Au Zimbabwe, démission historique de Mugabe, lâché de toutes parts

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Robert Mugabe dirigeait le Zimbabwe d’une main de fer depuis qu’il l’a conduit à l’indépendance en 1980 (Patrick Domingo/AFP)

Remis à jour 21/11/2017 à 12h03

Robert Mugabe a mis fin mardi à son règne autoritaire de trente-sept ans à la tête du Zimbabwe en présentant sa démission de la présidence du pays, poussé de plus en plus vers la sortie par l’armée, son propre parti et la rue au terme d’une semaine de crise.

Le plus vieux dirigeant en exercice de la planète, âgé de 93 ans, a annoncé sa décision dans une lettre envoyée au président de l’Assemblée nationale, qui débattait depuis le début de l’après-midi de sa destitution.

« Moi, Robert Gabriel Mugabe (…) remets formellement ma démission de président de la République du Zimbabwe avec effet immédiat », a lu Jacob Mudenda, provoquant un tonnerre d’applaudissements dans les rangs des élus.

Très attendue, l’annonce du départ du chef de l’État a été saluée par des milliers de personnes en liesse, dansant dans les rues de la capitale Harare, accompagnées d’un concert de klaxons, ont constaté des journalistes de l’AFP.

« Je suis si heureux que Mugabe soit parti », a réagi Tinashe Chakanetsa, 18 ans. « Trente-sept ans de dictature, c’est pas rien. Maintenant je rêve d’un nouveau Zimbabwe dirigé par le peuple et non une seule personne. J’ai hâte de trouver un boulot une fois que l’économie sera remise sur pied. »

– ‘Tellement heureux’ –

« Nous sommes tout simplement tellement heureux. Enfin les choses changent », a lancé à l’AFP Togo Ndhlalambi, coiffeur de 32 ans. « On se réveille depuis si longtemps en attendant ce jour. Ce pays a traversé tant de périodes difficiles. »

Accueilli en libérateur à l’indépendance de la colonie britannique en 1980, le « camarade Bob » a dirigé son pays d’une main de fer, muselant tous ses opposants et ruinant son économie. Mais il semblait indéboulonnable, dernier chef d’Etat africain issu des luttes pour l’indépendance encore au pouvoir.

La Première ministre britannique Theresa May a salué son départ, estimant qu’elle « offre au Zimbabwe l’opportunité de se forger une nouvelle voie, libre de l’oppression qui a caractérisé son pouvoir ».

C’est sa deuxième épouse, Grace Mugabe, 52 ans, qui a précipité la chute de son régime.

Le 6 novembre, elle a obtenu l’éviction du vice-président Emmerson Mnangagwa, qui lui barrait la route dans la course à la succession de son mari, à la santé de plus en plus fragile.

L’éviction de ce fidèle du régime, héros de la lutte de « libération » du Zimbabwe, a provoqué l’intervention de l’armée, qui contrôle le pays depuis la nuit du 14 au 15 novembre.

– Bras d’honneur –

Les militaires, qui se sont défendus de mener un coup d’État, essayaient depuis d’obtenir en douceur la reddition du chef de l’État afin d’éviter les critiques et les menaces d’une éventuelle intervention des pays voisins, où l’aura du « libérateur » Robert Mugabe est restée très forte.

Mais à plusieurs reprises, M. Mugabe a catégoriquement rejeté les appels à la démission. Dimanche soir, il s’est même permis un ultime bras d’honneur en refusant d’annoncer à la télévision nationale le départ que tout le monde attendait.

La direction de la Zanu-PF, son propre parti, l’avait pourtant spectaculairement démis de ses fonctions de président dimanche, avait exclu de ses rangs son épouse et avait menacé de le révoquer s’il refusait de se démettre.

Faute de signe de sa part, la Zanu-PF a lancé mardi au Parlement une procédure de destitution, du jamais vu dans l’histoire du pays.

« Mugabe a autorisé sa femme à abuser des ressources de l’Etat (…), à insulter et humilier le vice-président de ce pays, l’honorable Emmerson Mnangagwa » et à « menacer de tuer le vice-président Mnangagwa », l’a accusé son parti dans sa motion de destitution.

Le débat avait à peine commencé au Parlement, lorsque le président de l’Assemblée a lu la lettre de démission de M. Mugabe.

« Ma décision de démissionner est volontaire. Elle est motivée par ma préoccupation pour le bien-être du peuple du Zimbabwe et mon souhait de permettre une transition en douceur, pacifique et non-violente qui assure la sécurité nationale, la paix et la stabilité », a écrit le chef de l’Etat démissionnaire.

Des Zimbabwéens euphoriques ont immédiatement retiré le portrait de M. Mugabe qui trônait dans le centre de conférences d’Harare où le parlement était réuni.

Samedi, à l’appel des anciens combattants de la guerre d’indépendance devenus les fers de lance de la fronde, des dizaines de milliers de manifestants étaient descendus dans les rues de Harare et de Bulawayo, la deuxième ville du pays (sud-ouest), aux cris de « Bye bye Robert » et « Adieu grand-père ».

