Zimbabwe: la Zanu-PF destituera Mugabe s’il ne démissionne pas d’ici lundi

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Robert Mugabe dirigeait le Zimbabwe d’une main de fer depuis qu’il l’a conduit à l’indépendance en 1980 (Patrick Domingo/AFP)

Le parti au pouvoir au Zimbabwe, la Zanu-PF, a annoncé dimanche qu’il enclencherait au Parlement la procédure de destitution du président Robert Mugabe si le plus vieux dirigeant en exercice au monde, 93 ans, ne démissionnait pas avant lundi.
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Mise à jour 18/11/2017 à 17h24

Le président zimbabwéen Robert Mugabe a terminé dimanche soir son discours à la nation sans annoncer sa démission et indiqué qu’il présiderait le mois prochain le congrès de son parti.

« Le congrès doit se tenir dans les prochaines semaines. J’en présiderai les débats », a-t-il déclaré à la surprise générale, quelques heures après avoir été démis de ses fonctions de président de la Zanu-PF. Une source proche de son entourage avait auparavant annoncé qu’il avait accepté de remettre sa démission.

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« Le camarade Robert Mugabe doit démissionner de la présidence du Zimbabwe et s’il ne l’a pas fait d’ici lundi midi (…) le président du Parlement » enclenchera la procédure de destitution, a déclaré, sous les vivats, le porte-parole de la Zanu-PF, Simon Khaye Moyo, à l’issue d’une réunion d’urgence du parti.

De l’intervention de l’armée à l’ultimatum de la Zanu-PF

Rappel des derniers développements au Zimbabwe depuis l’intervention de l’armée jusqu’à la menace de destitution de Robert Mugabe, au pouvoir depuis 1980, lancée par son propre parti, la Zanu-PF.

Détonateur de cette crise, la bataille pour la succession de Mugabe, 93 ans, entre sa femme Grace et le vice-président récemment limogé Emmerson Mnangagwa, soutenu par les militaires.

Le 14 novembre, un convoi de blindés se dirige vers la capitale Harare, au lendemain d’une mise en garde sans précédent du chef de l’armée, le général Constantino Chiwenga, dénonçant l’éviction du vice-président Emmerson Mnangagwa le 6 novembre et une purge au sein du parti au pouvoir, la Zanu-PF.

Des échanges de tirs nourris sont entendus près de la résidence privée du président Robert Mugabe à Harare.

Dans la nuit, des officiers annoncent être intervenus pour éliminer des « criminels » dans l’entourage du chef de l’Etat et démentent toute tentative de coup d’Etat.

Le 15, l’armée se déploie dans les rues de la capitale, contrôlant les accès au Parlement, au siège de la Zanu-PF et à la Cour suprême. Dans un entretien avec son homologue sud-africain Jacob Zuma, Robert Mugabe dit être retenu à son domicile par les militaires.

Le président sud-africain dépêche deux envoyés spéciaux à Harare et se dit « très préoccupé ». L’Union africaine (UA) dénonce « ce qui apparaît comme un coup d’Etat », exigeant « le rétablissement de l’ordre constitutionnel ».

La Grande-Bretagne, ancienne puissance coloniale dont les relations avec Robert Mugabe sont houleuses, appelle à « éviter la violence » et évoque « un moment d’espoir ».

Le 16, Robert Mugabe refuse de démissionner lors d’un entretien avec les généraux qui l’ont assigné à résidence, selon une source proche de l’armée.

Le chef de l’opposition Morgan Tsvangirai l’appelle à la démission « dans l’intérêt du peuple ».

Les deux ministres sud-africains envoyés par Jacob Zuma au nom de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) rencontrent Robert Mugabe au siège de la présidence.

Le 17, un proche du vice-président déchu Emmerson Mnangagwa, qui avait quitté le pays, annonce son retour au Zimbabwe la veille. Son nom circule avec insistance pour diriger une éventuelle transition.

Dans la matinée, Robert Mugabe fait sa première apparition publique depuis le coup de force, présidant sous bonne escorte une cérémonie de remise de diplômes dans une université.

