Zimbabwe: Mugabe détenu par l’armée déployée dans la capitale

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Le président du Zimbabwe, Robert Mugabe, et son épouse, Grace, le 22 août 2013 à Harare (Alexander Joe/AFP)

L’armée zimbabwéenne a placé mercredi le président Robert Mugabe en résidence surveillée et pris le contrôle de la capitale Harare lors d’une opération visant, selon elle, les «criminels» qui entourent le plus vieux dirigeant en exercice au monde, âgé de 93 ans.

«Ce n’est pas un coup d’État militaire contre le gouvernement (…) Nous ne faisons que viser les criminels qui entourent» le président, a déclaré un haut responsable militaire lors d’une allocution diffusée en pleine nuit par la télévision nationale.

«Dès que notre mission sera accomplie, nous nous attendons à ce que la situation retourne à la normale», a ajouté le général Sibusiso Moyo.

L’entrée en scène de l’armée, une première dans ce pays pauvre d’Afrique australe, intervient sur fond de bataille pour la succession de Robert Mugabe, alimentée par sa santé fragile et son grand âge.

Le chef de l’armée est entré en conflit ouvert avec le chef de l’État après le limogeage la semaine dernière du vice-président Emmerson Mnangagwa, longtemps présenté comme le dauphin de Robert Mugabe et proche des milieux militaires.

Mercredi matin, des soldats et des véhicules blindés barraient l’accès des véhicules au Parlement, au siège du parti au pouvoir, la Zanu-PF, et à la Cour suprême, ont constaté des journalistes de l’AFP. Les bureaux où le chef de l’État réunit ses ministres étaient également encerclés par des troupes.

Le président Mugabe était lui-même retenu à son domicile par les forces armées. Lors d’un entretien téléphonique avec son homologue sud-africain Jacob Zuma, il a précisé qu’il allait bien.

«Sains et saufs»

Un témoin avait précédemment rapporté à l’AFP avoir entendu des échanges de coups de feu nourris près de sa maison «peu après 02H00 du matin» (00H00 GMT).

«Nous assurons à la Nation que son Excellence le président (…) et sa famille sont sains et saufs et que leur sécurité est garantie», a assuré le général Moyo dans son intervention télévisée.

Des journalistes de l’AFP ont de leur côté constaté que, en dehors des sites stratégiques, la capitale fonctionnait normalement. La télévision nationale a en revanche interrompu ses programmes pour diffuser de la musique.

Fidèle soutien de M. Mugabe, le président sud-africain Jacob Zuma s’est déclaré hostile à tout changement de régime «inconstitutionnel» chez son voisin.

«Très préoccupé» par la situation, M. Zuma a dépêché, au nom du bloc régional SADC qu’il préside, deux envoyés spéciaux pour qu’ils rencontrent le président Mugabe et des responsables militaires.

L’Union européenne (UE) s’est dite préoccupée par la situation et a appelé au «dialogue» en vue d’une «résolution pacifique» de la crise.

Après plusieurs jours de très vives tensions, l’opération de l’armée, jusque-là considérée comme un pilier du régime, constitue un défi sans précédent à l’autorité de Robert Mugabe.

Lundi, le chef d’état-major, le général Constantino Chiwenga, avait publiquement dénoncé la décision du chef de l’État de limoger le vice-président Mnangagwa. L’armée pourrait «intervenir» si cette «purge» ne cessait pas au sein du parti présidentiel, avait-il mis en garde.

Le parti du président a accusé en retour mardi le militaire de «conduite relevant de la trahison» et dénoncé sa volonté «d’encourager au soulèvement».

Poison

Le général Chiwenga et M. Mnangagwa ont tous deux été des figures majeures de la lutte pour l’indépendance de cette ancienne colonie britannique, au côté de l’actuel chef de l’État.

«Je ne pense pas que Mugabe ait encore le contrôle total de la situation», a commenté à l’AFP l’analyste politique David Moore, de l’université de Johannesburg. «L’armée semble suivre une seule direction, et c’est celle imposée par son chef», a-t-il ajouté.

L’ancien vice-président Mnangagwa, 75 ans, a été démis de ses fonctions la semaine derrière et contraint à l’exil après un bras de fer avec la Première dame, Grace Mugabe, 52 ans, qui ne cache pas son ambition de succéder à son époux.

Il a accusé la deuxième épouse du président d’avoir tenté de l’empoisonner pour l’éliminer, suscitant une vive réaction de l’intéressée qui a obtenu son éviction.

Figure controversée, connue pour ses accès de colère et son goût du luxe, Mme Mugabe, qui dirige la puissante Ligue des femmes de la Zanu-PF, compte de nombreux opposants au sein du parti au pouvoir et du gouvernement.

À la tête depuis trente-sept ans d’un régime autoritaire et répressif, Robert Mugabe a déjà été investi par la Zanu-PF pour la présidentielle de 2018, malgré son âge et sa santé fragile.