Le Parlement zimbabwéen n’a pas eu le temps de voter la destitution de Robert Mugabe. Le président a démissionné avant. Mais sa session extraordinaire aura servi d’exutoire aux élus, qui en ont profité pour dénoncer les 1.001 dérives de son règne.

En ce mardi après-midi historique, l’hémicycle n’est pas assez grand pour accueillir les députés et les sénateurs qui se pressent pour engager la procédure de destitution contre l’ancien héros de l’indépendance devenu paria.

La session est momentanément interrompue. Tout le monde se déplace vers le centre international de conférence d’Harare, suffisamment spacieux pour accueillir tous les élus.

Vers 16h45 (14h45 GMT), la sénatrice Monica Mutsvangwa, du parti présidentiel Zanu-PF, entre dans le vif du sujet. Elle présente en son nom la motion de destitution et égrène les raisons qui justifient son examen.

« Faute grave », « manquement à la Constitution », « violation délibérée de la Constitution », « incapacité » à occuper ses fonctions, les accusations se succèdent.

Assis à des tables drapées de nappes blanches, dans la fosse de l’immense centre de conférence, les élus écoutent attentivement.

« Le président a abandonné ses pouvoirs constitutionnels à son épouse » Grace Mugabe, explique Mme Mutsvangwa, abandonnant progressivement les formules officielles.

« Mugabe a autorisé sa femme à abuser des ressources de l’État (…), insulter et humilier le vice-président de ce pays, l’honorable Emmerson Mnangagwa, menacer de le tuer », énumère-t-elle.

La première dame a mené une vive campagne de dénigrement contre son adversaire dans la course à la succession du président Mugabe. Le 5 novembre, à la veille de l’éviction du vice-président, elle l’accuse d’avoir ourdi des complots.

Les partisans de M. Mnangagwa la soupçonnent même d’avoir voulu empoisonner leur candidat… avec de la crème glacée produite dans une laiterie qu’elle possède.

– Réquisitoire –

« Nous n’avons aucun mot pour justifier la prétendue première dame qui est allée en Afrique du Sud et a frappé une jeune femme », poursuit Monica Mutsvangwa sur un ton de procureure.

En août dernier, Mme Mugabe avait été accusée d’avoir frappé une mannequin dans un hôtel huppé de Johannesburg. Pour échapper à toute poursuite, elle avait obtenu l’immunité diplomatique, provoquant un tollé de l’opposition.

Et Monica Mutsvangwa de poursuivre. « À cause de son âge avancé », Robert Mugabe « n’est pas capable de représenter l’État avec le décorum et la dignité qui s’imposent. Nous avons vu notre président dormir en conseil de ministres et lors de réunions internationales ».

Des affirmations encore impensables il y a quelques jours.

« Nous avons même vu notre président lire le mauvais discours devant le Parlement », rappelle la sénatrice. En 2015, le président s’était ridiculisé en lisant, sans sourciller à un mois d’intervalle, le même discours.

Le chef de l’État a aussi « ignoré la corruption », annulé en novembre « la nomination du procureur général Ray Goba » pour permettre au ministre Jonathan Moyo « d’éviter des poursuites » pour fraude, conclut Monica Mutsvangwa.

Elle passe alors le relais aux autres élus et le déballage continue.

« Robert Mugabe est devenu une source d’insécurité dans ce pays », affirme James Maridadi, député du Mouvement pour le changement démocratique (MDC, opposition).

« Il est l’homme qui a massacré 20.000 personnes » dans le sud du pays dans les années 1980, poursuit sa consoeur Priscilla Misihairambwi Mushonga. « C’est l’homme qui a présidé aux meurtres des fermiers » pendant la réforme agraire controversée lancée audébut des années 2000.

Soudain, à la tribune, le président du Parlement, en robe noire, se lève et prend la parole. Contre toute attente, il lit la lettre de démission du président Mugabe. Tonnerre d’applaudissements.

Dans le centre de conférence, des manifestants démontent, sous les vivats, un portrait de Mugabe. Ils le remplacent immédiatement par celui d’Emmerson Mnangagwa, barré du slogan « Viens nous aider ».

– Mnangagwa sort du silence –

Selon toute vraisemblance, la période de transition qui s’ouvre devrait être dirigée par l’ancien vice-président Mnangagwa.

*Celui-ci ayant été limogé, c’est en principe l’autre vice-président du pays, Phelekezela Mphoko, un proche de la Première dame exclu de la Zanu-PF, qui devrait prendre les rênes du pays, selon la Constitution.

« Je pense qu’Emmerson Mnangagwa va prêter serment très rapidement », a anticipé l’analyste Derek Matyszak, de l’Institut pour les études de sécurité (ISS) de Pretoria.

« D’après ce que je sais, Mphoko n’est pas dans le pays. Le gouvernement devrait se réunir (…) et nommer un président ou un vice-président ».

En exil, M. Mnangagwa est sorti mardi du silence pour inviter dans un communiqué M. Mugabe à « tenir compte des appels lancés par le peuple à sa démission de façon à ce que le pays puisse avancer ». C’était chose faite quelques heures plus tard.

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