Forum d’Halifax: le conflit entre Erbil et Bagdad, les Kurdes abandonnés par leurs alliés de jadis

Le ministre de la Défense nationale, Harjit S. Sajjan, lors d’une plénière au Forum d’Halifax sur la sécurité internationale à Halifax, le 19 novembre 2016. (MDN)
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Le ministre de la Défense Harjit Sajjan a lancé ce vendredi le Forum 2017 d’Halifax sur la sécurité internationale(FHSI) où, accueillant du 17 au 19 novembre 2017 des dirigeants de la communauté mondiale de la défense et de la sécurité, le ministre canadien compte mettre l’accent, notamment, sur des enjeux fondamentaux le rôle des femmes dans les conflits, mais pourrait être rattrapé par des questions d’actualité embarassantes comme l’apparente indifférence d’Ottawa dans le conflit entre Badgad et Erbil, dont il a pourtant entraîné et formé les combattants.

Le forum de cette année se penchera sur le rôle des femmes dans la sécurité internationale. Plusieurs études ont montré que lorsque les femmes sont réellement impliquées, il y a une plus grande chance de résoudre les conflits avec succès.

Les participants au Forum de Halifax devraient donc se pencher de manière approfondie sur le rôle que jouent les femmes dans la sécurité internationale, qui a également été un thème majeur de la réunion 2017 de l’ONU sur le maintien de la paix les 14 et 15 novembre à Vancouver.

Parmi les autres sujets abordés lors du forum de ce week-end figurent également la cybersécurité et la prolifération nucléaire, des changements climatiques, mais à côté de ces questions fondamentales, d’autres questions, brûlantes, pourraient venir perturber les participants, telles les relations avec la Russie, le retour des djihadistes occidentaux en Europe et en Amérique, et la question kurde.

Outre les grands principes et les approches novatrices, la situation mondiale pose aussi des questions terriblement, concrètes, précises et brûlantes.

La question kurde mise de côté pour se concentrer sur la suite de la lutte contre Daech

La question kurde viendra probablement cette année hanter le Canada dès le premier jour du Forum.

Falah Mustafa Bakir, l’émissaire et ministre des Affaires étrangères du gouvernement régional kurde (KRG), dont les combattants peshmergas ont passé des années à affiner leurs compétences militaires sous la tutelle des formateurs et conseillers des forces spéciales canadiennes, appelle le gouvernement Trudeau, qui s’y refuse, à jouer les médiateurs dans le conflit entre Erbil et Bagdad.

Falah Mustafa Bakir, qui était vendredi à Halifax pour pour le Forum, prévoyait demander au ministre de la Défense Harjit Sajjan et à d’autres responsables canadiens d’aider au règlement du conflit et il semble difficile d’imaginer comment le gouvernement Trudeau pourrait se défiler sans que le Canada y perde en crédibilité alors qu’il vient tout juste de proposer de jouer les formateurs auprès des soldats de la paix de l’ONU.

Le responsable kurde ne cache pas que les Kurdes se sentent quelque peu oubliés par leurs alliés internationaux maintenant que Bagdad prend des mesures pour affirmer son contrôle du nord de l’Irak. Après tout, ce sont les Kurdes, note-t-il, qui ont stoppé la marche des djihadistes de l’État islamique en Irak alors que les forces gouvernementales de Bagdad s’étaient effondrés, enlevant leurs uniformes et abandonnant leurs positions.

« Nous avons joué un rôle majeur dans la lutte contre [l’État islamique], mais il semble que certaines personnes l’aient oublié », a déclaré l’émissaire du gouvernement régional kurde (KRG).

Mais après le référendum kurde sur l’indépendance, les relations des Kurdes avec Bagdad et ses alliés se sont rapidement détériorées.

Mi-octobre, les forces loyales à Bagdad se sont emparées du territoire tenu par les Kurdes, y compris la ville pétrolière de Kirkouk, mettant fin au rêve kurde d’indépendance. Les forces agissant pour Bagdad comprenaient des troupes gouvernementales irakiennes et des milices chiites dont M. Bakir a dit qu’elles agissaient selon les souhaits de l’Iran.