Par défi, il avait un jour promis de fêter ses 100 ans au pouvoir. Le président du Zimbabwe Robert Mugabe devrait être poussé vers la sortie à seulement 93 ans, incarnation jusqu’à la caricature du despote africain prêt à tout pour perpétuer son règne.

Accueilli en 1980 en héros de l’indépendance loué par l’Occident, le plus vieux chef d’État en exercice de la planète a été placé mercredi en détention par l’armée, après plus de trente-sept ans d’un pouvoir sans partage qui a ruiné son pays.

« Il fut un formidable dirigeant dont le pouvoir a dégénéré au point de mettre le Zimbabwe à genoux », résume Shadrack Gutto, professeur à l’Université sud-africaine Unisa.

Et pourtant. Lorsqu’il a pris les rênes de l’ex-Rhodésie dirigée par la minorité blanche, Robert Mugabe a séduit.

Sa politique de réconciliation, au nom de l’unité du pays, lui vaut des louanges générales, particulièrement dans les capitales étrangères. « Vous étiez mes ennemis hier, vous êtes maintenant mes amis », lance l’ex-chef de la guérilla.

Il offre des postes ministériels clés à des Blancs et autorise même leur chef, Ian Smith, à rester au pays.

Bardé de diplômes, le révolutionnaire Mugabe apparaît comme un dirigeant modèle. En dix ans, le pays progresse à pas de géant: construction d’écoles, de centres de santé et de nouveaux logements pour la majorité noire.

Très tôt pourtant, le héros a la main lourde contre ses opposants.

– ‘Dictateur’ –

Dès 1982, il envoie l’armée dans la province « dissidente » du Matabeleland (sud-ouest), terre des Ndebele et de son ancien allié pendant la guerre, Joshua Nkomo. La répression, brutale, fait environ 20.000 morts.

Mais le monde ferme les yeux. Il faudra attendre les années 2000, ses abus contre l’opposition, des fraudes électorales et surtout sa violente réforme agraire pour que l’idylle s’achève.

Affaibli politiquement, déstabilisé par ses compagnons d’armes de la guerre d’indépendance, Robert Mugabe décide de leur donner du grain à moudre en les lâchant contre les fermiers blancs, qui détiennent toujours l’essentiel des terres du pays.

Des centaines de milliers de Noirs deviennent propriétaires, mais au prix de violences qui contraignent la plupart des 4.500 fermiers blancs à quitter le pays et font la « une » des médias occidentaux.

Le petit homme aux épaisses lunettes incarnait la réussite d’une Afrique indépendante. Il rejoint alors définitivement le rang des parias, ce dont il s’accommodera bien volontiers.

Dans des diatribes anti-impérialistes au vitriol, Robert Mugabe rend l’Occident responsable de tous les maux de son pays, notamment sa ruine financière, et rejette toutes les accusations de dérive autoritaire.

« Si des gens disent que vous êtes un dictateur (…) vous savez qu’ils le font surtout pour vous nuire et vous ternir, alors vous n’y prêtez pas attention », confie-t-il en 2013.

– Santé fragile –

Dans les dernières années de sa vie, il balaie de la même façon les spéculations sur son état de santé. La rumeur le dit malade d’un cancer, son entourage explique ses fréquents séjours à Singapour par le traitement d’une cataracte.

« Mes 89 ans ne signifient rien », plastronne-t-il en 2013 juste avant sa énième réélection. « Est-ce qu’ils m’ont changé ? Ils ne m’ont pas flétri, ni rendu sénile, non. J’ai encore des idées, des idées qui doivent être acceptées par mon peuple ».

Malgré ces assurances, sa santé décline. En 2015, il est surpris à prononcer le même discours d’ouverture de la session parlementaire que l’année précédente.

Les photos de ses siestes pendant les réunions internationales n’en finissent plus de faire rire la planète.

Ses adversaires le soupçonnent d’être tombé sous la coupe de sa deuxième épouse Grace. L’ancienne secrétaire est devenue de plus en plus ambitieuse et s’invite dans la course à sa succession.

Elle obtient de son mari la tête de la vice-présidente Joyce Mujuru en 2014, puis celle du vice-président Emmerson Mnangagawa il y a quelques jours. Le limogeage de trop, puisque c’est celui qui convainc l’armée de se débarrasser du vieux président…

Né le 21 février 1924 dans la mission catholique de Kutama (centre), Robert Gabriel Mugabe est décrit comme un enfant solitaire et studieux, qui surveille son bétail un livre à la main.

Il caresse un temps l’idée de devenir prêtre. Il sera enseignant.

– Soif de pouvoir –

Séduit par le marxisme, il découvre la politique à l’université de Fort Hare, la seule ouverte aux Noirs dans l’Afrique du Sud de l’apartheid. En 1960, il s’engage dans la lutte contre le pouvoir rhodésien, blanc et ségrégationniste.

Arrêté quatre ans plus tard, il passe dix années en détention, qui lui laissent un goût amer: les autorités lui refusent d’assister aux obsèques du fils de 4 ans que lui a donné sa première femme, Sally Hayfron, morte en 1992.