« La partie est finie », clame l’influent chef des anciens combattants de la guerre d’indépendance, Christopher Mutsvangwa, exhortant le président à quitter le pouvoir au plus vite. Il appelle aussi la population à manifester samedi à Harare pour soutenir l’armée.

Selon les généraux qui l’ont assigné à résidence, les discussions avec le chef de l’Etat « sur la prochaine étape » se poursuivent.

Pour le président ivoirien Alassane Ouattara, « il faut que le président Mugabe puisse quitter ses fonctions dans la dignité ».

Le secrétaire d’Etat américain Rex Tillerson estime que les Zimbabwéens doivent pouvoir « choisir leur gouvernement » et appelle à un « retour rapide à un pouvoir civil en accord avec la Constitution » du Zimbabwe.

L’écrasante majorité des sections du parti au pouvoir demande au président de démissionner, selon la télévision d’Etat ZBC.

Le 18, des milliers de Zimbabwéens descendent dans les rues d’Harare pour réclamer le départ du président. Des militaires stoppent des manifestants qui se dirigent vers le palais présidentiel à Harare. Les appels à la démission du leader nonagénaire se multiplient.

Le 19, le parti au pouvoir la Zanu-PF annonce qu’il enclenchera lundi au Parlement le processus de destitution de Robert Mugabe s’il n’a pas démissionné d’ici là.

La Zanu-PF écarte également Mugabe de la présidence de la formation et exclut de ses rangs la Première dame, Grace Mugabe.

Le parti désigne l’ancien vice-président, Emmerson Mnangagwa, comme son candidat à l’élection présidentielle de 2018 à la place de Robert Mugabe.

Robert Mugabe, héros de l’indépendance devenu despote

Par défi, il avait un jour promis de fêter ses 100 ans au pouvoir. Le président du Zimbabwe Robert Mugabe n’est plus qu’à un pas de la sortie à 93 ans, incarnation jusqu’à la caricature du despote africain prêt à tout pour perpétuer son règne.

Quatre jours après un coup de force de l’armée, le plus vieux chef d’Etat en exercice de la planète a été sèchement écarté dimanche de la direction de son parti, la Zanu-PF.

Accueilli en libérateur à l’indépendance en 1980, le « camarade Bob » a été progressivement lâché par tous les fidèles de son régime, épilogue d’un règne autoritaire et sans partage de trente-sept ans qui a entraîné l’effondrement de son pays.

« Il fut un formidable dirigeant dont le pouvoir a dégénéré au point de mettre le Zimbabwe à genoux », résume Shadrack Gutto, professeur à l’Université sud-africaine Unisa.

Et pourtant. Lorsqu’il a pris les rênes de l’ex-Rhodésie dirigée par la minorité blanche, Robert Mugabe a séduit.

Sa politique de réconciliation, au nom de l’unité du pays, lui vaut des louanges générales, particulièrement dans les capitales étrangères. « Vous étiez mes ennemis hier, vous êtes maintenant mes amis », lance l’ex-chef de la guérilla.

Il offre des postes ministériels clés à des Blancs et autorise même leur chef, Ian Smith, à rester au pays.

Bardé de diplômes, le révolutionnaire Mugabe apparaît comme un dirigeant modèle. En dix ans, le pays progresse à pas de géant: construction d’écoles, de centres de santé et de nouveaux logements pour la majorité noire.

Très tôt pourtant, le héros a la main lourde contre ses opposants.

– ‘Dictateur’ –

Dès 1982, il envoie l’armée dans la province « dissidente » du Matabeleland (sud-ouest), terre des Ndebele et de son ancien allié pendant la guerre, Joshua Nkomo. La répression, brutale, fait environ 20.000 morts.

Mais le monde ferme les yeux. Il faudra attendre les années 2000, ses abus contre l’opposition, des fraudes électorales et surtout sa violente réforme agraire pour que l’idylle s’achève.

Affaibli politiquement, déstabilisé par ses compagnons d’armes de la guerre d’indépendance, Robert Mugabe décide de leur donner du grain à moudre en les lâchant contre les fermiers blancs, qui détiennent toujours l’essentiel des terres du pays.