Ottawa a pour sa part suspendu le travail des forces spéciales canadiennes, annonçant le 27 octobre qu’elles ne reprendraient que lorsque «il y aurait plus de clarté concernant les interrelations entre les forces de sécurité irakiennes». Il n’y a aucune date prévue pour la reprise des activités des conseillers militaires canadiens auprès des Kurdes.

Falah Mustafa Bakir a indiqué que les Kurdes demandent à leurs alliés de faire pression sur Bagdad pour que cessent les hostilités et que soit négocié un règlement, affirmant que le gouvernement central viole la constitution de l’Irak, qui interdit d’utiliser la force pour régler les différends politiques.

« Ce que nous demandons, c’est que nos partenaires du monde entier s’engagent activement pour garantir un cessez-le-feu permanent et immédiat, l’absence de recours à la force, l’absence d’avancées militaires, le retrait et la réduction des forces ».

Il a préciser que les Kurdes ne veulent pas déclarer l’indépendance unilatéralement, mais trouver une solution avec Bagdad et que les représailles font encore plus mal à son peuple.

« Nous ne méritons pas d’être punis: la fermeture des aéroports, la fermeture de la frontière, les sanctions économiques. »

Pour le moment, Ottawa se tient loin du conflit entre Bagdad et Erbil. Afin de répondre tant aux besoins de la Coalition que des forces irakiennes, les Forces armées canadiennes viennent d’annoncer ce vendredi 17 novembre de nouveaux changements au sein de l’Opération IMPACT.

En interview téléphonique avec 45eNord.ca, le brigadier-général Daniel MacIsaac, commandant de la Force opérationnelle interarmées en Irak, a indiqué que tant les forces irakiennes que la Coalition ajustent leurs contributions à la lutte contre le groupe État islamique alors que ce dernier est en train de perdre ses derniers territoires. Le Canada fait donc de même.

M. Bakir arrive quant à lui à Halifax au Canada avec un avertissement: si la communauté internationale n’assume pas un rôle dans ce conflit, cela pourrait conduire au chaos et ouvrir la voie à la réémergence des forces extrémistes en Irak, créer une nouvelle vague de personnes déplacées et de réfugiés, et perturber le flux du pétrole en Irak.

L’émissaire kurde a également déclaré que les Kurdes souhaiteraient aussi recevoir davantage d’aide humanitaire pour gérer la vague de personnes déplacées pendant la campagne de l’État islamique dans la région, et pour développer la capacité de gouvernance du KRG.

Le ministre Sajjan pour sa part a réaffirmé la décision d’Ottawa de suspendre temporairement les opérations militaires avec les forces irakiennes et kurdes, qui se livrent actuellement à une lutte intestine. «Nous voulons nous assurer que les forces de sécurité irakiennes et tous nos partenaires (dans la région) maintiennent le cap sur la menace numéro un: Daech».

Tout en indiquant que le Canada pourrait reprendre son aide si la situation le permet, mais il a rappelé que la coalition dirigée par les États-Unis et les forces de sécurité irakiennes doivent demeurer unies dans leur lutte contre Daech.

Par ailleurs, a aussi été abordé aujourd’hui la question des Canadiens qui ont rejoint les djihadistes du groupe armé État islamique

Alors que certains, dont la ministre française des Armées, Florence Parly, n’ont pas hésité à déclarer récemment, parlant du retour des djihadistes en Occident, qu’ils les préféreraient morts dans les combats au sol ou sous les bombes de la coalition internationale, le ministre canadien de la Défense a pour sa part rappelé que les services de sécurité mettent tout en oeuvre afin que ces «radicalisés» qui rentrent au Canada ne posent aucun risque pour la sécurité nationale, mais tout en respectant le droit international,

Le ministre Sajjan a indiqué que les autorités ont à l’œil les Canadiens qui rentrent au pays après avoir combattu aux côtés des islamistes radicaux à l’étranger.

Le Forum d’Halifax, crée en 2009, compte parmi les plus grands rendez-vous d’Amérique du Nord en matière de sécurité mondiale. C’est une occasion unique de regrouper les plus hauts dirigeants mondiaux du domaine de la défense. Cette année, pas moins de 300 participants venant de 70 pays ont fait le déplacement, dont le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, and le patron d’Alphabet (Google) Eric Schmit.