Trudeau appelle la communauté internationale à faire davantage contre l’esclavage en Libye

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Des manifestants originaires de l’Afrique sub-saharienne dénoncent l’esclavage lors d’une mobilisation devant l’ambassade libyenne à Rabat, au Maroc (AFP)

Après sa ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, qui a appelé jeudi l’ONU à ouvrir une enquête, le Premier ministre canadien Justin Trudeau a appelé aujourd’hui dimanche la communauté internationale à « en faire davantage » contre l’esclavage de migrants africains en Libye, qu’il a jugé « odieux et méprisable ».

Ajoutant son poids à l’appel de sa ministre, le chef du gouvernement canadien a affirmé dans une déclaration publiée sur le site du gouvernement que « Le Canada refuse de rester silencieux face à de telles atrocités inhumaines ».

« Même s’il est clair que le gouvernement libyen fait enquête sur cette horrible injustice et que les organismes humanitaires déploient leurs efforts pour aider les victimes, il faut en faire davantage pour répondre à cette situation », a ajouté le Premier ministre.

« Nous appelons encore une fois tous les États membres des Nations Unies à mettre en oeuvre et à respecter le Protocole visant à prévenir, réprimer et punir la traite des personnes, en particulier des femmes et des enfants. Nous devons travailler ensemble afin de faire reconnaître et de protéger les droits de la personne et la dignité de tous », a-t-il poursuivi.

Un documentaire de la chaîne de télévision américaine CNN a exposé l’existence de ventes d’esclaves près de Tripoli, provoquant une vague d’indignation dans le monde entier.

Le gouvernement libyen d’union nationale (GNA) a annoncé qu’il avait ordonné une enquête dont les conclusions « ne sauront tarder ».

La ministre canadienne des Affaires étrangères a réclamé une enquête de l’ONU

La ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, avait déjà appelé, jeudi, l’organisation des Nations Unies (ONU) à ouvrir une enquête sur les allégations de vente de migrants africains en Libye comme des esclaves.

« Le Canada est vivement préoccupé par les récentes informations selon lesquelles des migrants africains seraient vendus comme esclaves en Libye. Nous reprenons l’appel lancé par les Nations Unies pour la tenue d’une enquête sur ces allégations, et nous soutenons et encourageons les efforts en ce sens déployés par le gouvernement d’entente nationale de la Libye. Nous encourageons en outre les autorités compétentes à traduire les auteurs de ces crimes en justice. »

Chrystia Freeland avait alors souligné le soutien de son pays aux efforts fournis par le gouvernement libyen de consensus, ajoutant que « le Canada appelle la communauté internationale à s’unir contre l’esclavage et la traite de migrants ». « Nous appelons tous les pays, qui reconnaissent leurs responsabilités, à contribuer au Protocole de l’ONU visant à interdire, réduire et punir la traite d’êtres humains, à l’exécuter et le respecter », a-t-elle ajouté.

Un problème connu pourtant depuis longtemps

Dénoncés aujourd’hui à hauts cris par les dirigeants occidentaux et africains, les viols, les tortures et l’esclavage de milliers de migrants africains en Libye étaient pourtant connus de longue date, soulignent ONG et analystes qui tirent la sonnette d’alarme depuis des mois.

Les images furtives d’une vente aux enchères nocturne de jeunes Africains dans la région de Tripoli, filmées en caméra cachée et diffusées le 14 novembre sur CNN, ont suscité une onde de choc, en se propageant comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux.

Face au tollé, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, s’est dit « horrifié », le président de l’Union africaine Alpha Condé « indigné », l’Union européenne « révoltée » et la France a réclamé une réunion « expresse » du conseil de sécurité de l’ONU.

« Hypocrisie », car « à part le citoyen lambda, tout le monde savait, les gouvernants, les organisations internationales, les leaders politiques », assène le Sénégalais Hamidou Anne, analyste du think tank « L’Afrique des idées ».

« Les prises d’otages, les violences, la torture, les viols, sont monnaie courante en Libye, et l’esclavage, on en parle depuis longtemps », renchérit Alioune Tine, directeur Afrique de l’ouest et du centre d’Amnesty international basé à Dakar.

En plein chaos depuis la chute en 2011 du régime de Mouammar Kadhafi, la Libye est la plaque tournante du transit des migrants d’Afrique subsaharienne cherchant à gagner l’Europe.

Soucieuse de contrôler ce flux migratoire, l’UE peine à trouver des solutions pour ces candidats à l’exil, à la merci des passeurs et trafiquants, un calvaire dont beaucoup ont témoigné dans les médias.

« En Libye, les noirs n’ont aucun droit », avait confié en septembre à l’AFP Karamo Keita, un jeune Gambien de 27 ans, rapatrié dans son pays. « Nous avons été emmenés dans plusieurs fermes où notre geôlier libyen nous vendait comme esclaves ».

Tortures et extorsions

De leur côté, les organisations d’aide aux migrants n’ont cessé d’alerter sur la dégradation de la situation.

Dès le mois d’avril, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) rapportait l’existence de « marchés aux esclaves » en Libye. « Ils y deviennent des marchandises à acheter, vendre et jeter lorsqu’elles ne valent plus rien », avait souligné Leonard Doyle, porte-parole de l’OIM à Genève.

La présidente de Médecins sans frontières, Joanne Liu, avait à son tour dénoncé en septembre, dans une lettre ouverte aux gouvernements européens, « une entreprise prospère d’enlèvement, de torture et d’extorsion » en Libye.

« Dans leurs efforts pour endiguer le flux (migratoire), les gouvernements européens seront-ils prêts à assumer le prix du viol, de la torture, et de l’esclavage ? », avait-elle interpellé. Avant de conclure: « Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas ».

La semaine dernière, le haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad Al Hussein, a jugé « inhumaine » la politique de l’UE « consistant à aider les gardes-côtes libyens à intercepter et renvoyer les migrants ».

Une accusation rejetée par Bruxelles, qui souligne ses efforts pour « sauver des vies » en mer et « faciliter l’accès de l’OIM et du Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR) aux centres de détention en Libye pour qu’ils puissent augmenter le niveau d’assistance et organiser des retours volontaires ».

En se posant en « forteresse qui veut coûte que coûte arrêter » les migrants, l’Europe « a une responsabilité fondamentale » dans le désastre actuel, mais elle n’est pas la seule, estime quant à lui Alioune Tine.

Racisme systématique

« Les pays africains ne font rien pour retenir les jeunes, pour leur donner du travail. Ils n’ont pas de politique d’immigration, ils ne font que subir », regrette-t-il.

« Ça ne peut plus durer. Devant un crime contre l’humanité, on ne s’indigne pas, on réagit », juge Hamidou Anne, en critiquant la passivité des dirigeants africains et le « racisme systématique dans les pays du Maghreb ».

« Il faut aller chercher ces jeunes qui sont dans des camps d’internement ou vendus comme esclaves », réclame-t-il, alors que le Rwanda a proposé jeudi d’accueillir 30.000 de ces migrants.

Pour Alioune Tine, la question de l’éradication de l’esclavage doit être inscrite au menu du sommet UE/UA des 29 et 30 novembre à Abidjan, comme l’a suggéré le président nigérien Mahamadou Issoufou.

« Il faut une commission d’enquête impartiale pour voir comment s’organisent ces trafics, qui en sont les responsables. Et que tout le monde prenne ses responsabilités », conclut-il.

*Avec AFP

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