Des centaines de milliers de Noirs deviennent propriétaires, mais au prix de violences qui contraignent la plupart des 4.500 fermiers blancs à quitter le pays et font la « une » des médias occidentaux.

La réforme précipite l’effondrement d’une économie déjà à la peine. Aujourd’hui, les liquidités manquent et 90% des Zimbabwéens sont au chomage.

Le petit homme aux épaisses lunettes incarnait la réussite d’une Afrique indépendante. Il rejoint alors définitivement le rang des parias, ce dont il s’accommodera bien volontiers.

Dans des diatribes anti-impérialistes au vitriol, Robert Mugabe rend l’Occident responsable de tous les maux de son pays, notamment sa ruine financière, et rejette toutes les accusations de dérive autoritaire.

« Si des gens disent que vous êtes un dictateur (…) vous savez qu’ils le font surtout pour vous nuire et vous ternir, alors vous n’y prêtez pas attention », confie-t-il en 2013.

– Santé fragile –

Dans les dernières années de sa vie, il balaie de la même façon les spéculations sur son état de santé. La rumeur le dit malade d’un cancer, son entourage explique ses fréquents séjours à Singapour par le traitement d’une cataracte.

« Mes 89 ans ne signifient rien », plastronne-t-il en 2013 juste avant sa énième réélection. « Est-ce qu’ils m’ont changé ? Ils ne m’ont pas flétri, ni rendu sénile, non. J’ai encore des idées, des idées qui doivent être acceptées par mon peuple ».

Malgré ces assurances, sa santé décline. En 2015, il est surpris à prononcer le même discours d’ouverture de la session parlementaire que l’année précédente.

Les photos de ses siestes pendant les réunions internationales n’en finissent plus de faire rire la planète.

Ses adversaires le soupçonnent d’être tombé sous la coupe de sa deuxième épouse Grace. L’ancienne secrétaire est devenue de plus en plus ambitieuse et s’invite dans la course à sa succession.

Elle obtient de son mari la tête de la vice-présidente Joice Mujuru en 2014, puis celle du vice-président Emmerson Mnangagawa il y a quelques jours. Le limogeage de trop, puisque c’est celui qui convainc l’armée de se débarrasser du vieux président…

Né le 21 février 1924 dans la mission catholique de Kutama (centre), Robert Gabriel Mugabe est décrit comme un enfant solitaire et studieux, qui surveille son bétail un livre à la main.

Il caresse un temps l’idée de devenir prêtre. Il sera enseignant.

– Soif de pouvoir –

Séduit par le marxisme, il découvre la politique à l’université de Fort Hare, la seule ouverte aux Noirs dans l’Afrique du Sud de l’apartheid. En 1960, il s’engage dans la lutte contre le pouvoir rhodésien, blanc et ségrégationniste.

Arrêté quatre ans plus tard, il passe dix années en détention, qui lui laissent un goût amer: les autorités lui refusent d’assister aux obsèques du fils de 4 ans que lui a donné sa première femme, Sally Hayfron, morte en 1992.

Peu après sa libération, il trouve refuge au Mozambique voisin, d’où il prend la tête de la lutte armée, jusqu’à l’indépendance de son pays et son arrivée au pouvoir.

Tout au long de son parcours, il fait preuve d’une détermination et d’une intelligence sans faille.

« Mugabe n’était pas humain », se souvient l’ancien secrétaire britannique aux Affaires étrangères Peter Carrington, qui a négocié avec lui l’indépendance. « Vous pouviez admirer ses qualités et son intellect (…) mais il était terriblement fuyant ».

Jusqu’au bout, ses adversaires lui reprochent sa soif inextinguible de pouvoir.

« Mugabe s’est maintenu au pouvoir en (…) écrasant ses opposants, violant la justice, piétinant le droit à la propriété, réprimant la presse indépendante et truquant les élections », estime Martin Meredith, un de ses biographes.

Malgré ces critiques, il a toutefois gardé jusqu’au bout son aura de libérateur chez ses voisins africains. « Il est temps qu’il cède son fauteuil à une nouvelle génération », a jugé vendredi le président ivoirien Alassane Ouattara, mais « il faut qu’il puisse quitter ses fonctions dans la dignité ».

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