mladic dès sa capture en Serbie, en mai 2011.




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