Peu après sa libération, il trouve refuge au Mozambique voisin, d’où il prend la tête de la lutte armée, jusqu’à l’indépendance de son pays et son arrivée au pouvoir.

Tout au long de son parcours, il fait preuve d’une détermination et d’une intelligence sans faille.

« Mugabe n’était pas humain », se souvient l’ancien secrétaire britannique aux Affaires étrangères Peter Carrington, qui a négocié avec lui l’indépendance. « Vous pouviez admirer ses qualités et son intellect (…) mais il était terriblement fuyant ».

Jusqu’au bout, ses adversaires lui reprochent sa soif inextinguible de pouvoir.

« Mugabe s’est maintenu au pouvoir en (…) écrasant ses opposants, violant la justice, piétinant le droit à la propriété, réprimant la presse indépendante et truquant les élections », estime Martin Meredith, un de ses biographes.

Malgré ces critiques, il a toutefois gardé jusqu’au bout son aura de libérateur chez ses voisins africains. Dans la capitale namibienne Windhoek, la longue avenue Robert Mugabe coupe l’avenue Nelson Mandela, prix Nobel de la paix et icône, lui, mondiale.

Du limogeage du vice-président à la détention du Mugabe

Rappel des principaux développements au Zimbabwe de la destitution du vice-président Emmerson Mnangagwa, il y a dix jours, à l’annonce de la détention de Robert Mugabe par l’armée, qui a pris le contrôle de la capitale Harare.

Le limogeage de M. Mnangagwa, longtemps présenté comme le dauphin de Robert Mugabe, a provoqué une crise ouverte entre le président et le chef de l’armée. Il a été interprété par l’opposition comme une manoeuvre destinée à ouvrir la voie à la Première dame pour succéder, le moment venu, à son époux, âgé de 93 ans.

Le vice-président limogé

Le 6 novembre, Robert Mugabe limoge «avec effet immédiat» Emmerson Mnangagwa, après des semaines de tensions au sommet de l’État entre le vice-président et Grace Mugabe.

«Il est devenu évident que son comportement dans l’exercice de ses fonctions est devenu incohérent avec ses responsabilités officielles», affirme le ministre de l’Information Simon Khaya Moyo.

La veille, Grace Mugabe avait annoncé qu’elle était prête le moment venu à succéder à son mari, et que le parti au pouvoir allait bientôt changer ses statuts pour qu’une femme soit vice-présidente.

Le 7 novembre, le Chronicle, un quotidien d’État, accuse M. Mnangagwa de comploter en vue de «s’emparer du pouvoir».

Défi au couple Mugabe

Le 8 novembre, Emmerson Mnangagwa annonce avoir quitté son pays en raison des «menaces incessantes», mais promet de défier Robert Mugabe et son épouse. «Le temps est venu de dire non aux demi-dieux et personnes qui sont autocentrées et ne pensent qu’à elles-mêmes et leur famille».

La Zanu-PF (au pouvoir) «n’est pas votre propriété personnelle ni celle de votre épouse», lance M. Mnangagwa, promettant de «revenir au Zimbabwe pour diriger» le parti.

Selon ses proches, Emmerson Mnangagwa a fui le Zimbabwe pour l’Afrique du Sud.

Dans la soirée, la Zanu-PF annonce son expulsion, sur décision «unanime» du politburo, l’organe suprême de décision du parti.

Mise en garde du chef de l’armée

Le 13 novembre, le chef de l’armée, le général Constantino Chiwenga, adresse une mise en garde sans précédent au parti de Mugabe, dénonçant l’éviction du vice-président. «La purge actuelle qui vise clairement les membres du parti (…) doit cesser immédiatement». «Nous devons rappeler à ceux qui sont derrière ces dangereuses manigances que lorsqu’il s’agit de protéger notre révolution, l’armée n’hésitera pas à intervenir», menace-t-il.

M. Mnangagwa, qui a reçu le soutien des anciens combattants de la guerre d’indépendance au Zimbabwe, entretient des liens étroits avec les militaires, étant à la fois un ancien ministre de la Défense et un ex-patron des services secrets du Zimbabwe.

L’armée contrôle Harare

Le 14 novembre, la Zanu-PF affirme que les critiques du chef de l’armée étaient «clairement destinées à perturber la paix nationale (…) et démontrent une conduite relevant de la trahison».

Quelques heures plus tard, un convoi de blindés est observé en mouvement près de la capitale. Des échanges de tirs nourris sont entendus près de la résidence privée de Mugabe à Harare.

Dans la nuit, des officiers annoncent être intervenus pour éliminer des «criminels» dans l’entourage du chef de l’État et démentent toute tentative de coup d’État.

Le 15 novembre, l’armée prend le contrôle des rues de la capitale.

Un communiqué de la présidence sud-africaine indique que Robert Mugabe a affirmé au téléphone à son homologue sud-africain Jacob Zuma qu’il était «détenu à son domicile» par l’armée mais «allait bien». L’Afrique du Sud dépêche deux envoyés spéciaux au Zimbabwe.

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